DEUXIÈME PARTIE
Mais la barrière est quelque chose d'élevé et dïnfranchissable , qui arrête ou sépare ; la traverse est quelque chose de fâcheux qui vient à la traverse , qui met un bâton dans la roue ou entre les jambes , et fait tomber. On trouve une barrière : ce S'il trouve une barrière de front qui ferme son passage, il biaise naturellement. » Labr. Mais on éprouve des traverses : « II est peu de traverses que les dieux n'aient fait éprouver à Ulysse. » Fén. —Sans la barrière on continuerait à aller, on irait plus loin, trop loin peut-être , ou on pourrait se réunir. « Ma justice devait éclater contre vous; mais vous lui avez opposé une barrière qui l'a arrêtée. » Bourd. « II était temps de donner de plus fortes barrières à l'idolâtrie , qui inondait tout le genre humain. » Boss. « Une barrière insurmontable s'élève entre eux, les sépare. » Agad. Sans la traverse on aurait un succès facile ou on jouirait d'un bonheur constant. « Quelques-uns prêchaient Jésus-Christ par jalousie contre saint Paul, et dans le dessein d'ajouter de nouvelles traverses à celles qu'il avait déjà éprouvées. » Bûurd. « Cette malheureuse princesse (Marie Stuart) avait eu de continuelles traverses depuis qu'elle était dans son royaume. » Boss. « C'est l'effet de la condition humaine que les entreprises utiles essuient des contradictions et des traverses. » D'Al.
Je le vois (Louis XIV) éprouvant des fortunes diverses,
Trop fier dans ses succès , mais ferme en ses traverses. Volt.
Les entraves sont des empêchements. Au lieu de fermer le passage comme la barrière , au lieu de faire échouer comme la traverse , les entraves gênent la liberté, ce sont des liens ou des fers. « Le joug de Dieu met en liberté ; et le moi qui promet la liberté donne des entraves de fer. » Fén. « On a mis à l'Encyclopédie des entraves dont il ne faut jamais enchaîner la raison. » Volt, ce J'ai respecté les entraves qu'on met à la liberté de s'expliquer par lettres. » Id. ce A tel génie il faut des ailes, à d'autres des entraves. » J. J. ce L'esclavage et l'espèce d'avilissement où nous avons mis les femmes, les entraves que nous donnons à leur esprit et à leur âme. » D'Al.
4° Anicroche, accroc , rémora, enclouure. Termes familiers.
Anicroche et accroc se ressemblent singulièrement. Ils désignent quelque chose qui accroche , qui retarde. Cependant anicroche , à la différence d'accroc, paraît indiquer quelque chose de volontaire , une petite difficulté suscitée à dessein. On dit chercher anicroche (Desh\), former des anicroches (Acad.), et, dans Rabelais, hanicroche est le nom d'une arme. Dans une affaire où on est en butte à l'envie, on trouve toujours quelque nouvelle anicroche ; tout devient accroc pour qui est pressé, il survient des accrocs, ce sont de purs accidents.
Rémora, latin rémora, deremorari, retarder, veut dire d'abord un petit poisson auquel les anciens attribuaient le pouvoir d'arrêter les vaisseaux dans leur course ; dans le sens de difficulté ou d'obstacle il annonce quelque chose de
puissant, ce La paresse est le rémora qui arrête ' les plus grands vaisseaux. » Laroch.
L'or est comme une femme ; on n'y saurait toucher, Que le cœur, par amour, ne s'y laisse attacher. L'un et l'autre en ce temps, sitôt qu'on les manie, Sont deux grands rémoras pour la philosophie.
Regïï.
« Je sus que ce qui retenait la déclaration de la dame d'honneur était l'indétermination sur la dame d'atour.... La dame d'atour était toujours le rémora. » S. S.
On appelle enclouure , au propre , l'incommodité d'un cheval encloué ou qui a été piqué jusqu'au vif par maladresse avec un clou, quand on l'a ferré. Au figuré, Y enclouure est un empêchement résidant en un point qu'il s'agit de connaître , ou bien eu égard à la découverte ou à l'indication qu'on en fait. Voici Y enclouure; comme qui dirait voici l'endroit où le cheval a été blessé et qui fait qu'il boite , qu'il ne va plus, ec Hé bien! repris-je, voilà donc Y enclouure, et je n'avais pas tort de vous presser. » S. S. ce Ah! voici Y enclouure, dit alors le cardinal; j'ai découvert la finesse. » Les. « On a deviné Yenclouure. » Mol.
