‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 494 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

l'effort qu'on fait pour ne point s'échapper. — La retenue est, du reste, plus subjective, se rapporte davantage au sujet, à la contrainte qu'il s'impose et au mérite qui en résulte. « Sans déterminer en quoi consiste précisément l'utilité de l'indulgence , ce concile se contenta de décider qu'elle est utile et nécessaire.... Il y a dans cette réserve une retenue qui plaît à Dieu, qui honore son Église , qui exerce la foi. » Boss.

DISERT, ÉLOQUENT. Habile à discourir en public , habile dans l'art de la parole.

Nous avons emprunté ces deux mots des Latins , qui disaient dans le même sens disertus et eloquens. Cicéron et Quintilien nous ont même appris la différence qu'il faut mettre entre l'homme disert et l'homme éloquent. Le disert, de disserere, disserter, discuter, se distingue par la diction; Yéloquent brille par l'élocution : ce qui frappe dans le langage de l'un , c'est la clarté; et dans le langage de l'autre, la beauté. Ensuite, l'homme disert instruit, et il plaît par la facilité et par l'élégance de sa parole, mais il n'émeut pas; l'homme éloquent produit un plus puissant effet , il persuade , il s'empare des esprits et les maîtrise.

« Cicéron dit qu'il a vu bien des gens diserts , c'est-à-dire qui parlaient avec agrément et d'une manière élégante ; mais qu'on ne voit presque jamais de vrai orateur , c'est-à-dire d'homme qui sache entrer dans le cœur des autres , et qui les entraîne. » Fén. « C'est cette habileté à orner et à embellir un discours qui met de la différence entre un homme disert et un homme éloquent,... L'homme disert, c'est-à-dire qui s'explique seulement avec clarté et solidité , laisse son auditeur froid et tranquille , et n'excite point en lui ces sentiments d'admiration et de surprise qui , selon Cicéron, ne peuvent être que l'effet d'un discours orné et enrichi de ce que l'éloquence a de plus brillant , soit pour les pensées , soit pour les expressions. » Roll. « Bossuet était éloquent , saint Augustin était plus disert que ne le sont les autres Africains.... Je dirais à l'évêque de Meaux : vous êtes un grand homme; je vous trouve aussi savant pour le moins que saint Augustin, et beaucoup plus éloquent. » Volt.

En général donc disert signifie moins qu'éloquent. « L'esprit , l'élégance , la pureté , la justesse et la délicatesse des idées, une diction ornée , fleurie , cadencée , telles sont les qualités distinctives de Fléchier; c'est un écrivain disert, un habile rhéteur qui connaît son art , mais qui n'est pas assez riche de son fonds pour éviter l'abus de cet art. » Lah. « Si j'étais diserte comme Mme de Sévigné , je vous ferais de beaux récits. » Dudeff. « Appius dit qu'on lui avait obligation de ce que Volumnius autrefois presque muet, était devenu disert et éloquent. » Roll.

Ces épithètes gardent les mêmes nuances, lorsqu'elles servent à caractériser le discours.

DISETTE, FAMINE. Manque de vivres qui arrive par une cause quelconque dans un royaume, dans une province ou dans une ville assiégée.

Famine enchérit sur disette , c'est une disette fort grande (Roll.), extrême (S. S.), ou la plus dure disette (Volt.), une disette affreuse (Roll.).

Disette exprime une grande rareté et une grande cherté de vivres; au lieu que famine indique qu'ils sont épuisés et qu'on n'en trouve plus à aucun prix. « Cependant les vivres s'épuisent.... A la disette enfin succède la famine, fléau terrible. » Marm. « L'abondance de toutes choses qui succédait à la disette et à la famine devint nuisible à plusieurs. » Roll. — Ensuite, la disette semble n'atteindre que les pauvres , et la famine se faire sentir à tous. Pendant que Henri IV assiégeait Paris , « la disette dégénéra en famine universelle. » Volt.

