‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 39 sur 881 · XL1V INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XL1V INTRODUCTION

totalement, ils ne se trouveraient point dans le dictionnaire, ou on les traiterait deux à deux, trois à trois, dans des articles séparés. Mais, d'une part, déterminer les valeurs respectives de certains mots d'une famille sans tenir compte des autres, c'est se condamner, non pas seulement à faire un travail incomplet, qu'il faudra recommencer tôt ou tard, mais encore à établir entre les seuls mots considérés des différences hasardées. En effet, il se peut qu'on attribue à ces derniers des caractères qui appartiennent visiblement aux autres, et que, faute d'avoir ceux-ci en même temps que ceux-là sous les yeux, on ne s'aperçoive point de la méprise; il se peut aussi qu'un des mots négligés, marqué d'une certaine nuance, eût éveillé l'idée d'une autre nuance analogue ou opposée dans l'un des mots examinés, où elle n'apparaît point à cause de l'absence du premier. Inconvénient non moins inévitable, si, voulant être complet, on se décide à comparer tous les mots d'une famille, mais deux à deux, trois à trois séparément. Dans les deux cas, on se prive volontairement de la lumière que ces mots se renvoient les uns aux autres et on tient éloignés des éléments dont l'esprit ne saisit bien les rapports qu'autant qu'il les voit ensemble.

De là le devoir du synonymiste à l'égard des travaux de ses prédécesseurs. S'il veut les mettre tous à profit, et qu'ils soient nombreux, partiels, divers, ceux-ci relatifs à certains mots d'une famille , ceux-là à d'autres ; ceux-ci d'un philologue, ceux-là d'un autre, qui n'a point connu les premiers, qui n'y a point eu égard ou même s'est proposé de les contredire, il ne lui reste à prendre qu'un seul parti, c'est de rassembler tous ces fragments, pour en former un tout, après les avoir soumis à un remaniement général sous la direction d'une pensée unique qui les concilie et les coordonne. Sans doute, il serait plus commode et moins hasardeux pour le succès d'entasser pêle-mêle dans une compilation tous ces essais disparates, et de s'en faire l'éditeur irresponsable ; mais que gagnerait le public à cet assemblage, si ce n'est de trouver l'incohérence, la confusion et le désordre au lieu de l'ordre , de la distinction et de la clarté qu'il est en droit d'attendre? Pour nous, nous avons mieux aimé travailler à une œuvre de combinaison et de fusion, en disposant par familles les mots synonymes, à l'exemple de Gondillac, et en utilisant d'une manière indépendante toutes les observations éparses de nos devanciers. Que cette classification par familles fût pour la deuxième partie du dictionnaire des synonymes, tout comme la classification systématique des synonymes grammaticaux pour la première, une nécessité; que les travaux antérieurs dussent aboutir à l'une et à l'autre innovation ; que cette double innovation, en donnant à la science une face tout autre, assure à sa méthode plus de certitude , à ses résultats plus de vérité et d'utilité, c'est ce que prouve évidemment, comme on a pu le voir plus haut, le simple historique des travaux qui ont eu pour objet la synonymie française.

Nous avons donné des règles pour aider à reconnaître les mots vraiment synonymes. Nous avons insisté sur l'obligation de coordonner ceux-ci, d'en former autant de familles qu'il y a d'idées générales où ils se rencontrent. Il est ensuite un troisième point qui mérite d'être signalé avec un égal soin et à l'égard du-

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quel le synonymiste ne saurait se permettre la moindre négligence : c'est que chaque famille doit être définie d'abord par l'indication de l'idée générale, commune à tous les mots qui en font partie.

Sans cette précaution, c'est-à-dire, si on ne commence par indiquer la ressemblance des mots, par s'en pénétrer, on s'expose à s'égarer dans leur distinction, à perdre de vue la vraie difficulté, à oublier le rapport sous lequel les mots donnés se rapprochent et demandent à être distingués, et insensiblement on en vient à les considérer sous un rapport sous lequel ils ne se ressemblent point du tout et sous lequel il n'est pas à craindre que personne les confonde. On appelle également matière et sujet ce dont on traite ou dont on parle , ce dont on s'occupe ou dont il est question dans un écrit, dans un ouvrage, dans une dispute, dans un discours ou une conversation. Si, pour expliquer la différence, vous vous contentiez, avec Girard, de remarquer ce que tout le monde voit de reste, que la matière est ce qu'on emploie dans le travail, et le sujet ce sur quoi on travaille, au lieu de montrer, comme le fait Roubaud, en quoi diffèrent les deux mots, même quand celui de inaltéré signifie comme celui de sujet ce sur quoi on travaille, vous vous méprendriez étrangement sur la tâche du synonymiste, et il en résulterait pour le lecteur une mystification des plus désagréables. Avec la belette, ennemie des souris, la chauve-souris soutient qu'elle n'est point souris, et elle prétend n'être point oiseau devant la belette irritée contre les oiseaux. C'est une rusée. Le synonymiste ne doit point l'imiter, s'il veut être de bonne foi avec lui-même et avec le lecteur. Qu'il, fasse voir que la chauve-souris, étant souris, se distingue néanmoins des animaux de la même famille, et qu'étant oiseau, elle a parmi les oiseaux des caractères particuliers. Deux mots synonymes étant donnés se trouvent entre eux dans le rapport de deux cercles conjoints (fig. 3, p. xxxix). Gardez-vous de supposer dans votre explication que leur rapport est celui de deux cercles séparés (fig. 2, p. xxxix), car personne n'aurait besoin de votre distinction, vous vous donneriez une peine inutile.

C'est faute d'indiquer expressément l'idée commune aux mots synonymes, que nos philologues les plus éminents en cette matière n'ont pas su éviter le danger dont il est question. Moyennant cette précaution, Girard se serait aperçu qu'il n'est aucunement besoin de faire voir ce qui sépare les mots affecter et se piquer, car ils sont trop différents pour que personne coure risque de les employer l'un pour l'autre, affecter exprimant une action extérieure, celle de manifester une prétention par des manières recherchées, étudiées, singulières, habituelles, choquantes, tandis que se piquer désigne quelque chose d'intérieur, veut dire avoir fort à cœur une prétention, avoir au dedans de soi la confiance qu'on possède quelque avantage, qualité ou talent. Ailleurs, ayant à distinguer les verbes appeler et nommer, au lieu de les considérer dans le sens où ils sont synonymes, c'est-àdire où tous deux s'emploient pour dire ou donner un nom , il se borne à marquer ce qui les caractérise quand ils ne sont point synonymes, quand l'un signifie, dire le nom pour faire venir à soi, ou même inviter à venir à soi sans dire le nom, tandis que l'autre s'entend de l'action d'imposer un nom, de dési-

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