DEUXIÈME PARTIE
La bienséance regarde la morale sociale et nous prescrit des égards ; la décence appartient à la morale individuelle et nous commande la pudeur et la conservation de notre dignité. La bienséance demande beaucoup d'attention aux autres; la décence, une grande attention sur soi. Si vous êtes trop familier envers des supérieurs, vous oubliez ce que vous leur devez , vous blessez la bienséance; si vous êtes trop familier avec des inférieurs , vous manquez à ce que vous vous devez à vous-même , à la décence.
La bienséance , se rapportant à la manière dont nous en usons à l'égard des autres, n'a d'autres règles que celles de la civilité , lesquelles sont variables suivant les nations, les temps, les lieux, les conditions, les âges. La décence marquant ce que nous nous devons à nous-mêmes , surtout comme êtres moraux , qualité qui ne change pas, ses lois sont celles mêmes de la vertu ou y sont conformes. -On dit les ou des bienséances , il y en a de plusieurs sortes; mais on dit la décence simplement , il n'y en a qu'une pour tous, comme il n'y a qu'une pudeur et une modestie. L'observation des bienséances est d'un grand prix aux yeux du monde ; celle de la décence est moralement plus essentielle : qui néglige ies bienséances est impoli; qui néglige la décence se dégrade. Plus on a da délicatesse, et plus on est attentif aux bienséances. « Les bienséances sont les plus délicates des convenances. » Màrm. Plus on a de dignité et de retenue , et plus on est scrupuleux sur la décence. « La décence est une dignité négative qui consiste à ne rien se permettre de ce qui peut avilir ou dégrader son état. » Marm. « Le rôle de Monime respire cette modestie noble, cette retenue , cette décence, que l'éducation inspirait auxfilles grecques. » Lah.
CONVENTION, —ACCORD, CONTRAT, PACTE, TRAITÉ, MARCHÉ. Il y a convention, accord, contrat , pacte, traité , marché entre les personnes qui, d'un commun consentement, s'engagent à quelque chose.
Convention exprime le genre dont les termes suivants expriment les espèces. Il n'y a rien à en dire de particulier. « Toute la société humaine n'est.fondée que sur la foi des conventions.» J.J. a Les lois n'ont d'abord été que les premiers usages qui se sont établis chez les peuples. C'était des conventions tacites qui réglaient ce que les citoyens se doivent les uns aux autres. » Cond.
V accord est une convention qui fait qu'on raccorde , qui produit la concorde, une convention entre ennemis, adversaires, contendants ou rivaux, a Si Dieu donne la paix à ses serviteurs , ce n'est pas en faisant leur accord avec leur ennemi abattu. » Boss. ce La ville assiégée fit avec le commandant un accord par lequel la ville fournirait des vivres au château, et le château ne tirerait point sur elle. » Volt, ce Quelqu'un suggérera à l'enfant en prison de \ous proposer un accord, au moye^ duquel vous lui rendriez la liberté, et il ne casserait plus de vitres. » J. J.
Le contrat est une convention , non pas tacite et sans formalités , mais expresse et authentique , revêtue d'un caractère légal. Un pari est une convention (Buff.), et non un contrat; on paye le
soir un ouvrier suivant la convention (et non le contrat) faite avec lui en le louant le matin (Boss.). ce Vous reconnaissez César pour votre prince ; vous vous servez de sa monnaie , et son image intervient dans tous vos contrats , en sorte qu'il est constant que vous faites sous son autorité tout le commerce de la vie humaine. » Id. « On appelle actes publics ceux qui se font juridiquement en présence de personnes publiques, comme sont les contrats. » Id. « Le mariage légitime est le plus authentique de tous les contrats. » Bourd.
De vos biens désormais il (Tartufe) est maîtfe et
seigneur, En vertu d'un contrat duquel je suis porteur. Il est en bonne forme.
(M. Loyal dans le Tar tuf e).T&0L.
ce Que les différends qui naîtront entre les particuliers au sujet des contrats qu'ils auront passés ensemble se terminent en dix jours au tribunal de la nation chez laquelle aura été passé le contrat.» Rolx.
