‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 513 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

que cela ne tarderait pas, et qu'aussitôt qu'il serait relevé il irait lui rendre "visite avec dix mille lances au lieu de cierges. » Id. « Il y a des pays où les femmes accouchent presque sans peine. » J. J. « Les femmes ne savent pas encore accoucher toutes seules. » Id. « Marie dit à Joseph que son temps d'accoucher était proche. » Volt. « Jacob vint au pays qui mène à Ëphrata , Rachel étant prête d'accoucher, » Id.

Une montagne en mal d'enfant Jetait une clameur si haute Que chacun, au bruit accourant, Crut qu'elle accoucherait sans faute D'une cité plus grosse que Paris :

Elle accoucha d'une souris. Laf.

Au figuré , engendrer veut dire faire naître au dedans, faire concevoir, particulièrement des sentiments, des passions ou des idées. La familiarité engendre le mépris (Agad.); un homme n'engendre point, c'est-à-dire n'inspire point de mélancolie (Id.); l'oisiveté engendre le vice (Id.); les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires , comme l'avarice la prodigalité (Laroch.); toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie sociale (J. J.) ; toutes les passions qu'engendrent l'intérêt servile et le luxe nécessiteux (Marm.). « Un sang appauvri ne porte au cerveau que des esprits languissants et morts, et n'engendre que des idées tristes. » J. J. « Quant à ces fantaisies que la richesse engendre dans un esprit malade de satiété et de langueur, j'en ai vainement essayé. » Marm.

Enfanter signifie faire, naître au dehors , donner le jour ou faire éclater. C'est l'amour qui enfante la guerre (Buff.), la discorde qui enfante tous les crimes (Marm.). «Les vastes connaissances empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs célèbres de mensonge qui ont levé l'étendard du schisme et de l'erreur. » Mass. « Si l'orateur chrétien va jusqu'à ce degré d'enthousiasme qui enfante le sublime, il ne mérite que de l'admiration. » Lah.

Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume

Peut tous les mois sans peine enfanter un volume.

Boil.

Accoucher s'emploie uniquement en parlant des productions de l'esprit considérées par rapport à l'instant du travail qui les fait éclore avec plus ou moins de peine ou de difficulté. Dans les Femmes savantes, Trissotin, qui vient de com poser une épigramme , la présente à Philaminte en disant :

Hélas ! c'est un enfant tout nouweau-né , madame ,

Son sort assurément a lieu de vous toucher ;

Et c'est dans votre cour que j'en viens d' 'accoucher.

Mol.

ENLEVER ; - 1° ARRACHER , RAVIR ; — 2° EM- PORTER, ENTRAÎNER. Agir sur une chose de manière à lui faire quitter place en la prenant.

C'est ce qu'exprime simplement et sans aucun accessoire le verbe enlever.

1° Arracher, ravir.

Arracher et ravir signifient enlever de force. C'est toujours malgré elle qu'on arrache une personne d'un lieu ou qu'on la ravit : une femme qu'on arrache des bras de sa mère ou

qu'on ravit est victime d'un dessein auquel elle n'a point consenti ; une femme enlevée peut ne l'être que parce qu'elle l'a voulu, que parce qu'elle s'est fait enlever. De même , ce qu'on nous arrache , ce qu'on nous ravit est toujours un bien , et c'est toujours avec peine que nous nous en voyons séparés; mais le chirurgien nous enlève une tumeur, le dégraisseur des taches, etc.

Arracher n'équivaut pourtant point à ravir. Arracher, de ad, à soi, et de me, primitif de racine , veut dire tirer à soi quelque chose qui est retenu comme par des racines , qui tient beaucoup. Ce mot fait image et peint l'effort du sujet correspondant à la résistance de l'objet : il marque une action faite non-seulement de force, mais par force ou par la force, une lutte engagée. Ravir, du latin rapere, prendre précipitamment, enlever rapidement, saisir, désigne une action faite tout d'un coup , par une force bien supérieure, ou par surprise, sans que la chose soit défendue. Un conquérant arrache des provinces à l'ennemi (Volt.); il n'y a que ceux qui se font violence qui ravissent le royaume des cieux (Mass.). On arrache la victoire des mains des ennemis (Montesq.) ; on ravit les œufs d'un oiseau (Buff.). On arrache un arbre, un clou enfoncé dans la muraille : le loup , la mort ravit sa proie. Dans les Fourberies de Scapin, ce valet dit de Géronte , de qui il vient de tirer une somme d'argent avec beaucoup de difficulté : « Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache. *> Mais Géronte, pariant de la même somme et se plaignant du peu de temps qu'elle est restée entre ses mains : « Je ne croyais pas , dit-il , qu'elle dût m'être sitôt ravie. »

