‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 427 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Certain législateur dont la plume féconde Fit tant de vains projets pour le bien de ce monde , Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats , Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas : Ce mot est bienfaisance. Volt.

L'usage a préféré lienfaisance à bénéficence (latin beneficentia) , qui n'a été employé que rarement par deux ou trois écrivains. « Dieu, en créant l'homme , lui a donné , par un effet de sa bonté , ou, si l'on peut s'exprimer ainsi, de la bénéficence essentielle à l'Être souverainement parfait , l'usage des biens que la terre produit. » D'Ag. « Daignez, monsieur le maréchal, vous dire quelquefois : il y a un solitaire qui s'intéresse à moi, qui s'attendrit au bruit de ma bénéficence. > J. J.

2° Douceur, mansuétude. Qualité qui nous rend sociables , qui fait qu'on se plaît à vivre avec nons.

Le mot de douceur est objectif, il fait penser aux effets extérieurs de cette qualité ; mansuétude est subjectif, il désigne cette qualité dans l'âme, comme un attribut de l'âme : on ne dit pas la mansuétude comme on dit la douceur du visage, des paroles , des manières. — Douceur s'emploie plutôt pour caractériser une action spéciale, et mansuétude pour exprimer l'habitude de la douceur, un état constant : la douceur attire les cœurs , la mansuétude les conserve. — La douceur est plus tendre , plus vive ; la mansuétude plus élevée et plus ferme, c'est une vertu. — C'est par ce dernier trait que la mansuétude diffère de la bénignité et de la débonnaireté. Comme celles-ci , la mansuétude a un caractère de plénitude et de constance, et, comme la débonnaireté, elle suppose de la patience, de la longanimité. Mais on est bénin et débonnaire par laisser aller, par une insouciance naturelle ; on ne se maintient dans la mansuétude qu'avec effort, qu'en réprimant continuellement son humeur et des mouvements de colère. D'ailleurs, la bénignité et la débonnaireté sont inépuisables; rien ne peut les empêcher d'être bonnes, de vouloir et de faire du bien : la mansuétude est inaltérable , rien ne peut l'empêcher d'être douce , traitable , gracieuse. — Mansuétude ne se dit guère qu'en termes de dévotion , mansuétude pastorale , sacerdotale (Mass.); ce fonds de mansuétude si convenable au ministère sacré (Id.) ; cette douceur et cette mansuétude à laquelle seule est promise la possession éternelle de la terre des vivants (Id.). Il ne convient pas moins dans le langage ordinaire. « Il est étonnant qu'une douceur si grande , qu'une si sublime vertu anime généralement tous mes ennemis , sans qu'un seul démente un moment cette universelle mansuétude. » J. J.

3° Humanité, philanthropie, charité. Principes d'action moraux , généraux et réfléchis , qui nous portent à nous intéresser au sort des autres hommes , à les aider , à les secourir.

Vhumanilé et la philanthropie conviennent mieux au philosophe ; elles nous font considérer tous les hommes comme nos semblables , conformément à cette maxime : Je suis homme , rien de ce qui est de l'homme ne m'est étranger. La charité n'appartient qu'au chrétien; elle nous fait

voir dans les autres hommes autant de frères , et sa maxime est : aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même. C'est par sympathie , par estime et par respect pour la nature humaine , c'est en se mettant en esprit à la place d'autres hommes , qui sont autant que nous , que nous sommes humains et philanthropes; c'est par religion que nous sommes charitables.

Du reste, la philanthropie diffère aussi de Y humanité. Elle suppose des maux à venir dont l'esprit seul est frappé et qu'il s'agit de prévenir , au lieu que l'humanité s'applique à des maux présents dont l'âme est touchée et qu'elle épargne ou soulage. La philanthropie est toute théorique, toute en projets; le cœur y a peu de part : Yhumanité est toute pratique; il y entre beaucoup de sensibilité; elle a pour contraire l'inhumanité, la barbarie. Un publiciste, un législateur, un philosophe, cherchant les moyens d'être utiles aux hommes , d'améliorer certaines conditions , de supprimer la traite , d'abolir l'esclavage, d'introduire la civilisation dans des contrées barbares ou sauvages , font œuvre de philanthropie; un général qui s'est rendu maître d'une ville est humain , quand il ordonne de respecter les habitants et leurs propriétés.