Le pacte est une convention de la même sorte que le contrat; il a même encore plus de force, il est absolu et immuable , et doit demeurer en vigueur durant toute la vie d'un honnie, d'une famille ou d'une nation. La constitution d'un État, qui règle les rapports des citoyens entre eux et avec le pouvoir , est un pacte social (J. J.) ou fondamental (Id.). Il n'est pas vrai qu'il y ait un pacte primitif entre tout citoyen et sa patrie (Fén.). ec Dieu a fait deux pactes avec l'homme : selon le pacte de la loi, il oblige les premiers hommes d'accomplir le Décalogue; mais, par le pacte de l'Évangile , il n'oblige l'homme qu'à croire d'une foi vive en Jésus-Christ et à s'abstenir des péchés mortels. » Boss. ce Depuis ce jour, la fortune, inconstante pour les autres , sembla pour le prince de Condé s'être fixée et avoir fait avec lui un pacte éternel. » Bourd. — Or, précisément parce que le pacte a une valeur rigoureuse , invincible , tyrannique , pour ainsi dire , il se prend assez souvent en mauvaise part. Faire un pacte avec lediable (Volt.),, avec l'enfer (Boss.), des pactes slmoniaques (Id.). « Combien de pécheurs, aussi sacrilèges que Judas, font encore le pacte exécrable qu'il fit , et vendent comme lui à un vil prix le sang du Juste , c'est-à-dire leur salut! » Bourd. Le traité est une convention conclue après avoir traité ou négocié, et par conséquent presque touj jours une convention de souverain à souverain ou I de souverain à particulier. « Direz-vous à Dieu, j grands de la terre : J'ai conduit des négocia- | cetions pénibles: j'ai conclu des traités impor- ! « tants? » Mass. ce Quand nous, qui vivons sous j des lois civiles, sommes contraints à faire quelque i contrat que la loi n'exige pas , nous pouvons , à la i faveur de la loi, revenir contre la violence ; mais un prince, qui toujours force ou est forcé, ne peut se plaindre d'un traité qu'on lui a fait faire par violence. » Montesq. — Entre particuliers, les traités regardent des affaires de conséquence pour lesquelles il a fallu, à la manière des souverains , conférer , entrer en pourparlers , débattre , stipuler, directement ou par intermédiaires. C'est. ainsi qu'un auteur fait quelquefois un traité
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
avec un libraire pour l'impression de ses livres (J.J.).
Le marché est une convention de marchands , une convention par laquelle on échange, on vend ou on achète. « Accoutumez les filles dès l'enfance à gouverner quelque chose , à faire des comptes , à voir la manière de faire les marchés de tout ce qu'on achète. » Fén. — Le marché ne peut être confondu avec la convention , car il y a des conventions qui n'ont aucun rapport au commerce, comme est celle qu'il a fallu pour l'établissement du langage (P. R.). Ce n'est point un accord, car il a lieu pour l'ordinaire entre personnes amies ou indifférentes ; ni un contrat , car pour le faire il n'est pas besoin de recourir toujours au ministère d'un officier public; ni un pacte, car il est particulier, réduit à une seule chose et à un seul moment, susceptible de modifications , outre que le mot marché n'implique dans sa signification rien de mauvais ou de blâmable.
Le marché n'est pas non plus un traité, car il porte toujours sur des choses échangeables ou vénales , au lieu qu'il y a des traités de paix , d'alliance , etc. ; et quand le traité est relatif aux mêmes choses que le marché , il les suppose plus considérables, comme sont celles dont il s'agit entre les Etats , ou entre l'Etat et les particuliers. On fait un traité avec un entrepreneur, et un marché avec un ouvrier. — D'ailleurs, non-seulement le traité est plus important , parce qu'il est précédé d'une négociation, mais encore c'est principalement ce travail de la négociation qu'il exprime , ainsi que les stipulations , les clauses et les articles qui en résultent. Un homme habile dans les affaires fait des traités convenables ; un homme favorisé par l'occasion , ou qui sait bien la valeur ou le prix des choses, fait de bons marchés. « Mme de Luxembourg m'envoya les deux doubles de mon traité avec Duchesne pour les signer. Elle avait enfin conclu marché avec lui pour l'impression de VÉmile. » J. J.