De l'argent, dites-vous? ah! voilà V enclouure! C'est là le nœud secret de toute l'aventure. Id.
Il n'est plus question (pour faire le mariage) Que de gagner son frère; et c'est là Y enclouure.
Dest.
DIFFUS , PROLIXE, On qualifie de diffus et de
prolixes les discours qui manquent de brièveté et les hommes qui pèchent contre cette même qualité, soit en parlant, soit en écrivant.
Diffus est le latin diffusus , répandu çà et là , étendu de côté et d'autre. Prolixe , latin prolixus , vient de pro laxus , lâché ou étendu en avant , trop ou fort prolongé.
Le diffus pèche par des écarts, et le prolixe par des longueurs. Le diffus n'est pas précis ; le prolixe n'est pas court. Le diffus tourne sans cesse autour de la même idée , et ne l'exprime jamais que d'une manière vague; il impatiente par ses circonlocutions , ses à peu près , ses idées accessoires , ses répétitions : tel est Locke parmi les philosophes (Volt.). Le prolixe suit toujours la même idée sans jamais l'épuiser; il fatigue par ses lenteurs , il ne finit jamais : tel est Bourdaloue, suivant Voltaire. Trop souvent les avocats sont diffus ; ils parlent de tout, à tort et à travers; ils ne se renferment pas strictement dans la cause; ils se permettent des digressions, des divagations. Trop souvent les avoués sont prolixes : cela se conçoit , ils se font payer selon la longueur des écritures. Le discours diffus est lâche , mou , faible , sans énergie : au lieu de l'amplifier , il faut le resserrer. Le discours prolixe manque de mesure , est trop développé : au lieu de l'allonger , il faut le raccourcir ou l'élaguer en supprimant des détails. Un écrit de quelques pages sera néanmoins diffus , mais non pas prolixe, si, quoique bref, il contient des choses étrangères à ce dont il s'agit. Un écrit de très-grande étendue sera prolixe, mais non pas diffus, si, quoique long, il ne contient rien qui ne se rapporte exactement au sujet.
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
« Ces maximes de Cicéron n'ont pas de précision. Cicéron était diffus , et il devait l'être parce qu'il parlait à la multitude. On ne peut pas d'un orateur, avocat de Rome, faire un Larochefoucauld. » Volt. « Donner des prix d'amplification , c'était réellement enseigner l'art d'être diffus. Il eût mieux valu peut-être donner des prix à celui qui aurait resserré ses pensées et qui par là aurait appris à parler avec plus d'énergie et de force. » Id. « La versification de Voiture est lâche, diffuse et incorrecte. » Lah. a Platon a très-souvent de la diffusion et du désordre. » Id. a Pour donner de l'aisance à l'expression, on la rend faible et diffuse. » Marm. — « Ils reçurent de la Raison quelques instructions en petit nombre ; car la Raison n'est pas prolixe. » Volt. « Cette confession est trop longue; mais si je voulais vous dire combien je vous aime et je vous estime , je serais bien plus prolixe. » Id. «Ce Butler ne finit jamais. J'ai donc réduit à environ quatre-vingts vers les quatre cents premiers vers d'Hudibras , pour éviter la prolixité. » Id. ce Les Remarques de Racine le fils sur les tragédies de Racine, en trois volumes, sont , comme on voit , un peu prolixes. » Lah* ce J'ai été bien prolixe sur cet homme.... Un sentiment a allongé mon récit. » S. S. ce On a fait un nombre prodigieux d'essais du mélange de l'or avec toutes les autres matières métalliques , que je ne pourrais rapporter ici sans tomber dans une trop grande prolixité. » Buff.
Diffus regarde à la fois la quantité et 'la qualité : ce qui est diffus est trop étendu , par défaut de propriété ou de justesse. Prolixe ne regarde que la quantité : ce qui est prolixe est trop long. C'est simplement un défaut de mesure.