Une autre différence résulte de l'étymologie des deux mots. Disette vient de dire (trouver à dire) ou du latin desinere, cesser, tirer à sa fin. Il se considère par rapport aux vivres mêmes qui diminuent beaucoup , aux précautions qu'on aurait dû prendre , aux approvisionnements qu'on aurait dû faire, aux secours qu'on donne à ceux qui sont dans le besoin. Famine, tiré évidemment de faim, rappelle la faim et ses souffrances , et même le genre de mort qui en est la suite. De sorte que la famine est amenée ou produite par la disette. « La disette et la cherté firent une espèce de famine. » S. S. « Hannon mit la disette dans le camp des ennemis.... Désolés par la famine et par les maladies qui en étaient la suite , les Romains auraient été contraints de lever le siège , si.... » Cond.— On dit : les horreurs de la famine (Boss.) , faire périr le'peupleparlafamme(VERT.); les assiégés sont réduits aux extrémités de la famine (Volt.). La famine est comptée , avec la peste et les guerres , parmi les plus grands fléaux (Boss. , Fén. , Bourd.). « Donner du pain à ceux que la famine dévore. » Bourd. Ce caractère paraît essentiel à famine; car il est permis de refuser ce nom même à la disette extrême et générale, lorsque (ce qui est très-rare , du reste) on en souffre peu. « Les Lydiens, pressés d'une extrême disette, s'avisèrent d'inventer les jeux avec lesquels ils donnaient le change à leur faim et passaient des jours entiers sans songer à manger. 55 J. J.

DISSIPER, GASPILLER, DILAPIDER. Dépenser d'une manière blâmable.

Dissiper vient du latin dissipare , disperser , mettre en déroute , détruire ; on dissipe ce qu'on consume, ce qu'on fait disparaître ou évanouir; ce mot indique la perte de la chose. Gaspiller , de vaslare , dévaster , gâter , bouleverser , et de pilare, expilare, piller, a pour idée propre celle de désordre ; aussi dit-on bien gaspiller du linge, des papiers , pour signifier les mettre sens dessus dessous. Dilapider, introduit dans notre langue au xviii6 siècle seulement , et pris du latin dilapidare, qui veut dire primitivement démolir, disperser les pierres (lapides) d'un édifice , paraît ne s'appliquer qu'aux grandes fortunes.

La ^dissipation cause la ruine. Le gaspillage emporte l'idée d'un défaut d'économie. La dilapidation produit le renversement de toute une fortune ou l'anéantissement de fortes sommes.

On dissipe un bien quelconque en le détruisant d'une façon quelconque. On gaspille celai qu'on administre mal , dont on use ou dont on laisse user à tort et à travers , en dépit du bon sens. On

SYNONYMES A RADICAUX DIVERS

dilapide de grands biens, les finances de l'État, le trésor public, une belle dot, etc.

Vous dissipez votre patrimoine , si vous l'épuisez par des dépenses qui ne sont point utiles ou nécessaires, en voyages , en objets de luxe, en plaisirs. Vous le gaspillez, si vous le gâtez par de fausses dépenses , en dépensant sans règle, désordonnémént , si vous n'êtes pas rangé, bon ménager, et si tout est au pillage dans votre maison. Vous dilapidez un riche patrimoine.

« Représentez-vous un homme né dans les richesses , mais qui les a dissipées par ses profusions. » Boss. « Anet était un garçon exact et rangé , qui maintenait l'ordre dans la maison de sa maîtresse. On craignait sa vigilance , et le gaspillage était moindre. » J. J. a Les assignats ne pourraient que tomber sous peu dans le plus affreux discrédit , si l'on continuait à dilapider autour de vous près de deux cents millions par mois. » (Pétition à la Convention nationale.) Beaum.

Qui dissipe son temps le perd ; qui le gaspille ne sait pas en régler l'emploi ; dilapider ne se dit qu'au propre.

Dissiper est du langage ordinaire; gaspiller, du style familier; dilapider convient surtout en parlant de dépenses et de richesses considérables.

DISTINGUER, DISCERNER, DÉMÊLER. Apercevoir nettement , sans se méprendre , sans confondre avec autre chose.

Distinguer, de dis, qui marque division, et de tinguere, teindre, signifie teindre de manière à séparer, et par extension, reconnaître par les diverses teintes. Discerner vient de dis et de cernere : cemere veut dire séparer, et plus ordinairement voir par les yeux de l'esprit, décider, juger , faire le discernement , de même que le grec xpivsiv d'où il dérive.

