DEUXIEME PARTIE
il se distingue bien d'ému. Il désigne une modification solitaire, toute relative et bornée au sujet; en sorte que V émotion fait perdre l'indifférence , fait aimer ou baïr , et que le trouble fait perdre le repos ou la tranquillité. On est ému de compassion ou de colère; on a la conscience troublée. « Je suis troublée de votre santé et du voyage que vous faites.... Je vous assure que mon cœur ne regarde point cet éloignement avec tranquillité. » Sév. — Au reste Y émotion, comme tout ce qui tient à la sensibilité , peut conduire au trouble , c'est-à-dire arriver à empêcher plus ou moins les fonctions de l'esprit ou à diminuer la paix de l'âme; mais comme elle est de sa nature paisible et sans violence , elle ne produit cet effet qu'à un faible degré, peu à peu, à la longue. « Je vois avec douleur les jalousies, les divisions, les inquiétudes s'accroître dans Genève : non que je craigne que ces petites émotions aillent jusqu'au trouble et au tumulte , mais il est triste de voir cette ville ne pas jouir de sa prospérité. » Volt.
L'agitation enchérit de toutes manières sur V émotion et sur le trouble.
D'abord elle est de plus longue durée et paraît davantage à l'extérieur, a Les yeux et les sourcils de Protésilas montraient je ne sais quoi d'agité, de sombre et de farouche. » Fén. L'émotion et le trouble font pâlir et trembler , tout au plus ; dans l'agitation on gesticule , on se démène, , on va et on vient avec précipitation.
Comparée à Vémotion , l'agitation est plus forte : Vémotion affecte l'âme , et ne lui permet pas de rester indifférente ; Vagitation frappe l'âme et lui inspire une vive inquiétude. L'homme ému se sent touché; l'bomme agité est hors de soia Je vis un petH conciliabule très-e'mw.... Le duc du Maine parla à son frère le comte de Toulouse avec agitation. » S. S. On ne dit pas une douce , une tendre agitation , comme on dit une douce , une tendre émotion; l'agitation est toujours violente et pénible. — D'ailleurs l'âme émue n'éprouve qu'un seul sentiment, comme la pitié, l'attendrissement, la joie; au lieu que l'âme agitée est en proie à des sentiments divers qui la balancent, la ballottent et se la renvoient pour ainsi dire. « De quels mouvements divers l'âme est-elle agitée dans le jeu, selon les divers caprices du hasard?» Mass. Dans l'incertitude, dans le doute, dans une position où il y a à espérer et à craindre , on est agité.
Dans le doute mortel dont je suis agité. Rac. « Malgré toute l'affectation de fermeté et de tout espérer de la guerre, Albéroni éprouvait de grandes agitations intérieures sur l'incertitude des succès où il allait se livrer. » S. S.
A l'égard du trouble de l'esprit , l'agitation le cause plutôt que l'émotion , parce qu'elle est plus violente ; et à l'égard du trouble de l'âme , de son inquiétude , de l'altération de sa tranquillité , agitation en marque le comble. La conscience est troublée par des scrupules , et agitée par des remords; une conscience troublée n'est pas en repos ; une conscience agitée est harcelée , tourmentée. « Considérez tout ce que l'ambition attire d'inquiétudes, d'alarmes, de troubles, d'agita-
tions , de douleurs intérieures et de désespoirs. » Bourd. Antiochus l'Illustre fut tout à coup saisi de frayeur en entendant parler des victoires des Juifs , et il fut jeté dans un grand trouble. Il s'écriait : Mon cœur est abattu par de cruelles inquiétudes. Quelle horrible agitation sens-je en moi-même, moi qui étais si heureux! » Boss.
J'ai vu le fier Atrée ; il semble qu'il médite
Quelque profond dessein qui le trouble et l'agite.
Volt.
