DEUXIÈME PARTIE
Au contraire , le mot de faction emportant toujours une idée de rébellion et de violence, s'emploie très-rarement en bonne part , et s'applique d'ordinaire à un parti politique factieux ou séditieux dont tous les membres s'entendent entre eux et sont menés par un seul chef. « Il n'y aura plus de divisions dans les familles, plus de factions dans les Etats , plus de schismes dans l'Église. » Bourd. « Goriolan fut chassé par la faction populaire. » Boss. « Saint Thomas de Cantorbéry n'a pas résisté au roi Henri II , en rebelle et dans un esprit de faction. y> Id. «Vala, abbé de Gorbie, était un homme furieux par zèle ou par esprit de faction. » Volt. L'esprit de parti rend aveugle , mais non pas rebelle , ni furieux.
Cependant parti désigne quelquefois aussi , comme faction, un parti dans l'État ou un parti politique, et c'est toujours dans ce sens qu'on l'entend quand on dit un chef de parti; car, dans le sens général et ordinaire qui vient d'être marqué , parti ne suppose ni ehef ni réunion.
Mais alors faction continue à exprimer un parti inquiet , turbulent , passionné , violent , parce qu'il a besoin de l'être , parce qu'il est faible : c'est un parti qui commence , qui est en train de se former , et comme une corporation par rapport à un corps. Le parti , au contraire , est moins actif et moins remuant , parce qu'il est plus fort , plus nombreux ; c'est comme un corps constitué et reconnu. Tant que les adhérents de César furent en petit nombre et obligés de se recruter, de chercher à s'accroître par des troubles et des séditions, César n'eut qu'une faction dans Rome: mais cette faction devint bientôt un parti , et ce parti engloutit la république. «Ladislas, fils de Sigismond , roi de Pologne , pensait à faire valoir ses droits sur la Suède, il avait des partisans dans ce royaume , il pouvait au moins y susciter des factions. » Cond. « Les plébéiens ne trouvaient plus de protection dans cette animosité des tribuns contre les patriciens et la noblesse. Ces deux factions, que la naissance tenait toujours opposées, s'étaient tournées en deux partis , de pauvres et de riches, de quelque ordre qu'ils fussent.» Vert. « Quand l'empereur Charles VI disputait l'Espagne à Philippe V , il avait un parti dans ce royaume, et enfin, il n'y eut qu'une faction.» Volt. — En conséquence , la faction est un faible parti, et quelquefois une subdivision du parti. Lorsque après le combat de Bléneau, en 1652, Condé se rendit dans Paris , « tous les esprits dans le fond étaient divisés , chaque parti était subdivisé en factions , comme il arrive dans tous les troubles. » Volt.
2° Cabale, brigue, — intrigue. Concours et manœuvres plus, ou moins secrètes de personnes envieuses , mécontentes ou ambitieuses , pour suppléer au mérite ou au droit dans certaines poursuites, pour élever ou pour abaisser, pour faire gagner ou pour faire perdre , pour parvenir ou pour porter quelqu'un au pouvoir , à la faveur du souverain, aux honneurs, à une place, ou pour renverser ceux qui y sont. ccUn roi doit avoir une puissance très-absolue , qui ne laisse point d'occasion aux brigues, à Yinlrigve et à la cabale. » Labr.
Intrigue doit être écarté d'abord. Vintrigue est plus cachée , plus adroite et plus compliquée que la brigue et que la cabale. Intrigue vient d'intricare, embarrasser, embrouiller: Vintrigue est un jeu de ressorts habilement inventé et concerté , qu'on conduit dans l'ombre. Les femmes surtout en sont capables.
Quoi! vous auriez déjà gagné Tibérinus?
Par quels secrets ressorts, par quelle heureuse intrigue ?
