DEUXIÈME PARTIE
à ne pouvoir être séparés l'un de l'autre que par une raison qui sait employer à propos l'analyse , développer et résoudre tous les sophismes , et débrouiller toutes les confusions.
Vous distinguez le sens naturel d'une proposition; vous discernez le sens caché ou détourné d'un oracle; et vous démêlez le sens intrigué d'une énigme.
DISTINGUER , SÉPARER. Oter une chose d'avec une autre ou d'avec d'autres.
Distinguer , dis tinguere , teindre diversement, sentir la différence des teintes. Séparer, se parare , disposer ou mettre à part, de côté. C'est l'œil qui distingue; c'est la main qui sépare , comme c'est elle qui prépare. Distinguer consiste à ne pas confondre ; séparer consiste à désunir, à écarter. Un signe, un caractère, un trait, le visage, l'âge, le mérite, le rang, les idées que nous nous faisons des objets, servent à les distinguer; tout ce qui est propre à isoler les choses ou les personnes les unes des autres , dans l'espace ou dans le temps , comme un mur, une rivière , un voyage , la mort , un délai , un intervalle , servent à les séparer. Les choses distinguées ne sont plus prises l'une pour l'autre indifféremment ; les choses séparées ne sont plus ensemble ou ne se touchent plus. « Nous voyons tous les arcs diversement colorés qui composent l'arc-en-ciel réunis par des nuances délicates qui joignent leurs couleurs sans les confondre, et qui les distinguent sans les séparer. » P. A. Le botaniste distingue les plantes que le pharmacien sépare en les plaçant dans divers bocaux. « La différence des modes et du langage distingue plus les nations que celle des mœurs ; l'absence sépare les amis sans en désunir les cœurs. » Gir.
De plus , à distinguer , et à distinguer seul , s'attache une idée de distinction , d'honneur , de prérogative. « La petite colonne qui sert de tombeau à Miltiade , n'est distinguée des autres , que parce qu'elle en est séparée. » Barth. « La tendresse fit oublier à J. G. les lois générales de sa justice , pour séparer la vierge Marie de la masse commune des enfants d'Adam , pour la privilégier, pour la distinguer, pour l'honorer. » Bourd.
Cependant séparer se prend quelquefois dans le sens plus théorique de distinguer. Mais alors il dit plus , il équivaut à bien distinguer , à mettre entre les choses, non-seulement de la différence, mais de la distance. « La raison sépare l'homme de tous les animaux. » Agad. « On doit séparer les rubis , topazes et saphirs des matières transparentes vitreuses , et leur donner une tout autre origine. » Buff. « On doit séparer l'émeraude et la placer à une grande distance de toutes les autres pierres vertes. » Id.
DISTRAIRE, DIVERTIR, DÉTOURNER. Faire aller ou venir ailleurs.
Quand il est question de l'homme , le distraire, c'est l'empêcher de penser à une chose ; le divertir , c'est l'empêcher d'y songer. On distrait en faisant cesser l'application de l'esprit; on divertit en faisant cesser la préoccupation. Distrait, on est rendu inattentif; diverti, on est tiré de peine ou d'ennui. Distraire suppose un travail
intellectuel , et divertir un état pénible de rame . On vous distrait de vos pensées , de vos rêveries ; on vous divertit de vos tristes pensées , de votre mélancolie, de votre douleur. Un rien distrait les personnes légères ; un rien divertit les personnes insouciantes. — Mais détourner, faire sortir de la voie ou de sa voie , a un caractère pratique indiqué par l'Académie , qui dit : « Détourner d'un dessein convient mieux que distraire d'un dessein.» Détourner quelqu'un, c'est, non pas comme le distraire et le divertir, l'empêcher d'être à une chose , mais l'empêcher d'aller à une fin, de faire ou d'entreprendre. Distraire et divertir changent l'objet dont on s'occupe ; détourner change le but qu'on poursuit , la marche , la conduite. On distrait d'un sujet de pensée ou de discussion, on divertit d'un sujet de chagrin; mais on détourne du devoir ou d'un projet.
