INTRODUCTION. • LI
s'en servir qu'avec une grande précaution , car il n'en est pas qui prête davantage à l'arbitraire et aux conjectures forcées.
Ce travail préparatoire achevé , chacun des mots synonymes pris séparément ayant été ramené à sa valeur propre , ou tout au moins éclairé par l'une de ses acceptions, la distinction doit s'opérer avec une grande facilité. Un simple rapprochement fera ressortir les influences diverses exercées sur l'idée commune par des termes dont les propriétés seront désormais évidentes : il ne restera plus qu'à justifier et à corroborer par l'usage les différences ainsi obtenues.
L'usage parlé ne saurait faire autorité : ou il est insaisissable, ou rien ne prouve que celui que chacun est à portée de recueillir soit le plus général et qu'il ait des chances de durée. « C'est aux bons auteurs, a dit Montaigne, d'enchaîner et de clouer la langue à leurs livres1. » Au point 'de vue où nous nous sommes placé, nous ne pouvons faire cas que de l'usage écrit. Nous travaillons pour l'instruction des contemporains , en puisant nos leçons dans les monuments d'une langue fixe, soit qu'elle doive longtemps encore continuer à être en vigueur, ou bien se défigurer promptement au point de devenir simplement classique et de n'être plus étudiée qu'à titre de langue morte. Tous les écrivains que nous consultons ont vécu avant le xixe siècle ; en deçà du xviir3, nous ne reconnaissons point de guide, si ce n'est le Dictionnaire de l'Académie pour ce qui regarde les phrases usuelles qui ont cours depuis longtemps. Du reste , avec cette manière toute positive et tout empirique de concevoir la tâche des synonymistes, l'emploi des citations acquiert une importance qu'il ne pouvait avoir jusque-là. Il ne s'agit plus, comme au temps de Girard, de deviner par goût, et à force de sagacité, l'usage actuel, mais de constater par la pratique des grands maîtres, et les pièces en main, l'usage ancien, qu'il soit ou non passé présentement; il s'agit de faire pour la langue française ce que Dœderlein vient d'exécuter avec tant de bonheur pour la langue latine. En assurant à cette étude le caractère et l'avenir d'une science, Roubaud et M. Guizot ont vu combien elle devait s'appuyer sur des exemples tirés des écrivains classiques ; mais à cet égard , le dernier n'a donné que le précepte, et si le premier y a joint l'application, ce n'a jamais été d'une manière large et générale ; il était trop préoccupé des détails de l'étymologie et de sa polémique avec les précédents synonymistes, pour produire autre chose que des essais en tout genre.
L'usage peut être ou commun ou particulier, ou renfermé dans des phrases et des locutions partout reçues et employées , ou emprunté de tels ou tels auteurs célèbres. Comme il rend au philologue un service inégal sous ces deux formes, il convient d'en traiter séparément.
L'usage commun fournit une instruction plus décisive ; il ne vient pas seule-
1. sjl faut absolument s'en tenir à la manière dont les bons auteurs ont parlé une langue; et quand on a un nombre suffisant d'auteurs approuvés, la langue est fixée.... Il me semble que, lorsqu'on a eu dans un siècle un nombre suffisant de bons écrivains , devenus classiques , il n'est plus guère permis d'employer d'autres expressions que les leurs , et qu'il faut leur donner le même sens* ou bien dans peu de temps le siècle présent n'entendrait plus le siècle passé. » Volt.