« On n'a guère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts et & intrigues.» Mol. a II perçait dans tous les secrets, démêlait toutes les intrigues , découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. » Boss. ce A la cour ( de Perse ) tout se conduisait par les intrigues des femmes et par les cabales des favoris. » Roll. Philippe V d'Espagne fut exposé aux cabales de la cour et aux intrigues de la princesse des Ursins (Volt.). (Pour plus de détails, voy. intrigues et brigues à l'article Menées , pratiques , etc.). — D'ailleurs intrigue est le seul de ces trois mots qui signifie uniquement les mouvements et les efforts des personnes réunies , et jamais ces personnes mêmes, comme parti et faction. De même qu'on dit les cabales et les brigues d'un parti ou d'une faction, on dit bien les intrigues d'une cabale ou d'une brigue. « Le ministère a été indigné de cette abominable intrigue de la cabale qui faisait agir Jore. » Volt. «On veut que ce fils parvienne , et pour cela quelles intrigues n'imagine-t-on pas ? quelles cabales ne forme-t-on pas ? 53 Bourd. Vintrigue est l'art dont on fait usage dans les cabales et dans les brigues ou dont se servent les cabales et les brigues. Vivre d'intrigue (Acad.); un esprit fertile en intrigues (Mol.). Frosine dit dans V Avare : ce Aux personnes comme moi le ciel n'a donné d'autres rentes que Vintrigue et que l'industrie. » Id. ce Un homme qui a vécu dans Vintrigue un certain temps ne peut plus s'en passer ; toute autre vie pour lui est languissante. » Labr.
Cabale , brigue.
Cabale a pour radical cab, cap, qui signifie prendre , rassembler , accaparer, capter. Brigue vient peut-être du latin precari, prier, ou debriga,mot italien et de la basse latinité , qui veut dire querelle , dispute, contestation. La cabale a pour but et pour effet de s'emparer des esprits , de réunir les personnes pour les porter contre quelqu'un, afin de le renverser. La brigue se propose et produit plutôt l'élévation que la chute. On fait ou on emploie une cabale pour chasser celui qui est en possession, afin de se mettre à sa place ou simplement afin de le perdre et sans qu'on ait l'idée de lui succéder. « Vous soutenez que Port-Royal forme une cabale pour ruiner le mystère de l'incarnation et pour exterminer la religion chrétienne. » Pasc. ce La cabale sacrilège qui a crucifié J. C. » Boss. Mazarin se défendit contre les cabales des courtisans, contre le parlement déchaîné et contre la Fronde (Fén.). On fait ou on emploie une brigue pour parvenir préférablement à ceux qui aspirent au même but, ou même quelquefois afin d'obtenir un bien pour lequel il n'y a pas de rivaux à écarter.
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
Et s'il est par la brigue un rang â disputer, Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter.
Mol.
« Catinat s'éleva par degrés, sans aucune brigue. » Volt. « Les peuples d'Italie , ne pouvant venir à bout d'être Romains par leurs brigues et par leurs prières, prirent la voie des armes.» Ross. On cabale contre quelqu'un ; on brigue une chose ou pour obtenir une chose. — «Je commence par l'affaire de Plancius , accusé de brigue dans la poursuite de l'édilité curule.... Son compétiteur, M. Juventius Latérensis , fut très-piqué de la préférence accordée à Plancius , et il l'accusa comme l'ayant supplanté par cabales et »ar largesses. »
ROLL
Ensuite , quoique moins secrète que Yintrigue , la cabale l'est pourtant plus que la brigue. Elle se cache au moins dans les commencements, et ce n'est que quand elle s'est fortifiée par le nombre , quand elle a acquis quelque importance , qu'elle adopte des signes de ralliement et se montre au grand jour.
Enfin, la cabale est plus vile que la brigue: elle est formée parades hommes inquiets, brouillons, turbulents , qui n'aiment que le bruit et les tracasseries. «Une brigue puissante peut avoir quelque chose d'imposant; il n'y a dans une cabale que de la petitesse et du ridicule. j> Guiz.
Lorsque ces deux mots , à la différence d'intrigue, se prennent, ainsi que parti et faction, pour les personnes mêmes qui cabalent ou briguent, et non plus pour leurs démarches, ils diffèrent d'abord de parti et de faction en ce qu'ils rappellent au moins ces démarches : l'homme de tel parti ou de telle faction appartient à tel corps, à telle classe ; l'homme de telle cabale ou de telle brigue fait telle chose, travaille à telle tâche, agit contre ou pour telle personne. A quoi il faut ajouter que parti et faction sont seuls corrélatifs , c'est-à-dire donnent nécessairement l'idée d'un genre ou d'une troupe de personnes opposées ou contraires : l'un et l'autre parti , l'une et l'autre faction; ceux de votre parti ou de votre faction , fait concevoir ceux du parti ou de la faction contraire. De leur côté, cabale et brigue, dans ce sens, diffèrent entre eux comme ci-dessus. Les personnes qui composent une cabale cherchent secrètement à renverser ou à abaisser ; celles qui composent une brigue s'efforcent ouvertement d'élever, de faire parvenir. De plus, il n'y a guère dans la cabale « que des gens méprisables par état ou par caractère ; c'est le mot de dénigrement qu'on attache à un parti qu'on veut décrier, avilir.» Marm.
