‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 52 sur 881 · LX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LX INTRODUCTION

naissaient bien la valeur des verbes fonder , clore , et protéger ou garantir , par exemple , songeraient-ils à y substituer des barbarismes tels que ceux de baser, de clôturer et de sauvegarder ? Et que de mots semblables sont chaque jour mis en vogue à la place de mots anciens d'une signification tout à fait égale , sans mériter autrement que par leur nouveauté le crédit passager dont ils jouissent1 ! Avec la cause du mal se trouve indiqué le moyen d'en arrêter le cours. C'est au synonymiste à le faire connaître et valoir. Ses travaux , en effet , tendent à rendre l'innovation désormais inutile , en montrant que la langue , sinon par l'abondance de ses termes, au moins par celle des acceptions qui y sont attachées , n'est impuissante à exprimer aucune des conceptions de l'esprit , si nombreuses et si fines qu'elles soient2.

Ceux qui enseignent à bien dire se bornent ordinairement à donner des règles sur l'ordonnance et la composition du discours, prenant volontiers en pitié les modestes recherches de la philologie. « On apprend encore à arranger les paroles comme au temps de La Fontaine, et comme le dit La Fontaine, mais on n'apprend plus les paroles mêmes , leur vrai usage , toute leur beauté et leur force. » Préoccupation et injustice d'autant plus funestes qu'elles sont générales , et que la lexicologie est à le bien prendre , ainsi que le déclare expressément l'Académie dans la préface de son Dictionnaire, première édition, la partie de la littérature la plus nécessaire. Sans la connaissance de l'exacte valeur des mots , on n'est point en état de les approprier aux idées , les paroles manquent nécessairement de netteté et de rigueur. Comment construire un édifice parfait , si on ignore la qualité des matériaux et qu'on n'apporte aucun soin à les bien choisir? D'autre part, sans cette même connaissance on ne pénètre dans la pensée des autres que d'une manière incomplète ; on ne parvient à sentir la portée et la force du discours résultant de l'assemblage des termes qu'autant qu'on a commencé par bien sentir celles des termes mêmes. C'est donc ici une condition sans laquelle on ne saurait donner ni avoir l'intelligence des idées de l'esprit, pas plus qu'on ne peut communiquer les mouvements de l'âme ou en ressentir l'effet. D'ailleurs, à quoi bon se le dissimuler? Nous vivons à une époque où le besoin de la justesse dans les œuvres littéraires a fait disparaître, ou peu s'en faut, celui de l'harmonie. C'est aujourd'hui surtout qu'on peut répéter ce mot de Vaugelas et de Bouhours : « Le premier soin de notre langue est de contenter l'esprit, et non pas de chatouiller l'oreille. » La Grèce a eu deux écoles de rhéteurs, l'une venue de Sicile

1. Le xixe siècle, qui a progressé, ne dit plus constant ou continuel, mais incessant. Nos pères employaient dans un style figuré et familier le mot rondement : dire , avouer quelque chose rondement. Nous avons changé cela : dans le même cas nous disons carrément. C'est au moins du nouveau.

2. « Songeons à conserver dans sa pureté la belle langue qu'on parlait dans le grand siècle de Louis XIV.... La langue fut portée alors au plus haut point de perfection dans tous les genres, non pas en employant des termes nouveaux , inutiles , mais en se servant avec art de tous les mots nécessaires qui étaient en usage. » Volt.

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