‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 416 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Une béatification est un fait particulier et d'intérieur en quelque sorte ; une canonisation est un événement qui intéresse tous les catholiques et qu'on célèbre avec solennité. « Cette cérémonie j est une canonisation d'un Borgia , jésuite : toute la musique de l'Opéra y fait rage; il y a des lumières jusque dans la rue Saint- Antoine ; on s'y tue. y> SÉv. Saint-Simon raconte que revenant de son ambassade en Espagne , il dîna chez des religieuses du bourg d'Agreda , où avait vécu et était morte la fameuse Marie d'Agreda, déjà béatifiée;, et que la gent quiétiste fit enfin canoniser depuis, à toute peine , à l'appui de la constitution JJ.nigenitus.

Un décret d'Alexandre VII, de l'année 1659, défend expressément d'étendre aux béatifiés les honneurs rendus aux canonisés. 11 faut un induit du pape pour ériger des autels en leur nom, pour exposer leurs images ou leurs reliques dans une église ; mais jamais il ne fut permis de les porter en procession.

Comme béatifier n'a pas la rigueur de canoniser, il se dit bien dans le langage commun pour signifier l'action d'un particulier qui attribue à quelqu'un une place dans le séjour des bienheureux. « Au temps des dragonnades , le monarque ne doutait pas de la sincérité de cette foule de conversions qu'on lui annonçait de toutes parts ; les convertisseurs avaient grand soin de l'en persuader , et de le béatifier par avance. » S. S. a On voit comme le moine Jacques Clément fut béatifié, comme on mit son portrait sur l'autel , comme on l'invoqua. » Volt. Canoniser s'emploie aussi quelquefois en ce sens ; mais c'est pour renchérir | sur béatifier. «Sainte Geneviève n'était pas encore j en possession de cette gloire immortelle dont elle jouit, que la voix publique la mit au rang des saints, la béatifia et la canonisa. a> Bourd. a Jésus-Christ a béatifié et canonisé la pauvreté. 53 Id.

BEAU, JOLI. Ces deux mots se disent de choses dont la vue nous plaît par elle-même , indépendamment de toute idée d'utilité.

Mais le beau est dans les choses une perfection , et le joli un simple agrément : on admire l'un, on goûte l'autre. Différence extrêmement importante, puisqu'elle revient à celle de l'admirable à V agréable.

Le beau , comme l'admirable , frappe , étonne , transporte; le joli, comme l'agréable, séduit et amuse; Un beau génie , un beau poëme , une belle tragédie ; un joli paysage , une jolie chanson , un joli madrigal. La vue des mers, qui nous fait concevoir l'infini , et l'aspect de la voûte immense des cieux, excitent en nous le sentiment du beau; mais une prairie émaillée de fleurs n'est que jolie. L'idée du beau comprend celles de grandeur, de régularité et de noblesse; l'idée du joli représente plutôt quelque chose de petit, de peu relevé , mais de fin , de délicat , de charmant. Un beau château, une jolie maison de campagne; une belle femme , une jolie petite fille. Le même objet que nous avons appelé beau nous paraîtrait joli simplement, s'il était exécuté en petit, a Le nom de belle pensée , si on prend le mot de beau dans sa propre signification, emporte grandeur,

selon Aristote , qui a décidé que les petits hommes n'étaient point beaux, quelque bien faits qu'ils fussent, et qu'ils étaient seulement jolis. » Bouh.

En littérature et dans les beaux-arts, il faut de l'âme et une haute raison pour produire et pour apprécier le beau; il suffit d'avoir de l'esprit pour produire et pour sentir le joli. Ce qui est beau est plein de vérité, de sens, d'élévation, touche au sublime; ce qui est 'joli n'est qu'élégant, brillant ou. ingénieux. « Voltaire n'est pas beau, il n'est que joli. » Montesq.^c Je m'inscris en faux contre la lettre où vous assurez que j'ai dit que les Imaginaires (lettres de Nicole) étaient jolies; je n'ai jamais dit ce mot , c'est une supposition. J'ai dit belles et très-belles : la justesse de leur raisonnement emporte cette louange. » SÉv.