3° Complot, conspiration, conjuration.
Il y a quelque rapport entre ces trois mots et celui de cabale; c'est pourquoi Roubaud les a traités avec cabale dans un même article : ils signifient , comme cabale , une union entre particuliers ou sujets, pour nuire, pour renverser, pour frapper un coup r. Mais ils supposent des vues , des
\ . C'est aussi le sens de ligue, pris dans une acception particulière. Aussi l'Académie définit-elle le mot ligue, dans cette acception, par cabale et complot. Mais la ligue ne suppose pas le secret, comme la cabale et le complot; elle est puissante, déclarée
motifs et des effets bien plus graves : ils marquent des projets cachés et sinistres , qui ont d'ordinaire un dénoûment tragique , qui ne vont pas à moins qu'à se défaire d'une personne odieuse , en l'immolant, s'il le faut; et ils annoncent dans ceux qui forment ces desseins coupables des sentiments de vengeance , de haine profonde ou de patriotisme exalté. Par la cabale un homme est harcelé ou décrié, ou tout au plus chassé de son poste; mais il tombe victime d'un complot, d'une conspiration ou d'une conjuration. Ces derniers mots expriment des attentats à commettre : aussi dit-on tremper dans un complot, dans une conspiration et dans une conjuration , comme on dit tremper dans un crime.
Complot se distingue aisément de ses synonymes : il a moins de généralité ou d'étendue. Le complot n'a lieu qu'entre deux ou quelques personnes , et il est ordinairement dirigé contre un seul homme. Ce mot vient de cum, avee, et du français pelote; en sorte que comploter, c'est faire une pelote ensemble , c'est-à-dire à peu près ourdir ou tramer, seulement il faut moins de monde pour comploter, attendu qu'il n'y a qu'un fil à disposer et non pas un grand nombre. Deux jacobins de Flandre formèrent le complot d'assassiner Henri IV (Volt.). Deux ou quelques malfaiteurs forment le complot d'assassiner un passant pour le dépouiller. Mais on appelle conspiration ou 'conjuration de vastes projets partagés par beaucoup de monde , et tramés contre l'État , contre tout un ordre de choses à l'existence duquel beaucoup de gens sont intéressés : La conspiration ou la conjuration d'Amboise; la conspiration ou la conjuration des poudres. Le complot est plus restreint , plus élémentaire , pour ainsi dire. « Le cardinal de Retz faisait dans ce complot (du comte de Soissons eontre Richelieu) son apprentissage de conspirations. » Volt. — Ensuite , le complot est plus noir, plus odieux , plus lâche ; il rampe dans les ténèbres , c'est un véritable guetapens. Pour concevoir et exécuter une conspiration ou une conjuration , il faut de l'audace et une certaine fermeté ; le complot ne demande et ne suppose que bassesse , méchanceté , scélératesse. « Un complot d'assassinat. » Ross. « Complot d'assassiner. » Volt. Complot infâme (Acad.), lâche (S. S.), noir (Rac), détestable (Acad., Fén.). Voltaire parlant d'une espèce de conspiration de La Truaumont , gentilhomme normand , contre Louis XIV , dit : ce II n'entra dans ce complot qu'un chevalier de Préaux. » Et il ajoute : a Ce fut plutôt une lâche trahison mal ourdie qu'une conspiration. »
Conspiration, conjuration. Union ou complot d'un assez grand nombre de personnes contre l'Etat ou le souverain , pour le renverser par la force et se soustraire ainsi à sa domination.
et agit à force ouverte , sans compter qu'elle n'est pas ridicule ou vile comme la cabale , ni aussi noire, aussi essentiellement méchante que le complot. « Selon vous, c'est là un système de bienfaisance enverun scélérat (J. J. Rousseau); selon lui, c'est un com% plot d'imposture contre un innocent; selon moi, c'est une ligue dont je ne détermine pas l'objet, mais dont vous ne pouvez nier l'existence. » J J.