« La philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée , qui supporte le mal sans l'approuver. Elle attend les hommes; elle ne donne rien à son goût ni à sa commodité. » (Socrate à Timon). Fén. « Saurin a fait de Spartacus un héros philosophe , un homme qui n'a d'autre passion que l'amour de Yhumanité, d'autre ambition que celle d'affranchir les peuples de la tyrannie des Romains : tout son rôle est une suite de maximes de philanthropie et d'exemples de vertu. » Lah. — « Les nôtres furent touchés du spectacle de tant de malades et de mourants. Le duc de Guise en .prit autant de soin qu'il eût fait de ses propres soldats , et il fit autant louer son humanité qu'il avait fait admirer sa valeur, » Boss. « Je n'ai jamais vu couler les larmes de personne sans en être attendri : je sens de Yhumanité pour les malheureux , comme s'il n'y avait qu'eux qui fussent hommes. » Montesq.

Ne cache point tes pleurs : cesse de t'en défendre; C'est de Yhumanité la marque la plus tendre : Malheur aux cœurs ingrats, et nés pour les forfaits, Que les douleurs d'autrui n'ont attendris jamais.

Volt.

4° Sensibilité, tendresse. Aptitude du cœur à prendre des affections relatives et favorables à autrui.

On est sensible, mais non pas tendre, à quelque chose. « On assiste les pauvres , parce que naturellement on est sensible aux misères d'autrui et qu'on a le cœur tendre et affectueux. » Bourd. Par elle-même , la sensibilité est passive : c'est une susceptibilité , une capacité d'être ému ; il faut une occasion , un événement qui la provoque. La tendresse est active par elle-même ; c'est une facilité à aimer ; elle se développe spontanément. On est sensiblement touché; on aime tendrement. La sensibilité nous fait compatir aux maux d'autrui et sentir le prix d'un bienfait ; elle ouvre le cœur à la clémence , à la miséricorde , à la recon-

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

naissance , à tous les sentiments qui sont comme des réactions de notre âme, qui la portent à vouloir et à faire du bien aux autres hommes. A la tendresse se rapportent l'amour et toutes les autres affections, celles de la famille principalement , qui ont leur germe et leur principe dans le cœur lui-même , et par lesquelles nous aspirons à plaire aux autres , à nous unir à eux , à vivre avec eux et en eux.

D'ordinaire, la sensibilité mène à la tendresse; nous ne tardons guère à aimer d'affection ceux qui nous ont touchés. Et la tendresse se trouve rarement sans la sensibilité ; comment ne pas partager les maux de ceux qu'on aime ? Cependant , à la rigueur, on peut être sensible en même temps que froid et inexpansif , et tendre en même temps qu'égoïste et impitoyable.

Quand il s'agit d'aimer, sensibilité exprime un amour reçu, une attache, et tendresse un amour conçu , un attachement. Le cœur sensible se laisse toucher , attirer , captiver ; le cœur tendre se porte de lui-même vers une personne ; ce n'est point un retour , une reconnaissance , et comme une réaction , mais l'effet d'une sympathie spontanée qui renferme en elle-même sa raison. « En 1675 , Mme de La Vallière embrassa la ressource des âmes tendres, auxquelles il faut des sentiments vifs et profonds qui les subjuguent. Elle crut que Dieu seul pouvait succéder dans son cœur à son amant. Sa conversion fut aussi célèbre que sa tendresse.... Toute la cour était occupée d'intrigues d'amour. Louvois même était sensible, lui dont le caractère dur semblait si peu fait pour l'amour. » Volt. Dans Polyeucte, Pauline aime Sévère par tendresse , et Polyeucte par sensibilité (Id.).

BORD, CÔTE, RIVE, RIVAGE. La partie, l'endroit de la terre où des eaux viennent aboutir et toucher.

Bord, latin ora, grec Spoç, borne, est le terme le plus général : il se dit même en parlant d'autres choses que la terre et l'eau : le bord d'un vase , le bord d'un précipice, le bord des lèvres. Son idée propre et caractéristique dans tous les cas et spécialement quand on le prend dans le même sens que les trois mots qui l'accompagnent ici , c'est que le bord borde, fait bordure, borne, et par suite contient, empêche de déborder, d'aller ou de se répandre au delà , de s'extravaser. Cette nuance se trouve très-bien indiquée dans les exemples suivants. a Dieu marqua des bornes à la mer...; et quelque agités que paraissent les flots , dès qu'ils approchent du bord , la défense de Dieu les tient en respect. » Roll.