Quoique ces deux mots supposent l'emploi de la force, c'est toutefois l'idée de force, d'une force saillante , lente , combattant contre des obstacles, qui prédomine dans arracher; ravir indique une force prompte, qui prend d'emblée, ou même d'une manière , non pas violente , mais subtile ou rusée.

J'apprends que pour ravir son enfance (Astyanax)

au supplice , Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse , Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras, Sous le nom de son fils fut conduit au trépas. Rac.

« L'importunité arrache un consentement; la subtilité le ravit. » Roub. Anciennement on employait la torture pour arracher des aveux ; à présent les juges se contentent d'en ravir au moyen d'interrogations insidieuses.'

L'idée de violence , et d'une violence sensible , étant inséparable d'arracher, ce mot se prend plutôt au propre; au lieu que ravir, par la raison contraire , convient mieux pour le figuré. Grégoire XIV a déclaré qu'on doit arracher les assassins des églises où ils se réfugient , et leur ravir l'asile dont ils sont indignes. L'orateur pathétique m'arrache des larmes , et ravit mon admiration. On arrache une chose qu'on tient à la main , un enfant des bras de sa mère , on arrache des cris , des larmes , la vie ; on vous ravit l'honneur, la gloire d'une action, la liberté,

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

l'espérance , une partie de votre temps. Arracher le cœur se prend dans le sens littéral; mais, dans le Bourgeois gentilhomme, M. Jourdain voudrait bien « ravir le cœur de Dorimène. »

2° Emporter , entraîner.

Emporter et entraîner, c'est enlever et s'en aller avec. « Dans ce tableau on voit Vulcain qui enlève sa divine épouse pour l'emporter sur le lit nuptial. » Montesq. Enlever, arracher et ravir sont relatifs au point de départ et à la personne dépossédée : on enlève, on arrache, on ravit à quelqu'un. Emporter et entraîner sont relatifs à un nouveau lieu où on doit parvenir et au mouvement qui y mène : on n'emporte pas et on n'entraîne pas à quelqu'un , mais quelque part.

Pour emporter une chose, il faut l'avoir sur soi; pour l'entraîner, il faut la tirer. après soi. Pendant le saccageaient de Troie , Énée emporta son père sur ses épaules, et entraîna son fils par la main. Le loup emporte la proie sur le dos , l'aigle dans ses serres; mais dans Lafontaine, la grenouille entraîne au fond de l'eau le rat qu'elle a attaché par la patte et dont elle compte se repaître.

L'action d'emporter a lieu dans tous les sens, particulièrement de bas en haut; celle d'entraîner, comme celle de précipiter, se fait plutôt de haut en bas : une chose, en tombant, en entraîne, et non pas en emporte une autre dans sa chute. « Le plomb se scorifiantavec les autres métaux dont il s'est saisi, il les sépare de l'or et de l'argent , les entraîne , ou plutôt les emporte et s'élève avec eux à la surface de la fonte. » Buff.

Enfin, entraîner, à la différence d'emporter, suppose de la résistance et y est relatif, ce Vienton de placer quelqu'un dans un nouveau poste c'est un débordement de louanges en sa faveur; tous se laissent entraîner au torrent qui les emporte. » Labr.

ENNEMI, ADVERSAIRE, ANTAGONISTE. Homme qui est contre quelqu'un, en opposition ou en guerre avec quelqu'un.