D'un autre côte diffus a plus de rapport à la diction , au style • et prolixe en a davantage aux choses dites, aux faits exposés. Diffus annonce plutôt une superfluité de mots , et prolixe une superfluité de circonstances dans ce qu'on raconte. Notre langue , avec ses auxiliaires et ses articles , est diffuse (Cond.); on appelle expressions diffuses celles qui sont opposées aux termes propres (Id.). Mais on dit une lettre, un récit, un mémoire prolixes, eu égard aux choses qui y sont contenues. — L'expression, phrases diffuses, est toute grammaticale, toute relative à la forme, ce Ce qui donna lieu à l'invention de la période , ce fut la répugnance de l'oreille pour un amas informe de phrases tronquées et mutilées ou immodérément diffuses. » Marm. Mais l'expression , phrases prolixes, se rapporte au fond, au sens des paroles ; ce Ils commencent pourtant à raccourcir la prolixité de leurs phrases insolentes en faveur du prélat liégeois. » Volt.
DÎME , DÉCIME , DÉCIMES. Ancienne contribution ecclésiastique , qui était originairement la dixième partie {décima pars) des fruits ou des revenus.
La dîme se payait au clergé; la décime et les décimes étaient payées par le clergé.
D'ailleurs , le caractère sacré de la dîme dans sa sphère n'est pas aussi strict et aussi exclusif que celui de la décime ou des décimes dans la leur ; celles-ci n'étaient jamais payées que par le
clergé, au lieu que la dîme se payait aussi au seigneur du lieu , et parmi les revenus du peuple romain, Rollin compte les dîmes qui étaient dues par les fermiers de certaines terres conquises , et qui consistaient dans le dixième du revenu de ces terres. « Tarquin le Superbe avait destiné à la construction de ces édifices les dîmes qu'il s'était réservées dans la conquête de Suessa- Pométia. » Roll. Samuel représenta au peuple juif, de la part de Dieu, les inconvénients de la royauté : ce Le roi , dit-il, prendra la dîme de vos blés et de vos vignes pour donner à ses eunuques. » Volt. En France même le roi avait des dîmes: « Cessation de gabelle, grosses fermes, capitation et dîmes royales. » Fén.
Une décime était anciennement en France la dixième partie des revenus ecclésiastiques , levée pour quelque affaire jugée importante à la religion ou à l'État, ce Le pape (Boniface VIII) voulait avoir l'argent d'une décime accordée (à Philippe le Bel) sous prétexte d'un secours pour la terre sainte. » Volt. « La passion de saint Louis pour les croisades l'entraînait. Les papes l'encourageaient. Clément IV lui accordait une décime sur le clergé pour trois ans. » Id. — Mais on appelait décimes, au pluriel, ce que des membres du clergé, les bénéficiers, payaient annuellement au roi sur le revenu de leurs bénéfices, ce N'admirez-vous point la bonté du clergé de n'avoir point voulu que M. de Paris et M. de Rheims, ces deux pauvres prélats in partions , payassent aucunes décimes ordinaires ni extraordinaires? » Sév. ce Le curé de Doni est ici , et fort pressé pour ses décimes , en sorte qu'il est nécessaire de lui pourvoir. » Boss.
DISCERNEMENT, JUGEMENT. Faculté d'apprécier par comparaison , de faire la différence des choses , de déterminer leurs degrés respectifs de valeur ou de mérite.
Le discernement n'a rapport qu'à la théorie ; le jugement regarde la pratique. Il faut du discernement dans les sciences , dans les arts , dans la critique ; il faut du jugement dans les démarches et dans les affaires de la vie. Quiconque écrit doit avoir du discernement pour le choix des mots et du style ; quiconque entreprend doit avoir du jugement pour le choix des moyens. Veut -on s'instruire sur des questions spéculatives, d'art ou de littérature , il faut emprunter les lumières des hommes qui ont du discernement ; s'agit-il d'un projet ou d'une conduite à tenir, il faut prendre conseil des personnes qui ont du jugement. Sans discernement , on n'a pas d'idées distinctes, on confond les choses, le vrai et le faux, le beau et le laid, on n'est point connaisseur; sans jugement, on est étourdi, on manque de prudence et de sagesse.
