‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 51 sur 881 · INTRODUCTION. LIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. LIX

nons pas si, par rapport à l'homme en question, il ne vaudrait pas mieux nous servir des mots, avaricieux, attaché, intéressé, sordide, crasseux, ladre, vilain, chiche, mesquin, taquin. Avons-nous à désigner l'action d'induire en erreur, le verbe tromper nous suffit, nous descendons rarement jusqu'aux spécialités marquées par abuser, décevoir, en imposer, leurrer, surprendre, amuser, donner le change, attraper, duper, enjôler, embabouiner. Et pourtant, suivant la remarque judicieuse de Labruyère : « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées il n'y en a qu'une qui soit la bonne; tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre *. » Gomme il se trouve des hommes qui ne connaissent et n'acceptent volontiers de monnaies que celles de cuivre, de même il en est à qui l'instruction n'a point appris les acceptions précises des mots qui signifient une même idée chacun avec une nuance distincte : permis à ceux-là de ne faire usage que des expressions communes et courantes. Mais les expressions spéciales, caractéristiques, chargées d'accessoires particuliers, doivent-elles rester renfermées dans les trésors de notre littérature classique comme des capitaux qui n'ont plus cours ? Et qui devra savoir nettement les valeurs de ces monnaies d'argent, d'or et de papier, et les remettre en circulation, si ce n'est l'homme instruit qui pense le plus et qui prétend le plus à rendre ses pensées avec une parfaite exactitude ?

Cette ignorance volontaire de tout ce que peut notre langue pour satisfaire aux besoins de la pensée produit les extravagances du néologisme. Au lieu de n'accuser que soi de cette pénurie réelle, on s'en prend à la langue ellemême, et au lieu d'y remédier en en supprimant la cause, c'est-à-dire en se mettant à étudier et à recueillir toutes les richesses du vocabulaire , on aime mieux y suppléer par des créations arbitraires ou des emprunts à l'étranger. Assurément, ceux qui se croient obligés, pour rendre leurs idées, d'avoir recours à ce fatal expédient, ne soupçonnent même pas toutes les nuances, toutes les délicatesses , toutes les variétés de significations d'une langue qui ne leur fournit pas des moyens suffisants d'expression, uniquement parce qu'ils ne prennent pas la peine de les lui demander. Novateurs par défaut de savoir, assez semblables à des femmes coquettes qui, possédant un assortiment d'habits de toutes formes , pour toutes les saisons et toutes les circonstances , ne laisseraient pas d'en acheter de temps en temps de nouveaux, moins bien faits peut-être et moins commodes , simplement pour s'épargner la peine de visiter en détail toute leur garde-robe et d'en tenir un compte exact. S'ils con-

1. Dans ses Commentaires sur Corneille et ailleurs, Voltaire ne cesse de répéter que le mot propre est partout de rigueur. « Que le mot propre est nécessaire ! et que sans lui tout languit et révolte !... Sans le mot propre rien n'est beau , il n'y a point de bons vers, on n'exprime jamais bien ce qu'on pense.... Nos bons écrivains, Fénelon, Bossuet, Racine, Despréaux, employaient toujours le mot propre. » « La propriété des termes , dit d'Alembert , est le caractère distinctif des grands écrivains ; c'est par là que leur style est toujours au niveau de leur sujet; c'est à cette qualité qu'on reconnaît le vrai talent d'écrire , et non à l'art futile de déguiser par un vain coloris des idées communes. »

Page 1