DEUXIEME PARTIE
cuse de trahison (Volt.); mais dans le Misanthrope, Célimène dit à Alceste :
J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse.
Mol.
Une des qualités essentielles de l'aveu, c'est qu'il soit véritable ou sincère; la confession doit être surtout humble. « Voilà le comble de notre misère, confessons-le humblement, et avouons-le de bonne foi. » Bourd.
AVISÉ, PRUDENT, — CIRCONSPECT. Ces mots désignent des qualités qui font qu'on agit bien , c'est-à-dire , non pas au hasard , mais avec précaution , de manière à éviter les fautes , les dangers, les surprises.
Il y a d'abord une grande différence entre avisé et prudent: avisé signifie une qualité de l'esprit , et prudent une qualité du caractère. L'homme avisé est ingénieux à découvrir les inconvénients, les pièges, et à trouver des expédients pour y échapper; l'homme prudent procède avec poids et mesure, et emploie pour ne pas faillir des moyens convenables. La finesse fait l'homme avisé. «J'ai eu, dit David, de grands démêlés avec de vieux et rusés courtisans; mais j'ai été plus avisé qu'eux; je me suis ri des raffinements de ces vieillards expérimentés.» Boss. «Tartufe ne commet pas une faute ; il est le plus fin et le plus avisé de tous les hommes. » Lah. « Le duc de Savoie employa le comte Maffei , homme de beaucoup d'esprit et délié.... Il était souple, avisé, insinuant. » S. S. «J'avais un laquais aussi avisé que le valet de chambre de Verville était maladroit. » Scarr. La réserve fait l'homme prudent. «La conduite de ce serviteur qui, sous prétexte que son maître tardait de venir , et qu'il ignorait l'heure de son arrivée , usait de ses biens comme n'en devant plus rendre compte , vous paraît-elle fort prudente ?y> Mass. « Craignez ces dangereuses rencontres dans lesquelles votre innocence a déjà tant de fois fait naufrage : que votre expérience vous fasse prudents et vous oblige à une précaution salutaire. » Boss. Se restreindre dans le boire et dans le manger « à la juste mesure d'une discrétion prudente et sage. » BouRn.
Au moins soyez prudent , et vous conduisez bien.
Mol.
On plaint quelqu'un de n'être pas avisé, comme on le plaint d'être borné, de n'avoir pas d'intelligence ; on lui reproche de n'être pas prudent , comme on lui reproche d'être léger ou téméraire. Moins on est avisé , plus on doit être prudent.
Il faut bien aussi de l'esprit pour être prudent, pour savoir à propos commencer, se retenir, appliquer des moyens; mais ce n'est pas du même esprit , c'est de l'esprit de justesse et de conduite , et non de l'esprit d'inveniion et de clairvoyance; c'est du jugement, du bon sens, et non de la vivacité , de la pénétration , de la sagacité. L'avisé est prompt à imaginer, à concevoir, rusé, subtil; té prudent est posé, judicieux, réfléchi. « Je te donne, ma fille, au seigneur Anselme , un homme mûr , prudent et sage , qui n'a pas plus de cinquante ans. » (Harpagon.) Mol.
D'ailleurs, avisé, comme fin, se dit plutôt par rapport aux petites affaires, au lieu qu'on est
prudent dans toutes, même dans les plus grandes : avec des intrigants et des fripons, il faut être avisé; et, avec des méchants ou des ennemis, prudent. Avisé suppose si peu de l'importance aux personnes ou aux choses, qu'on s'en sert même pour qualifier des animaux. « Les singes sont trop avisés pour venir dans un pays aride (l'Arabie déserte) q.ù il faut faire venir de loin le manger et le boire. » Volt. « La mère oie, plus avisée que la poule , refuse , dit-on , de couver d'autres œufs que les siens. » Buff.