Distinguer se prend plutôt au propre pour marquer une action des sens et particulièrement de la vue; discerner s'emploie de préférence au figuré pour désigner une opération purement mentale. « Je fais le même jugement de ceux qui disent qu'ils avaient les règles des géomètres, mais confondues parmi une multitude d'autres , dont ils ne pouvaient pas les discerner, que de ceux qui, cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux , mais qu'ils ne sauraient pas en distinguer, se vanteraient , en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable. » Pasc. — Cependant le passage est si naturel et si ordinaire du propre au figuré , et réciproquement , que distinguer et discerner se trouvent l'un et l'autre dans les deux sens. Mais on distingue à des signes ou à des caractères visibles , apparents , faciles à saisir, comme les couleurs; au lieu qu'on discerne ce qui est caché ou délicat, ce qu'on n'aperçoit qu'avec de la finesse et de la sagacité. « Dieuest le plus subtil et le plus pénétrant .anatomiste de notre cœur ; il entre jusque dans les plis et les replis de l'âme pour en discerner les mouvements les plus cachés. »Bourd. « Elle pénétrait les défauts les plus cachés des ouvrages d'esprit et en discernait les traits les plus délicats. » Fléch.

« C'était une femme d'esprit qui savait discerner son monde. » J. J. « Les grands hommes sont tous ceux qui surpassent les autres par le cœur et par l'esprit , qui ont la vue plus nette et plus fine , qui discernent mieux les choses humaines. » Vaut. « Il n'était point si aveugle qu'il ne distinguât le jour d'avec la nuit. Il discernait même à une grande lumière le blanc , le noir et le rouge.» Cond. Pour distinguer, il faut être éclairé et à la portée des choses; pour discerner, il faut de la science, de la pénétration et de la critique. — Enfin , distinguer paraît être purement idéal ou théorique, au lieu que discerner se rapporte aux qualités bonnes ou mauvaises des choses et à l'application : à l'un s'attache l'idée d'éclaircissement , à l'autre celle de choix : on distingue deux objets de connaissance , de sorte qu'à leur égard l'intelligence ne se méprend plus , et de deux objets on discerne le meilleur et le pire . Des personnes qui disputent ou argumentent , ou qui recherchent des nuances entre des mots synonymes, distinguent; des critiques qui jugent des défauts et des perfections , de même que les rois qui s'efforcent de trouver des hommes capables , discernent. On discerne le mérite (Bourd. , Labr. ,Vauv.); on ne dit point le distinguer, a Discerner, parmi les exemples de l'antiquité, ceux qu'il est bon de suivre et ceux que l'on doit éviter. » Marm.

Démêler, défaire le mélange ou ce qui est mêlé , dégager du milieu de , c'est apercevoir un objet dans une foule d'autres de même ou de différente espèce , où il est enveloppé et comme perdu; démêler une aiguille dans une botte de foin. Ce mot emporte toujours l'idée de complication , d'intrigue et d'embarras. Sur ce vers de Corneille :

Et c'est mal démêler le cœur d'avec le front , Voltaire fait la remarque suivante : « Je crois qu'il eût fallu distinguer , au lieu de démêler , car le cœur et le front ne sont point mêlés ensemble.» On dit bien démêler la vertu d'avec ses apparences (Mol.) , parce que la vertu est comme embarrassée dans ou sous les artifices de l'hypocrisie. On distingue les différentes qualités d'un tableau, et on démêle celles d'une tragédie (Volt.).

Je saurai démêler un pareil artifice. Volt.

Je n'ai point démêlé les intrigues secrètes.... Ix>.

Malgré l'obscurité de son illusion,

J'espère démêler cette confusion. Corn.

& Démêler les choses entrelacées. » Fén. « Qui démêlera cet embrouillement? » Pasc. « Il naît dans l'âme un désordre et une confusion qu'elle a peine à démêler. » Id. « Démêler une équivoque. » Boss. « Ce sera une affaire inextricable, de démêler ces contradictions. » Id. « C'est le devoir d'un souverain de démêler la vérité au milieu de cette confusion que forment les passions des hommes et les intérêts des différents partis. » Cond.

La raison est la faculté de distinguer le bien et le mal, et plutôt encore le vrai et le faux. On ne dit discerner le bien et le mal , et surtout le vrai et le faux, que dans les cas difficiles, et quand il est besoin d'une raison exercée , habile et pénétrante. On démêle le bien et le mal, ou le vrai et le faux, quand ils ont été entremêlés de manière

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