« Laissez là votre esprit , votre science , votre goût, votre discernement. » Fén. ce Qui est-ce qui vous a acquis du discernement sur la musique ? »Ld. Lire avec choix et discernement (Mal.). ce Faire de sa tête une espèce de garde-meuble, dans lequel on entasse sans discernement et sans ordre tout ce qui porte un certain caractère d'érudition. » Id. ce Quintilien a remarqué qu'il y avait peu de discernement et de justesse dans l'é-
locution de Sénèque. » Id. « Pour les talents de l'esprit, quelle capacité plus vaste (que celle de Condé), quel discernement plus exquis, quel goût plus fin ? » Bourd. « Je ne puis qu'approuver ces raisonnements de M. Moublet, pleins de discernement et de sagacité : il a très-bien saisi les principaux points de mon système. -» Buff. « Ceux qui ont l'esprit de discernement savent combien il y a de différence entre deux mots semblables , selon les lieux et les circonstances. » Pasc. « Si la critique vient d'un homme qui ait moins de discernement que de lecture, elle corrompt et les lecteurs et l'écrivain. » Labr. ce II faut que vous ayez une mince opinion de mon discernement , en fait de style, pour vous imaginer que je me trompe sur celui de M. de Voltaire. » J. J. « Le goût est un discernement prompt, comme celui de la langue et du palais.» Volt.
ce II faut dans un roi un jugement ferme , solide , décisif dans les affaires , qui fait que l'on connaît le meilleur parti et le plus juste. » Labr. ce C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler , ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence. » Id. ce Le pilote, à qui les tempêtes et l'obscurité ont ôté le jugement tout ensemble avec les étoiles qui le conduisaient, abandonne le gouvernail. » Boss. « Que servent les grandes lumières , l'étendue du génie , le jugement solide pour conduire les affaires de la terre, si...? » Mass. ce H est impossible de faire une démarche , avec sens et jugement , qu'en la réglant par la vue de ce point (l'immortalité de l'âme). » Pasc. ce Que ton père a eu de prévoyance, d'esprit, de jugement, de te laisser un gouverneur aussi sage, un économe aussi entendu ! » Regn. ce La justesse dans la conduite de la vie , ceux qui veulent tout définir l'attachent au jugement. » Vauv.
Ensuite , comme les choses qui tombent sous l'appréciation du discernement sont relevées et inaccessibles aux esprits vulgaires, au lieu que le bon sens suffit presque toujours pour décider des meilleurs partis à prendre , discernement dit quelque chose de plus fin et de plus subtil que jugement ; il emporte l'idée de tact et de délicatesse. « Les viandes de haut goût blessent les fibres de notre langue et lui ôtent sa délicatesse et son discernement. » Mal. « Après l'esprit de discernement , ce qu'il y a au monde de plus rare , ce sont les diamants et les perles. » Labr. « Ils ont senti à force de discernement (car ils ont l'esprit fin) le ridicule dont ils se couvriraient. » Volt.
DISCOURS , -~ HARANGUE , ORAISON. Suite de paroles préparées, travaillées avec art, et qu'on adresse à une ou à plusieurs personnes.
Discours est le genre; harangue et oraison sant des espèces. Le discours , c'est-à-dire ici le discours oratoire, a un domaine fort étendu, dans lequel , outre plusieurs autres choses , comme le plaidoyer, le sermon et le panégyrique , sont comprises la harangue et Y oraison.
