INTRODUCTION. XLVI
l'exemple en essayant de classer les articles de Girard d'après leur analogie ou leur opposition, double point de vue qui peut servir, dit-il, à jeter quelque lumière sur les objets qu'on traite. Mais, tout bien considéré, cet ordre ne saurait être suivi à la rigueur : on n'arriverait en s'y conformant qu'à un enchaînement plus ou moins factice et systématique. D'abord par quelle famille commenceraiton ? Aucune raison bien décisive ne pourrait déterminer en faveur de celle-ci ou de celle-là. Ensuite, après avoir ordonné de la sorte trois ou quatre familles de synonymes analogues , on n'en trouverait souvent plus qui eussent avec elles de rapport un peu prochain; le fil se romprait alors nécessairement; de fréquentes solutions de continuité seraient inévitables. Beauzée a senti, mais non pas résolu la difficulté. De tous les articles de Girard celui qu'il place le premier est celui qui vient le premier dans l'ordre alphabétique, et c'est aussi à l'ordre alphabétique qu'il a recours quand il éprouve l'embarras de n'avoir plus de familles un peu semblables aux précédentes : il ne cherche point à dissimuler la lacune en établissant des rapports forcés ; il commence une tout autre série de synonymes. Or, puisqu'il faut toujours en revenir à l'arbitraire et à l'accidentel, et que l'appréciation des rapports entre les familles dépendant de la manière de voir de chacun doit être diverse et incertaine, autant vaut s'en tenir invariablement, pour le classement des familles, à l'ordre alphabétique. Quand on a eu soin d'énoncer d'abord l'idée générale caractéristique de chaque famille, il y a peu d'inconvénient à tenir séparées celles qui ont entre elles la plus grande analogie ; car, s'il arrivait à quelqu'un de confondre les termes appartenant aux unes et aux autres, il n'aurait, pour se détromper, qu'à consulter les définitions initiales des unes et des autres, ce qui est toujours facile, quelque distance qu'on ait mise entre elles.
Maintenant , comme parmi les mots dont se compose chaque famille, il y en a toujours qui commencent par des lettres différentes, dépenclra-t-il entièrement du synonymiste, en faisant passer au premier rang celui-ci ou celui-là, de placer la famille entière à telle ou telle lettre? En théorie et à la rigueur ce serait lui accorder une trop grande liberté. Tout mot n'est pas également propre à figurer à la tête d'une famille ; ce doit être le privilège exclusif de ceux qu'on emploie le plus communément et qui expriment le genre dont leurs synonymes désignent les espèces ou les variétés : ainsi tous les termes qualificatifs d'un homme qui a une trop grande ou trop bonne opinion de soi-même doivent former une famille qui aura pour chef orgueilleux, et non pas présomptueux, ni vain, ni fier, ni arrogant, ni tel autre mot que ce soit. Toutefois, cette règle est assez peu importante, et, pour notre part, nous ne l'avons pas toujours observée, li faut ajouter aussi qu'on aurait souvent bien de la peine à décider lequel de deux ou de plusieurs mots synonymes est le plus dépourvu de nuance spéciale, et le plus courant ou le plus fréquemment usité.
Mais c'est assez parler de méthode par rapport à l'ensemble, il faut maintenant en traiter par rapport aux détails. Après avoir réglé le travail préparatoire et d'organisation qui constitue la première partie de la tâche im-
XLYIII INTRODUCTION.
posée au synonymiste , il faut aussi prescrire la manière dont il doit procéder pour opérer entreles synonymes de chaque famille des distinctions toujours vraies.
Or, les synonymes dont se compose chaque famille peuvent être de trois sortes, eu égard à la nature de leurs différences : ou grammaticaux, comme variation et variété, imposition et impôt, improuver et réprouver ; ou étymologiques, comme bête et sot, esprit et génie; ou tout ensemble grammaticaux et étymologiques, comme douleur et souffrance, fortuné et heureux, découvrir et révéler.
Les synonymes grammaticaux se divisent à leur tour en deux espèces, les uns simples, les autres composés, suivant qu'ils diffèrent par une seule circonstance grammaticale, le commencement, la terminaison, le genre, le nombre, l'article, etc., ou bien par plusieurs de ces circonstances à la fois. Les synonymes grammaticaux simples sont examinés dans la première partie de ce Dictionnaire, laquelle est proprement un traité. Nous avons ci-dessus indiqué la méthode à suivre pour en découvrir sûrement les différences, et ces différences étant effectivement exposées, décrites et justifiées dans l'ouvrage lui-même, la deuxième partie, qui est plus particulièrement un dictionnaire, ne fera que les rappeler, au besoin, se bornant à renvoyer pour les détails à l'endroit du traité où elles se trouvent. Que si dans la première partie avaient été omis quelques synonymes grammaticaux simples, les règles de dictinction qui y sont établies fourniraient toujours le moyen d'en saisir promptement les traits caractéristiques. Il suffit également de consulter ces mêmes règles pour trouver en quoi diffèrent, quant à la signification, les synonymes grammaticaux composés. Yeut-on savoir, par exemple, les nuances distinctives de bassesse et d'abaissement, & assujettissement et de sujétion, on y parviendra sans peine par la connaissance des valeurs assignées dans le traité à la particule prépositive a ou ad et aux désinences ment et esse, d'une part, ment et ion, de l'autre. Sur quoi il est à propos de remarquer que les synonymes de cette sorte, du reste peu nombreux, tirent leur principale et souvent leur unique différence d'une seule des circonstances grammaticales qui les caractérisent extérieurement , l'autre ou les autres n'exerçant sur leur acception aucune influence notable. C'est pourquoi plusieurs, tels que quitte et acquitté, insigne et signalé, sanglant et ensanglanté, où la valeur de la particule prépositive a été négligée, ont pu être admis dans le livre consacré aux synonymes grammaticaux simples.
Passons enfin à la méthode de distinction applicable aux synonymes étymologiques ou à radicaux divers. Et d'abord, la divisant en deux parties, l'une d'investigation, l'autre d'exposition, suivant qu'elle apprend à trouver les différences ou à les faire connaître et comprendre, commençons par la considérer sous le premier point de vue.
Si le dictionnaire ordinaire définissait convenablement les mots , il serait facile de les distinguer, même alors qu'ils se rencontrent en une idée commune. Gomme les définitions en contiendraient la valeur essentielle, en comparant, en développant et en pressant les définitions de deux ou plusieurs mots synonymes,