Ennemi, inimicus , in ami eus , non amicus , qui n'est pas ami, suppose un sentiment contraire au sentiment de l'amitié, celui de la haine. Notre ennemi est animé contre nous, cherche à nous nuire, tend à nous perdre. Un adversaire ou un antagoniste n'en veut pas ainsi à la personne , et ne demande ni son mal , ni sa ruine ; il lui suffit de remporter sur elle l'avantage. Il s'agit pour l'ennemi d'une passion à satisfaire; pour l'adversaire ou l'antagoniste, d'une cause à gagner. Deux ennemis ne s'aiment point ou ne s'aiment plus, se persécutent, aspirent à se détruire; deux adversaires ou deux antagonistes appartiennent, il est vrai, à des partis divers, mais ils peuvent néanmoins être amis. « Marius était né pour être l'ennemi et le persécuteur de toute vertu. » Roll. « Les cruels en- , nemis de la religion n'ayant pu la détruire , ses amis dangereux n'ont pu la perdre. » D'Al. « Quelques prédicants de Hollande , les ennemis mortels de Bayle, furent aveuglés par leur haine, au point de le reprendre d'avoir donné des

louanges à des papes. » Volt. — A la fin d'un discours contre Verres , Cicéron s'écrie : « Mais quoi! me dira-t-on, voulez-vous donc vous charger du fardeau de tant d'inimitiés ?.... Et pourquoi craindrais-je d'avoir pour ennemis déclarés ceux qui sont secrètement mes envieux, ceux qui , par la différence des intérêts et des principes , sont nécessairement mes adversaires ? » Lah. « M. de La Chaussée et M. de La Faye se faisaient d'autant moins de peine d'entrer en lice contre Lamotte , qu'ils n'avaient point à craindre de voir se transformer en ennemi un adversaire dont l'amitié leur était précieuse. » D'Al.

Mais adversaire et antagoniste, si faciles à distinguer d'ennemi, ont entre eux la plus grande ressemblance.

Adversaire est le latin adversarius, et antagoniste le grec àvTaywvtTT^ç. D'où il suit que l'un se dit plutôt par rapport à des démêlés, à des différends , c'est-à-dire à des discussions d'intérêts ; et l'autre par rapport à des disputes , à des controverses , c'est-à-dire à des discussions d'opinions. Dans un procès on a telle personne pour adversaire; quand on soutient une doctrine ou qu'on réfute un système , on a telle personne pour antagoniste. Des adversaires s'efforcent de faire prévaloir leurs prétentions, leurs titres; et des antagonistes , leurs pensées , leur manière de voir. Un adversaire est un compétiteur, un émule; un antagoniste est un contradicteur , un partisan d'idées différentes.

« Nous jugeons équitablement de tout ce qui est au-dessus ou au-dessous de nous; mais de ceux que la concurrence nous suscite pour adversaires, nous en jugeons d'une manière à faire pitié. y> Bourd. « J'avoue que nos titres (dans ce procès) sont faux et que ceux de nos adversaires sont authentiques. » Volt. « Merci fut tué.... Ce digne adversaire de Turenne et d'Enghien les tint en échec tant qu'il vécut. » Marm. Scarron dit des compagnons d'Énée qui se disputent le prix de la course sur mer :

Déjà ces amis adversaires Voyaient qu'ils approchaient le but.

— « Carnéade fut Y antagoniste déclaré des stoïciens. » Roll. ce Dans le Dialogue sur Véloquence attribué à Tacite , Aper est l'antagoniste des anciens. » Lah. « C'étaient des philosophes qui commençaient à disputer.... Là -dessus, comme si l'abbé eût dit une impertinence , son antagoniste lui rit au nez. » Les. ce M. de Voltaire et M. de Foncemagne ont donné au monde littéraire un de ces exemples de politesse dans la dispute (sur le Testament politique de Richelieu), qui ne sont pas toujours imités par les écrivains. Ces égards et cette décence conviennent également aux deux antagonistes. » Volt.

Toutefois adversaire, qui a une plus grande étendue de signification, se prend bien aussi théoriquement, comme antagoniste; mais il est plus commun, et ne se dit pas d'un personnage aussi considérable, ce Un bon livre fait bien plus sûrement son effet que la dispute sur les gens entêtés, parce qu'alors ils ne rougissent point d'être subjugués par la raison supérieure d'un

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