La harangue est un discours qui se distingue par la pompe et l'appareil, ce Le parler des Gene-
vois est toujours soutenu ; leurs discours sont des harangues. » J. J. ce Que dites-vous de toutes les fleurs dont Cicéron a orné ses harangues ? » Fén. ce Dans ce temps, on travaillait une lettre comme une harangue. » Marm. ce Dès qu'il fut assis, l'orateur lui prononça à genoux une harangue dans le style de l'Académie, pleine de louanges, d'antithèses et de mots nouveaux. » Volt, ce Aujourd'hui , parmi nous , la plupart des sermons , des oraisons funèbres , des discours d'appareil, des harangues dans de certaines cérémonies, sont des amplifications ennuyeuses. » Id. « Les oraisons funèbres sont des discours d'appareil, des déclamations. Faudra-t-il mettre ces harangues poétiques à côté des discours solides de Cicéron et de Démosthène ? » Id. Voltaire dit encore, en parlant des discours académiques et de l'Académie : « Les plus grands génies qui sont entrés dans ce corps ont fait quelquefois les plus mauvaises harangues. »
Il est vrai qu'à l'égard des discours qui se prononcent de nos jours , le mot de harangue ne s'emploie plus que par dénigrement pour signifier des discours apprêtés , ennuyeux , déclamatoires , comme on le voit du reste par les exemples précédents. Mais, lorsqu'il s'agit des discours tenus dans l'antiquité , harangue désigne ceux qui avaient lieu dans des circonstances solennelles , et , par exemple , les allocutions d'un général à son armée , telles que celles qui nous sont rapportées par les historiens , et les paroles adressées au peuple dans la place publique d'Athènes ou de Rome , du haut de la tribune aux harangues. Les harangues de Thucydide (Acad.), les harangues de Salluste (Marm.), les harangues de Démosthène (Volt., Roll.), les harangues de Cicéron (Volt., Fén.). — Ce mot se dit aussi par rapport aux siècles qui ont presque immédiatement précédé le nôtre pour exprimer, non-seulement des harangues militaires , comme celle de Henri IV à ses soldats avant la bataille d'Ivry, mais encore les discours faits dans les assemblées extraordinaires, tels que celui de l'archevêque de Bourges aux états de Blois (Roll.), celui de l'Hospital dans l'assemblée des notables convoqués à Moulins sous Charles IX (Volt.) , et celui du cardinal du Perron aux états de la minorité de Louis XIII (S. S.). — Harangue est également le nom donné aux discours qu'on adressait autrefois à un prince (Boss. , Volt.) , à un gouverneur (SÉv.) , et à toutes les personnes principales dans les provinces ou dans les villes (Marm.) , pour les complimenter et les féliciter, ou pour célébrer leur arrivée. — Enfin, un président au parlement terminait par une harangue la cérémonie de son installation (SÉv.).
Oraison traduit du latin oratio , qui a le même sens , n'est d'usage que par rapport à l'antiquité. C'est donc par rapport à l'antiquité seulement qu'a besoin d'être déterminée la différence de la harangue et de Yoraison.
Oraison , venant du latin , semble mieux convenir quand il est question des discours des Romains : « Homère a fait l'Iliade , et l'orateur romain ses oraisons. » Labr. Le mot harangue , au contraire , n'ayant pas une origine latine , se dit
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
plus volontiers en parlant des Grecs-, d'autant que la plupart des discours que nous avons des Grecs ont été adressés par des généraux à leurs troupes, ou prononcés devant le peuple dans des circonstances graves et solennelles. Aucune des vaines subtilités des sophistes ne se trouve dans les oraisons de Cicéron , ni dans les harangues de Démosthène (Volt.).
Cependant, il arrive quelquefois à nos bons auteurs d'appliquer indistinctement ces deux mots aux discours des Grecs et surtout à ceux des Romains. La différence consiste alors en ce que harangue a plus de rapport à la forme , et oraison au fond. La harangue , suivant Marmontel, n'a pour objet que des actions de grâces, des félicitations et des condoléances : tel est le discours de Cicéron pour Marcellus, qui ne contient autre chose que l'effusion de la reconnaissance et de l'admiration publique pour la clémence de César. L'oraison , au contraire , est plus solide , elle renferme des preuves , elle a pour but de convaincre; c'est un plaidoyer : tels sont les discours de Cicéron pour Ligarius et pour la loi Manilia. Distinction d'autant plus plausible , que Voltaire emploie le mot oraison dans le sens et à la place de plaidoyer : « L'avocat qui plaidait contre les jésuites, trouva heureusement leur explication du mot apointer ; il en fit part aux juges dans une de ses oraisons. »
D'un autre côté, harangues de Démosthène ou de Cicéron indique les discours de Démosthène ou de Cicéron comme ayant été prononcés par eux sur tels ou tels sujets , dans telles ou telles circonstances : oraisons de Démosthène ou de Cicéron les fait plutôt considérer comme des œuvres littéraires qui nous restent de ces deux grands orateurs, et qui peuvent encore servir de modèles pour la composition. « Les oraisons de Démosthène et de Cicéron instruisent encore l'Europe , quand les objets de ces harangues ne subsistent plus. » Volt. Corbinelli écrit à Bussy-Rabutin : « J'ai traduit depuis peu deux oraisons grecques, sur deux versions latines, l'une d'Isocrate , l'autre de Démosthène , pour juger de leur éloquence par comparaison à celles des modernes. » « Le prédicateur est chargé d'un certain nombre à? oraisons , composées avec loisir. » Labr. On appellerait oraisons, plutôt que harangues , des discours qui n'auraient pas été prononcés, mais écrits dans le silence du cabinet, pour l'instruction des lecteurs, « Saint Grégoire de Nazianze , voyant la Trinité attaquée , composa ses cinq oraisons, ou discours célèbres contre Eunome. » Boss.