Au propre et en parlant des choses, on dit également distraire, divertir et détourner des papiers, des effets, des fonds. Dans ce cas encore distraire et divertir diffèrent un peu l'un de l'autre , et tous deux diffèrent beaucoup de détourner.
Distraire, c'est détacher, séparer du reste, mettre à part ; divertir , c'est changer le sens , la destination, l'emploi; détourner, c'est s'emparer, prendre pour soi, dérober. Les actions de distraire et de divertir, celle de distraire surtout, peuvent n'être ^as mauvaises. « Sur cette somme il faut distraire tant. » Acad. « Il n'est resté de riches évêques protestants en Allemagne que ceux de Lubeck et d'Osnabruck, dont les revenus n'ont pas été distraits. » Volt. « Par ces ventes du domaine de la république , on va divertir les fonds les plus assurés pour la paye des légions. » Vert. « Le principal embarras roulait sur le moyen de fournir à la dépense nécessaire pour secourir les Olynthiens , parce que les fonds de la caisse militaire étaient divertis ailleurs , et employés à la célébration des jeux publics. » Roll. — Mais l'action de détourner est positivement et toujours un délit. « Cette femme se tient en embuscade pour tromper son mari , et détourner pour son jeu tout ce qui peut venir sous sa main. » Bourd. « Les révoltés scellèrent tous les papiers et les effets, et n'en détournèrent aucun. » S. S. « Si Paul Emile , maître des trésors immenses de Persée, en avait détourné une partie pour s'enrichir , pourrait-on dire que ce seraient la vertu et l'honneur qui auraient introduit ces richesses dans sa maison? » Roll. « Le même jour que Lautrec partit de Paris, Madame détourna 400 000 écus que le roi avait ordonnés pour le Milanais. » Boss.
1° DISTRIBUER , DISPENSER ; — 2° PARTA- GER , DÉPARTIR , RÉPARTIR. Donner d'une chose à plusieurs personnes.
Distribuer et dispenser , c'est donner à divers ou de côté et d'autre , çà et là , suivant la valeur de la particule latine dis. Partager , départir et répartir , c'est donner une part , pour part ou en faisant des parts. Distribuer et dispenser n'emportent d'autre idée que celle de dualité , de pluralité, de multiplicité; partager, départir et répartir font concevoir des parts, des lots, des quantités relatives. Distribuer et dispenser des
aumônes, c'est les répandre, les disséminer ; partager, départir et répartir des biens, c'est les donner par portions, tant aux uns et tant aux autres. On distribue et on dispense bien , en disposant les choses , les unes ici , les autres là , comme il convient, avec ordre ; on partage, on départ et on répartit bien , en donnant à chacun autant qu'il faut, en procédant équitablement , avec justice. Qui distribue ou dispense peut mal placer, auquel cas il est exposé aux plaintes de ceux qui ont été oubliés, qui n'ont rien obtenu; qui partage, départ ou répartit peut commettre de grandes inégalités , et alors il excite les réclamations de ceux qui ont été comparativement mal traités.
« Tarquin avait enlevé aux premiers de la ville des terres pour les distribuer aux personnes de la plus vile condition; les charges et les impositions de l'Etat qui, auparavant, étaient réparties également, il les avait toutes fait tomber uniquement sur la tête des citoyens les plus considérables. » Roll. — Apollon dispense ses faveurs aux beaux esprits (Regn.) ;
En ses présents le ciel est toujours juste j Il ne départ à gens de tous étals Mêmes talents. Laf.
1° Distribuer, dispenser.
Quoique les deux mots soient tirés immédiatement du latin distribuere, dispensare, le premier se dit partout et en parlant de toutes choses, au lieu que le second convient particulièrement dans le style soutenu et quand il est question de choses relevées , de personnages éminents ou d'êtres supérieurs. « Les pharisiens étaient sévères pour distribuer ou faire distribuer aux pauvres certaines aumônes.... Ils se regardaient comme les oracles du peuple et les seuls maîtres de la vraie doctrine , se croyant suscités de Dieu pour la dispenser. » Bourd. « Les fidèles se déchargeaient sur les apôtres du soin de distribuer les biens communs.... Le nombre des fidèles croissant, ce dépouillement ne fut plus possible : la dispensation des biens temporels eût toute seule occupé les pasteurs destinés à dispenser les mystères de Dieu. » Mass. — Distribuer semble annoncer plus de choses , une multitude de choses à donner; dispenser se distingue par la noblesse de ces choses , ou bien par le rang et l'autorité de ceux qui les donnent. «. Nous peuplons la terre et les cieux de génies , nous en distribuons partout où la nature paraît animée.... Exerçant une immense autorité, ils dispensent la vie et la mort, les biens et les maux, la lumière et les ténèbres. » Barth.