Sur les rives d'Àrgos , près de ces bords arides ,

Où la mer vient briser ses flots impérieux....

J. B. Rouss.

« Ce n'est pas s'opposer à un fleuve que de relever ses bords de part et d'autre , de peur qu'il ne se déborde, et ne perde ses eaux dans la campagne. » Boss. « On doit regarder les collines et les montagnes du fond de la mer comme les bords qui contiennent et qui dirigent les courants. » BuF^" * Les ^ords qui contiennent les ruisseaux, les rivières et toutes les eaux courantes forment toujours des angles alternativement opposés. » Id.

Mais le bord n'est pas seulement une barrière pour l'eau qu'il enferme , c'en est une aussi pouv les personnes qui sont au delà.

On dit même

Qu'il (Thésée) a vu le Cocyte et les rivages sombres, Et s'est montré vivant aux infernales ombres ; Mais qu'il n'a pu sortir de ce triste séjour, Et repasser les bords qu'on passe sans retour. Rac. On ne voit point deux fois le rivage des morts, Seigneur : puisque Thésée a vu les sombres bords , En Yain yous espérez qu'un Dieu vous le renvoie.

Id.

« J'étais comme un homme qui nage dans une rivière profonde et rapide : si les bords sont escarpés , et s'il ne peut se reposer sur le rivage, il se lasse enfin peu à peu. » Fén. — Bord a encore cela de particulier qu'il exprime la plus grande proximité par rapport à la chose que le bord termine. Etre sur le bord du précipice , c'est être sur le point d'y tomber. Etre sur le bord de la mer, c'est n'en être séparé par rien. « Calypso va chercher Ulysse. Il était sur le bord de la mer... -, il regardait sans cesse la mer , assis sur quelque rocher. » Fén. Aussi l'influence de l'eau se fait sentir sur son bord. Des bords riants , ou fleuris , le sont à cause du voisinage de l'eau. Tel en un secret vallon, Sur le bord d'une onde pure , Croît à l'abri de l'aquilon, Un jeune lis , l'amour de la nature. Rac.

Une plante qui ne vient que sur les bords de la mer (Acad.) ne trouve pas, loin de la mer, les conditions nécessaires à sa croissance.

Côte est le seul de ces mots qui ne se dise que de la mer. Aussi est-ce un terme presque consacré de marine et de géographie. De plus , on considère la côte ou les côtes de dessus la mer. C'est comme nous disons aujourd'hui le littoral, c'està-dire la partie de la terre qu'on découvre étant en mer, que gagnent ou que côtoient les vaisseaux, dont s'approchent les poissons (Roll.). contre laquelle agissent les eaux de la mer avec plus ou moins de violence (Buff.). Les côtes sont abordables ou bien inaccessibles et pleines d'écueils. On les défend contre toutes les att ques qui peuvent venir du côté de la mer , contre la fureur des flots, contre les pirates, contre les surprises et les descentes d'un ennemi. Il y a des pays dont on ne connaît que les côtes, c'est-à-dire ce qu'on en peut apercevoir de la mer : les côtes d'Afrique , la côte de Guinée.

Bord et côte emportent l'idée d'élévation : le bord et la côte sont plus ou moins escarpés. Car, d'une part , le bord ne peut pas contenir l'eau sans la surmonter, comme la bordure le tableau qu'elle encadre , et , de l'autre , côte et coteau . dans une autre acception , désignent le penchant d'une montagne ou d'une colline. Au contraire , la rive et le rivage, du latin rivus, ruisseau, formé du grec pew, couler, sont plutôt plats, comme le sont d'ordinaire les extrémités de la terre baignées par les ruisseaux , les rivières , et toutes les eaux courantes en général : la rive et le rivage vont, s'étendent en pente douce jusqu'à l'eau , et celle-ci les couvre quand elle déborde. C'en est assez pour distinguer la rive et le rivage du bord , qui d'ailleurs se conçoit toujours comme

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