ÉMULATION , JALOUSIE. Sentiments qui nous portent à rivaliser avec quelqu'un , à faire effort pour l'égaler ou le surpasser : l'émulativn et la jalousie ne se rencontrent guère que dans l'es personnes de même art , de mêmes talents et de même condition.
a L'émulation, dit Labruyère, est un sentiment volontaire , courageux , sincère , qui rend l'âme féconde , qui la fait profiter des grands exemples, et la porte souvent au-dessus de ce qu'elle admire. La jalousie , au contraire , est un mouvement violent , et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d'elle : elle va même jusqu'à nier la vertu dans les sujets où elle existe ; ou, forcée de la reconnaître, elle lui refuse les éloges, ou lui envie les récompenses : passion stérile, qui laisse l'homme dans l'état où elle le trouve ; qui le remplit de lui-même , de l'idée de sa réputation ; qui le rend froid et sec sur les actions ou sur les ouvrages d'autrui ; qui fait qu'il s'étonne de voir dans le monde d'autres talents que les siens , ou d'autres hommes avec les mêmes talents dont il se pique : vice honteux, qui, par son excès , rentre toujours dans la vanité et dans la présomption , et ne persuade pas tant à celui qui en est blessé , qu'il a plus d'esprit et de mérite que les autres, qu'il lui fait croire qu'il a lui seul de l'esprit et du mérite. »
« L'émulation anime les esprits. » Roll. « C'est un sentiment honnête qui fait naître et développe les talents. Elle nous porte à imiter ce que nous admirons et nous fait rendre justice à ceux que nous voulons égaler. » Gond, ce Elle naît en l'homme de cœur, quand il voit faire aux autres de grandes actions. » Boss. — Mais la jalousie est une passion haineuse, injuste, aveugle, ce II n'est plus rien de sacré pour un cœur que la jalousie aigrit et infecte. » Mass. <* Quand on nourrit contre son frère des sentiments de jalousie , ses talents, sa réputation , sa prospérité sont autant de vers qui nous rongent. » Id.
« S'il y a des émulations de vertus, il y en a de contention et de jalousie; et, pour une émulation légitime , il y en a cent de criminelles. » Bourd. — a Ce sujet (la vengeance du meurtre d'Agamemnon) , traité tant de fois parmi les modernes, n'a pas excité moins d'émulation chez les anciens. Il a été un objet de concurrence entre Eschyle, Euripide et Sophocle.... Cette noble rivalité ne passait pas pour une basse jalousie. » LAH< « Il y avait eu de tout temps entre Lucullus et Pompée une émulation qui approchait fort de la pique ou de la jalousie. » Roll. — ce II a régné entre tous les ordres religieux une émulation qui est souvent devenue une jalousie éclatante : la haine entre les moines noirs et les
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
blancs subsista violemment pendant quelques siècles. » Volt.
Entrons : d'abord on voit la Jalousie, Du dieu des vers la fille et l'ennemie, Qui , sous les traits de V Émulation , Souille l'orgueil et porte sa furie Chez tous ces fous courtisans d'Apollon. Id.
ENCORE, AUSSI. Ces adverbes servent à exprimer que, outre ce qui a déjà été fait, dit ou donné, on fait, on dit, on donne quelque chose.
Mais encore emporte une idée d'identité et marque addition ou énumération, au lieu que son synonyme aussi implique une idée de diversité et suppose comparaison. J'ai , je fais , je dis, je donne encore , c'est-à-dire de plus , c'est-à-dire que moi , la même personne , je continue à avoir, à faire , à dire , à donner. J'ai , je fais , je dis , je donne aussi signifie que moi , de mon côté , pareillement , également , avec d'autres personnes , j'ai, je fais, je dis, je donne telle ou telle chose.
J'ai cité des exemples, je vais en citer encore (Pasc. , Volt.). «Non-seulement il est libéral, mais encore il est prodigue. » Acad. « Je pourrais combattre cette pensée par plusieurs raisons. Je pourrais vous représenter que.... Je pourrais ajouter encore que....» Boss. 11 demandait ceci, il demande encore cela (Volt.), ce Avec ces beaux secrets Roger Bacon possédait encore tous ceux de l'astrologie judiciaire. » Id. « Après avoir été ouvertes à la poste , mes lettres le seront encore dans la maison où je vais loger. » J. J.
« Cela est faux , que, la défense étant permise , le meurtre soit aussi permis. » Pasc. « Comme il était naturel que le temps fît inventer beaucoup de choses , il devait aussi en faire oublier d'autres. » Boss. * Ce prélat tartare fut insulté par les caravanes ; les Chinois le furent aussi. » Volt. d Les riches ne logent que leurs amis ; mais les pauvres logent aussi les chevaux de leurs amis.» J. J. « Je vous enverrai ce morceau non-seulement pour réjouir mon cœur, mais aussi pour profiter de vos lumières. » Id.