DISCRÉTION , — RÉSERVE , RETENUE. Qualités négatives du sage , lesquelles consistent à s'abstenir de parler ou d'agir, à ne pas se donner trop de liberté dans ses discours ou dans sa conduite.
La discrétion se distingue d'abord de îa réserve et de la retenue par une différence capitale. Elle est relative à autrui , et pour autrui ; au lieu que la réserve et la retenue se considèrent solitairement dans le sujet qui les possède , et à la perfection duquel elles contribuent. C'est à la morale sociale à traiter de la discrétion; c'est
dans la morale individuelle qu'il doit être question de la réserve et de la retenue. Si nous manquons de discrétion, ce sont les autres qui en souffrent ; nous seuls sommes intéressés à ne pas manquer de réserve et de retenue. Avec de la discrétion , on est un galant homme ; avec de la réserve et de la retenue , on est comme il faut être eu égard à ce qu'on se doit à soi-même. — Rien de plus facile à établir que ce caractère particulier de la discrétion. La politesse et la discrétion, qui en est une partie, sont nécessaires l'une et l'autre au repos de la société (Fén.). Il y a des règles de discrétion et de bienséance à garder envers nos semblables (Bourd.). Un calomniateur (Pasc), un censeur trop zélé (Mass.) , un importun (J. J.) et un poète satirique (Boil.) pèchent essentiellement contre la discrétion. « Cet écrit est rempli d'égards et de ménagements sur les personnes qu'il attaque : pas un mot qui les puisse le plus légèrement blesser, et la discrétion y est portée jusqu'à éviter avec soin de nommer aucun nom. » S. S. « Si mes parties publient ce mémoire , ce ne sera pas moi qui aurai manqué de respect et de discrétion. y> Fén. « Ce petit animal mordait sans discrétion tous ceux qui voulaient badiner avec lui. » Buff.
La réserve et la retenue diffèrent aussi. L'une tient à la prudence, l'autre à la tempérance. Pour être réservé , il faut de la réflexion; et, pour être retenu , de l'empire sur soi-même. La réserve est circonspecte; la retenue, mesurée. Avec de la réserve , on est sur ses gardes ; avec de la retenue, on gouverne ou on réprime ses mouvements. Sans réserve, on est inconsidéré et on commet des sottises ; sans retenue, on est faible et on commet des excès. — a La réserve annonce la défiance. » Volt. Il y a des choses qu'on ne doit apprendre aux enfants qu'avec précaution et avec réserve (Boss.). « Il est des amitiés circonspectes et réservées qui , craignant de se compromettre , refusent des conseils dans les occasions difficiles. » J. J. La retenue est sœur de la modération. Il y a des gens qui jouent sans retenue , sans une modération convenable (Bourd.). «Platon était si retenu, qu'on ne le vit jamais rire que fort modérément ; et il fut toujours si maître de ses passions , qu'on ne le vit jamais en colère. » Fén. « Rien de plus sujet que le" mariage aux excès d'une passion sans règle et sans retenue. » Bourd.
Je m'emporte peut-être , et ma muse en fureur Verse dans ses discours trop de fiel et d'aigreur : Il faut avec les grands un peu de retenue.
Boil.
Avec de la réserve, une femme interdit et surtout s'interdit les avances , les familiarités , les agaceries et les discours qui pourraient tirer à conséquence et l'engager. Avec de la retenue, elle se possède , elle est maîtresse de ses penchants et de ses sens , elle ne se laisse pas entraîner par la passion. Sans réserve , une femme est une étourdie , une imprudente ou une effrontée ; sans retenue , c'est une libertine. On parle avec réserve ou avec retenue en ne disant pas tout; mais avec réserve, marque plus la crainte des suites ; et, wecretenue,