2° Partager, départir, répartir.
Partager a rapport à la chose ; départir et répartir sont plutôt relatifs aux personnes. On partage un tout qu'on divise , dont on fait des parts [partes agere) ou des lots ; partager une somme, un royaume, un gâteau, une succession, le butin, etc. «Les Lacédémoniens fortifièrent Décélie , ayant partagé l'ouvrage entre toutes les troupes pour l'achever plus promptement.» Roll. ' Mais que les choses départies ou réparties forment ou ne forment pas ainsi une masse susceptible de décomposition, ce n'est pas à cela qu'on
fait attention en employant ces deux verbes, mais à ce qui suit : l'action de départir tombe de haut, vient a'une personne haut placée; celle de répartir suppose dans les personnes auxquelles elle aboutit des droits auxquels on a soin de se conformer. Celui qui partage n'est pas juste, quand il fait des parts beaucoup "plus grandes ou plus fortes les unes que les autres; celui qui départ n'est pas juste , quand il ne consulte que ses prédilections et ses préventions dans la dispensation de ses bienfaits; celui qui répartit n'est pas juste , quand il ne proportionne pas exactement les parts aux droits ou aux devoirs , les gains aux mises ou aux avances , les charges aux facultés ou aux revenus. Pour plus de détails sur ce qui concerne les rapports de départir et de répartir, voy. l'article où il en est question dans la Ire partie , p. 125.
DIURNE , QUOTIDIEN , JOURNALIER. Relatif à cette partie du temps qui s'écoule entre le lever et le coucher du soleil , ou bien entre un lever ou un coucher du soleil et un autre.
Diurne , latin diurnus , de dies , jour , signifie proprement d'un jour ou de jour. C'est un terme d'astronomie et d'histoire naturelle , introduit dans notre langue au xvine siècle. Le mouvement ou la révolution diurne de la terre se fait en un jour, au lieu que son mouvement annuel, sa révolution annuelle s'accomplit en une année. Il y a des oiseaux de proie et des papillons diurnes , comme il y en a de nocturnes (Buff.).
Quotidien et journalier diffèrent considérablement de diurne, d'abord parce qu'ils sont du langage commun , et ensuite parce qu'ils marquent rapport, non pas à un jour ou au jour, mais à la succession des jours, à tous les jours, à chaque jour. Aussi, diurne serait d'une impropriété sensible dans des expressions telles que : journal quotidien , progrès journaliers de la raison.
Quotidien et journalier ont aussi leurs nuances respectivement distinctives. Quotidien est une épithète déterminative ou caractéristique , et journalier une épithète circonstancielle. On dit qu'une chose est quotidienne , et on dit ceci ou cela d'une chose journalière. « La réception de l'Eucharistie était quotidienne anciennement. » Fén. « La communion journalière doit être votre soutien. » Boss. Quotidien fait connaître qu'une chose a lieu chaque jour : fièvre quotidienne. « D'anciens auteurs ont donné aux éléphants une religion naturelle et innée, l'observance d'un culte , l'adoration quotidienne du soleil et de la lune. » Buff. Journalier rappelle incidemment qu'une chose dont il est question est une de celles qui ont lieu chaque jour, ce Nous pouvons juger du dépôt successif et journalier des eaux par les feuillets des ardoises. » Buff.
Ce qui est quotidien arrive tous les jours d'une manière fixe et invariable; ce qui est journalier arrive à peu près tous les jours, ou arrive tous les jours , mais tantôt d'une façon tantôt d'une autre. Un journal quotidien se fait remarquer par les différents tons ou les différents tours de ses déclamations journalières. On attend la visite ouotidienne (Beaum.)