Une belle femme se distingue par le teint, la taille, la proportion et la régularité des traits. Une jolie femme peut n'avoir aucun de ces avantages et ne laisser pas néanmoins de plaire beaucoup. « Je trouvai là Mme de Velbac , plutôt jolie que belle, ayant dans la figure cette piquante irrégularité, qui semble être un caprice de la nature et qui compose ce qu'on appelle un visage de fantaisie , mais bien plus séduisante encore par son esprit et par son caractère. » Marm. a Les femmes de Perse sont plus belles que celles de France ; mais celles de France sont plus jolies. Il est difficile de ne point aimer les premières , et de ne se point plaire avec les secondes : les unes sont plus tendres et plus modestes , les autres sont plus gaies et plus enjouées. » Montesq.

Le beau nous cause un plaisir d'estime , si on peut parler ainsi , plaisir plus grave que vif; nous avons de ce qui est beau une haute idée , nous ne pouvons lui refuser nos hommages et nos applaudissements. Mais le joli nous cause un plaisir d'attrait , plaisir auquel on est plus sensible ou qui fait plus d'impression sur le cœur. Quelquefois une belle personne impose , fait l'effet d'une belle statue, d'un chef-d'œuvre de l'art, on se sent comme forcé de s'incliner devant, elle enlève les éloges ; mais une jolie personne, sans être aussi bien , a je ne sais quel charme qui touche davantage notre sensibilité , nous gagne et nous inspire une véritable passion, « Deux jeunes filles furent présentées à Philocharès, roi de Lydie, qui voulait prendre femme, Mégano et Myrtis. Mégano était fort grande , de belle taille , les traits du visage très-beaux et si bien proportionnés qu'on n'y trouvait que reprendre; l'esprit fort doux. Avec cela , ses qualités ne touchaient point , faute de venus l qui donnât le sel à ces choses. Myrtis , au contraire , excellait en ce pointlà, n'ayant pas une beauté si parfaite, mais n'ayant si petit endroit sur elle qui n'eût sa venus. Le roi choisit Myrtis , et voulut qu'on la nommât Aphrodisée à cause de ce charme. Mégano en mourut de déplaisir , et on mit sur son tombeau : Si les rois ne m'ont aimée , ce n'est pas que je ne fusse assez belle pour mériter que les dieux m'aimassent, mais je n'étais pas, dit-on, assez jolie. » Laf.

\ . Agrément , grâce , charme ; en latin venus ou venustas.

Il arrive un âge où une femme , n'ayant plus j l'éclat et les attraits de la jeunesse, est encore belle, mais non jolie. « Séliane, dans sa jeunesse, avait été jolie et belle: elle était belle encore, mais elle commençait à n'être plus jolie. » Marm.

Qui dit de belles choses mérite attention, mais n'est pas toujours écouté attentivement; on le trouve trop savant ou trop sérieux. Qui dit de jolies choses est toujours écouté volontiers, tant est fort notre penchant au plaisir. On sait l'histoire de cet orateur athénien qui , voyant ses j auditeurs distraits, passa du beau au joli , du se- J vère au plaisant, en se mettant tout à coup à i raconter une fable. (Voy. , dans Lafontaine, Le\ Pouvoir des fables.)

BEAUCOUP , FORT , BIEN , CONSIDÉRABLE- MENT , ABONDAMMENT , COPIEUSEMENT , LAR- | GEMENT , AMPLEMENT , A FOISON. Adverbes ! servant à porter au superlatif l'action exprimée \ par les verbes auxquels ils se joignent.

Beaucoup a rapport à la quantité ; et fort , à ; l'intensité, à l'énergie. Il pleut beaucoup, quand i il tombe beaucoup d'eau ; il pleut fort ou il gèle \ fort, quand l'action de pleuvoir ou de geler se ! fait avec force , vivement. Qui travaille beaucoup j fait beaucoup d'ouvrage ; qui travaille fort met à j travailler beaucoup d'ardeur et de vigueur. Un enfant grandit beaucoup; ses parents souhaitent fort qu'il s'établisse bientôt, l'exhortent fort à l'économie. Une campagne rend beaucoup' à son propriétaire , et lui plaît fort. Pour récolter beaucoup , il faut se mettre fort en peine de ce qui convient à chaque terroir.