Circonspect dérive de circumspicere , regarder tout autour de soi. La circonspection est une sorte de prudence , une prudence attentive , qui prend garde à toutes les circonstances, qui ne néglige rien. « La circonspection la plus attentive. » Mass. « Bon Dieu ! quels puissants motifs de vigilance , d'attention sur moi-même , de circonspection, de frayeur, en approchant des autels! » Id. « Plus vous êtes élevé, plus vous devez être religieux et circonspect sur la réputation de vos frères.» Id. « Jésus-Christ nous a recommandé de nous donner de garde de l'hypocrisie , d'y apporter tout le soin d'une sainte circonspection et d'une exacte vigilance. » Bourd. « Le moindre souffle venu au roi des sentiments favorables de M. de Fénelon pour Mme Guyon eût produit d'étranges effets dans l'esprit d'un prince si religieux , si délicat sur la foi , si circonspect à remplir les grandes places de l'Église. » Boss. « Nous mîmes toute notre attention à ne rien dire et à ne rien faire qui pût blesser leur vanité. Avec cette circonspection nous gagnâmes leur amitié. » Les. Renfermée dans de justes bornes, c'est-à-dire quand elle ne va pas jusqu'à être minutieuse , méticuleuse, pusillanime, la circonspection est la plus grande prudence , ou la manière d'agir de la prudence la plus soigneuse, la plus exacte. « Je suis inexcusable si je viens à mépriser l'intérêt d'autrui . et si , dans le commerce d„e la vie, je n'y apporte pas toute la circonspection que demande la prudence chrétienne. » Bourd.
AVOIR , POSSÉDER. Nous avons et nous possédons un bien qui est à nous.
Mais ce que nous avons est peut-être à nous en puissance seulement, nous appartient sans que nous en ayons la disposition ou l'usage ; au lieu que ce que nous possédons est à nous effectivement, est entre nos mains, en notre possession, nous le tenons et avons la liberté actuelle d'en disposer et d'en jouir. On a des rentes , quoique non payées , ou même saisies par des créanciers ; on possède des trésors. Ce n'est pas posséder un vrai diamant que de l'avoir , mais confondu avec un grand nombre de faux , d'avec lesquels on ne sait pas le distinguer (Pasc). Vous avez des terres dont vous touchez le revenu; vous posséder celles à la culture desquelles vous présidez et que vous parcourez sans cesse avec bonheur (J. J.). « Un avare peut avoir des richesses dans ses coffres , mais il n'en est pas le maître : ce sont elles qui possèdent et son cœur et son esprit. » Gir.
Avoir se dit de toutes sortes de biens ou de choses utiles ; mais posséder convient surtout
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
à l'égard des biens-fonds , c'est-à-dire de ceux dont on a véritablement le domaine ou la propriété. « Carthage avait alors une puissante flotte sur les côtes de Sicile , et possédait une grande partie de cette île. » Roll.
On a les avantages dont on est doué ; on possède l'art et les talents qu'on a ou qu'on fait valoir à un degré supérieur, dans lesquels on excelle. « Jugurtha avait des manières prévenantes , et possédait parfaitement l'art de s'insinuer dans les esprits. » Roll. « Cliton n'a jamais eu en toute sa vie que deux affaires , qui est de dîner le matin et de souper le soir : il n'a qu'un entretien : il dit les entrées, les potages.... Il possède le langage des cuisines autant qu'il peut s'étendre. » Labr.
Avoir regarde plutôt l'acquisition, et posséder l'état qui la suit , la conservation. « Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien , et le titre par lequel ils le possèdent n'est, dans son
origine, que la fantaisie de ceux qui ont fait les lois. Ils n'ont aussi aucune force'pour le posséder sûrement. » Pasc. « Deux sortes de commerce parmi les hommes : un commerce de besoin pour emprunter ce qui nous manque ; un commerce d'amitié et de bienveillance pour partager avec nos amis ce que nous avons. Dans le premier, on a le plaisir d'acquérir ce qu'on n'avait pas; dans le second , le plaisir de jouir de ce qu'on possède. » Ross.
Enfin, posséder enchérit de toutes manières sur avoir, puisque c'est avoir pleinement, en maître , d'une manière actuelle , propre et absolue. « C'est dans la religion (dans l'état religieux) que par choix et même par vœu , on se fait un bonheur de ri avoir rien, de ne posséder rien. » Rourd. « Ces savants auraient été recherchés de tous : chacun se serait empressé pour les avoir, les possédez, les retenir chez soi.» J. J.