1° CONVERSATION , ENTRETIEN ; — 2 ° COLLO- QUE, (CONFÉRENCE), DIALOGUE; — 3° SOLILO- QUE, MONOLOGUE. Ces termes expriment, les quatre premiers un discours alternatif ou mutuel entre deux ou plusieurs personnes , et les deux derniers le discours d'une personne qui se parle à elle-même.
,1° Conversation, entretien.
Ce sont de tous ces mots les deux seuls qui, n'étant pas calqués sur des mots latins ou grecs de même signification, s'emploient communément. Cela suffit pour leur assigner un rang à jart.
Conversation est général; entretien, particulier. On dit d'une manière absolue , la conversation , et non Y entretien : l'esprit , le ton , le langage de la conversation. « Cette phrase n'est admise que dans la liberté de la conversation. » Volt, « A Paris le ton de la conversation est coulant et naturel. » J. J. « Appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation par de longs et de fastidieux serments. » Labr. — Au lieu qu'on dit la conversation , on dit plutôt un entretien , des entretiens, l'entretien de quelqu'un. « On n'apprend rien de bon dans les livres qu'on ne
puisse apprendre à Genève dans la conversation ; les entretiens du pays sont utiles et variés. » J. J. « L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit , l'est de vous parfaitement. » Labr. « Je voulus avoir un second entretien avec Damonax.... Un soir, la conversation nous ramenant à Lycurgue , j'affectai moins de considération pour ce grand homme. » Barth.
La conversation a lieu d'ordinaire entre beaucoup de personnes , et Yenlretien entre quelquesunes ou deux seulement , à part , dans l'intimité. On appellera entretien , et non pas conversation, un tête-à-tête, a Le prince de Conti a eu des entretiens très-particuliers avec le roi. » SÉv. a Ce n'est point dans les assemblées nombreuses mais dans les entretiens particuliers , que les mœurs peuvent courir des risques. » J. J. a Nos tête-à-tête étaient moins des entretiens qu'un babil intarissable. » Lo. Amphitryon est auprès de la belle Alcmène
A jouir des douceurs d'un aimable entretien.
Mox.
Conversation regarde le fait ou la forme ; entretien, le fond ou la matière. La conversation commença à .telle heure , elle fut animée ou languissante ; et a vous fîtes Y entretien de plus de la moitié de la soirée. » Rac. On est instruit d'une conversation, quand on sait que certaines personnes ont échangé des propos; et d'un entretien, quand on sait quels propos ont été tenus. On se forme l'esprit :par la conversation (Pasc); on s'édifie par des entretiens de piété (Mass.).
La conversation est souvent toute de forme, légère, superficielle, vaine, frivole, ou libre, aisée , sans façon , sans gêne , agréable. L'entretien, au contraire, a plus de fond, est plus solide, plus important ou plus sérieux, plus suivi, plus réglé, plus instructif. Dans les Provinciales, Pascal suppose qu'il a des entretiens avec un jésuite, qui lui apprend, entre autres choses, comment Geux de sa compagnie ont réglé les conversations entre les hommes et les femmes. Bourdaloue , du haut de la chaire , dit à ses auditeurs : « Vous ne mettez presque nulle différence entre nos plus solides entretiens et ces vides conversations où la coutume dans le monde vous engage. » « La philosophie et la sagesse partirent avec Platon du palais de Denys. A ces conversations aussi agréables qu'utiles , à ces entretiens graves et judicieux d'une sage politique, on vit succéder de vains discours, de frivoles amusements.» Roll. a De tels entretiens , assaisonnés de réflexions et de réparties spirituelles, ne valentils pas bien des conversations qui souvent, sans beaucoup de dépense d'esprit, se passent à louer la bonté des mets , la finesse des ragoûts , l'excellence des vins et des liqueurs? » Id. « Brutus et Cassius eurent une entrevue et voulurent avoir un éclaircissement tête-à-tête sur des sujets de plaintes réciproques.... Une aventure mit fin à leur entretien. Cassius donna un grand souper, et Brutus y invita ses amis.... Le repas fut accompagné de beaucoup de gaîté; la liberté et