Voilà donc mon paquet, et vous le vôtre aussi.
Regn.
ENFANT, ENFANTIN, PUÉRIL. (ENFANTIL- LAGE , PUÉRILITÉ.) Ces mots qualifient relativement au premier âge , marquent avec le premier âge de la conformité ou du rapport.
Mais enfant a cela de tout à fait spécial , qu'il s'applique seulement aux personnes, au lieu qu'enfantin et puéril se disent exclusivement de ce qui appartient aux personnes, de leurs actions ou de leurs discours. Un homme est enfant, plus ou moins enfant , et il se conduit ou parle d'une manière enfantine ou puérile, a Les mystiques sont si enfants , si on les croit, et d'une telle innocence , que souvent ils signeront ce que vous voudrez , sans songer s'il est contraire à leurs sentiments. » Boss. « Je ne puis me corriger de mes châteaux en Espagne. J'ai beau vieillir , je n'en suis que plus enfant. » J. J. « Le cadet des deux petits du Soussoi paraissait venir à moi si volontiers que , plus enfant qu'eux , je me sentais attacher à lui déjà par préférence. » Id. « L'inva-
lide parut sensible à mon attention. Qui croirait que je fus assez enfant pour en pleurer d'aise! » Id. « C'était à qui des deux serait le plus enfant.» Id.
Entre enfantin et puéril , entre enfantillage et puérilité la différence est aussi profonde que certaine.
Enfantin et enfantillage , directement formés du français enfant , ne rappellent du premier âge que ce qui s'en remarque à l'extérieur, savoir des qualités ou indifférentes ou estimables ; puéril et puérilité , latin puerilis et puerilitas , de puer, enfant, ne rappellent de ce même âge que ce qui regarde l'intérieur ou l'esprit , c'est-à-dire des défauts, défauts de réflexion, de sens, de jugement, de solidité. Enfantin et enfantillage se prennent donc d'ordinaire en bonne part , puéril et puérilité jamais ou presque jamais.
Des idées de gaieté , de badinage , d'innocence . d'intérêt , de vie sereine et de beauté ou de grâces s'attachent naturellement aux mots enfantin et enfantillage, a La duchesse de Bourgogne avait amusé le roi par des badinages nouveaux et enfantins. » S. S. a Thomas Diafoirus , étant petit . ne jouait jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. » Mol.
Venez , famille désolée ; Venez, pauvres enfants, qu'on veut rendre orphelins, Venez faire parler vos esprits enfantins.
(L'Intimé présentant les petits chiens dans les Plaideurs)} Rac.
« Si quelque chose peut rendre un esprit serein , adoucir la peine par l'onction de l'amour , c'est cette conduite simple, libre et enfantine entre les bras de Dieu. » Fén. «Là fut le terme de la sérénité de ma vie enfantine. Dès ce moment je cessai de jouir d'un bonheur pur. » J. J. « Quelle netteté de judiciaire enfantine suppose la réponse de cet élève !» Id. « Cette eau a la vertu de faire d'un visage décrépit une face enfantine. » Les. — « Ne trouvez-vous pas que Mme de Saint- Julien a quelque chose de Mme du Châtelet? Elle en a l'éloquence , Y enfantillage et la bonté , avec un peu de sa physionomie. » Volt. « On pardonnait ces naïvetés à son âge (les gentillesses d'un jeune petit -maître). Il mêlait des sentiments si fiers et si nobles aux enfantillages de l'amourpropre , que tout cela ensemble n'avait rien que d'intéressant. » Marm.
Ce qui est puéril et la puérilité se distinguent par un caractère d'étourderie , d'extravagance , d'absurdité, de vanité, de mauvais goût ou de bassesse. « L'imagination ne produit souvent que des idées vaines et puériles , qui ne servent point à perfectionner le goût, et à nous rendre meilleurs.» Labr. « si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid , de vain et de puéril dans les entretiens ordinaires , l'on aurait honte de parler ou d'écouter. » Id. Des principes (Fén.), des sophismes (P. R.) puérils. « Des législateurs se sont amusés à faire des institutions puériles. » Montesq. ce Ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est qu'ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents à des choses puériles. » Id. ce Combien l'homme est faible, puisque les plus hautes productions des