BABIL , CAQUET. Goût, manie des vains propos, ou ces vains propos eux-mêmes.
Babil rappelle la première articulation prononcée par les enfants , et leur première habitude de langage , qui est de parler sans cesse en répétant la syllabe ba , ou ses analogues , formées de la même consonne. Caquet, comme caqueter (pour coqueter), s'est dit primitivement du bruit produit par le ramage des coqs et des poules. Babil est relatif à la multitude des paroles; caquet, à leur bruit. Avec du babil on parle beaucoup; avec du caquet on parle haut. Le babil fatigue par sa continuité ou sa longueur, a Que de babil! Est-ce que vous ne voulez donc pas vous taire?» Laf. « Chacun mangeait sans rien dire , à la réserve d'un homme qui , parlant sans cesse à tort et à travers , compensait par son babil le silence des autres. » Les. Le caquet étourdit par son éclat. « Ton caquet m'étourdit.» Laf. « Tu m'étourdis de ton caquet. » Mol.
En parlant beaucoup, on s'expose à parler trop, à dire ce qu'on devrait taire ; et de là vient qu'à l'idée du babil se joint naturellement celle d'indiscrétion. « Vous aviez grande" envie de babiller; et c'est avoir bien de la langue , que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires. » Mol. De son côté, parler haut peut avoir, au figuré, deux significations distinctes , et d'abord celle d'ébruiter, de publier ce qui est au désavantage des autres ; c'est pourquoi le caquet suppose souvent une mauvaise langue , et le goût du scandale ou des cancans. « Il y a une chose qu'on n'a pas vue sous le ciel, qu'on ne verra jamais : c'est une petite ville d'où l'on a banni les caquets, le mensonge et la médisance. » Labr. Caquet-bonbec se dit d'une femme médisante. Les enfants et les femmes ont du babil ; les commères et les membres d'une coterie ont du caquet. Parler haut, c'est aussi faire l'important, afficher des prétentions ; aussi est-ce là une des nuances de
caquet: rabattre le caquet; n'avoir que du caquet. Qui n'a que du babil, parle beaucoup, aisément, mais sans rien dire. Qui n'a que du caquet, a le verbe haut , un air de capacité et de suffisance , mais manque de mérite.
Le babil se présente donc sous un aspect moins mauvais ; il peut plaire , il plaît souvent dans un enfant ou dans une femme qu'on aime. « Cette petite fille a un joli babil. » Acad, «Elle me fit asseoir, conter ma petite histoire.... Elle parut contente de mon petit babil quand je me fus un peu rassuré.» J. J. Mais le caquet blesse toujours notre amour-propre et n'impose qu'aux sots. « Y a-t-il de la politesse à étourdir tout le monde d'un vain caquet? » J. J.
Une tête éventée , un petit freluquet ,
Qui s'admire lui seul et n'a que du caquet. Regn.
BABILLARD, BAVARD. Grand parleur, qui a une intempérance de langue.
Babillard exprime un défaut moins grave. Le babillard a du babil, ne fait que parler comme les enfants, dit des puérilités, des riens; le bavard , comme l'enfant qui bave , a un flux de bouche , c'est-à-dire une infirmité ou un vice qui choque davantage, il parle d'une manière inconvenante, déplacée, il dit des sottises. Le babillard ennuie , fatigue ; le bavard déplaît par ses impertinences. Il y a un joli babil; il n'y a qu'un sot bavardage.
Le babillard n'a qu'un défaut de forme ou extérieur , pour ainsi dire , défaut plus ridicule qu'odieux ; aussi ce nom s'applique bien à certains oiseaux , à l'hirondelle , par exemple. Mais le bavard pèche par le fond ; il a peu de sens. Dans le Mariage forcé de Molière , Sganarelle trouve que Pancrace , qui ne lui laisse pas placer un seul mot , est un babillard , et qu'on a eu raison de lui dire qu'Aristote , son maître , malgré sa réputation de sagesse , n'était qu'un bavard.