Bien a pour idée accessoire un sentiment d'approbation , d'admiration ou de surprise. Voici une nouvelle qui vous surprendra bien. Quand je dis qu'une femme aime bien son mari , l'adverbe bien dont je me sers pour indiquer le degré de son amour, témoigne aussi que je le trouve bien ou bon, que j'y applaudis. « Si entrant dans un spectacle, j'y trouve contre mon attente une grande quantité de monde , je dirai : Il y a bien du monde ici ; et ce tour exprime une sorte d'étonnement. Je dirai , au contraire , il y a beaucoup de monde , si j'y arrive prévenu d'y trouver une grande affluence. Il a beaucoup d'esprit signifie seulement une grande quantité d'esprit ; il a bien de l'esprit me paraît de plus marquer le goût qu'on sent pour l'esprit de la personne dont on parle. Il me semble encore qu'un avare , un envieux dira d'un homme riche , il a bien de l'argent. Un autre dira seulement, il a beaucoup d'argent. » Cond.

Considérablement annonce une grande quantité ou un grand degré en choses de conséquence , qui importent , dont on doit avoir une haute idée. « Adraste, dont les troupes avaient été considérablement affaiblies dans le combat, s'était retiré. » Fén. <t Cela augmenta considérablement le nombre des habitants de l'Europe. » Montesq. On dit en parlant d'un travail auquel on attache ou on (toit attacher un grand prix : Ce travail est considérablement avancé (Acad.).

Abondamment, du latin abundare , sourdre ou sortir en abondance , se dit des choses produites, poussées hors de l'endroit qui les contient. Suer

(Sév.), pleurer (Laf.) abondamment, a La terre s'ouvrit ; et parmi les feux que ce gouffre poussait abondamment ils en virent sortir un dragon effroyable. » Les.

Copieusement , latin copiose , de copia , moyens d'existence, ressources, est relatif, non plus à la production , comme le mot précédent, mais à la consommation. Une terre produit des subsistances abondamment ; on mange ou on boit d'une chose copieusement. Ce mot s'étend à toutes les fonctions animales , mais on l'y restreint. Dans le Médecin malgré lui, Sganarelle demande à Géronte : a La malade va-t-elle où vous savez?... Copieusement ? » On n'emploie guère copieusement, même dans les limites qui viennent d'être tracées , si ce n'est en médecine ou par plaisanterie. « Je continuai à boire de l'eau sur la garantie de Celse , ou plutôt je commençai à noyer la bile en buvant copieusement de cette liqueur. » Les.

Largement regarde les choses données ou fournies avec libéralité , sans aucune épargne. Payer, récompenser, promettre largement. « Comme l'argent manqua bientôt au prince d'Orange, ses Allemands et ses Suisses aimèrent mieux prendre le parti du roi , qui en donnait largement. » Boss. On ne saurait manquer de louer largement Les dieux et leurs pareils. Laf.

« Pour produire abondamment, il faut être nourri largement. » Buff.

Amplement fait penser à l'application ou à l'usage des choses et exprime qu'elles sont plus que suffisantes , qu'il en reste. On satisfait amplement quelqu'un. Cela me dédommage amplement de la» perte que j'ai faite. Ce qui est amplement traité dans un livre va au delà du nécessaire pour ce qui concerne la clarté ou l'intelligence des choses. Molière dit de Mignard :

Il nous dicte amplement les leçons du dessin. A foison appartient au style familier. Cela seul le distingue nettement de tous les mots qui précèdent. De plus, comme il vient du latin fundere, répandre, jeter, disperser, et que foisonner est synonyme de fourmiller et de pulluler , il suppose une multitude et comme un tas de petites choses de la même espèce qui semblent fourmiller ou pulluler.

Je sais qu'il est des amants a. foison;

Tout en fourmille. Laf.

Une certaine année

Qu'il en était (des rats) a foison. Id.

a ils donnent à leurs chevaux une bonne écurie , et de l'avoine et de la paille à foison. » Volt, a J'ai de l'or , des pierreries à foison. » Marm.

Là le Tibre , de son eau trouble ,

Quoique d'abord on vous y trouble ,

Vous fournira dans la saison

Des écrevisses à foison. Scarr.

BEAUCOUP, —PLUSIEURS, QUELQUES, CER- TAINS. Ces mots regardent la quantité et servent à marquer qu'on en considère une partie plus ou moins grande.

Beaucoup se distingue sans peine de ses synonymes. Il se dit de tout ce qui peut être mesuré, estimé ou compté; au lieu que plusieurs, quelques et certains s'emploient en parlant de ce qui peut être compté seulement. Beaucoup d'eau, d'ar-

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