DEUXIÈME PARTIE
gence qu'avec l'entendement. Elle est active ; elle ' ne consiste pas à recevoir seulement. Mais Yintelligence est proprement pénétrante ; c'est Y actes mentis des Latins , la pointe , la finesse bu la subtilité de l'esprit : la conception est prompte. « Le ciel vous a donné un esprit avide de connaissances et une conception prompte. » Gond. « L'orateur doit avoir un esprit juste, étendu , pénétrant , une conception vive et prompte. » Marm. L'intelligence arrive à percer les mystères, les choses les plus difficiles, les plus secrètes , mais elle n'exclut pas la lenteur ni les efforts ; la conception comprend sur-le-champ, à demi-mot , et n'a pas besoin qu'on achève la démonstration ou l'explication ; il suffit , pour ainsi dire , qu'elle ait été fécondée par quelques données pour suppléer d'elle-même le reste. — Ensuite, intelligence se dit plutôt quand il est question de choses abstraites, et conception en parlant de plans , de combinaisons, de formes, de toutes les choses , en un mot , dont on se fait des images; car on sait que dans un autre sens conception est synonyme d'imagination. Il faut de Yintelligencë pour suivre une démonstration d'algèbre , et de la conception pour se faire , en géométrie , une idée des figures , de leur position et de leurs divers rapports. « L'âme raisonnable produit cette parole intérieure que nous appelons la pensée ou la conception, ou le discours, qui est la vive image des choses. Lorsque nous concevons quelque objet, nous nous en faisons en nous-mêmes une peinture animée, » Boss.
2° Raison , jugement , sens , bon sens.
« L'entendement , dit Bossuet , est la lumière que Dieu nous a donnée pour nous conduire. On lui donne divers noms : en tant qu'il invente et qu'il pénètre, il s'appelle esprit; en tant qu'il juge et qu'il dirige au vrai et au bien, il s'appelle raison et jugement. »
A ces derniers mots doivent être joints ceux de sens et de bon sens. En effet, ils désignent les uns comme les autres une faculté par laquelle on arrive à connaître les meilleures opinions, les meilleurs motifs, les meilleurs partis, les meilleurs moyens, par laquelle on se rend compte ou raison des choses , on les compare , on les discute , on en prévoit les conséquences heureuses ou funestes.
L'entendement, l'intelligence et la conception font considérer l'homme comme apprenant , comme écolier. La raison et le jugement le représentent comme un juge qui , la loi à la main , décide que telles choses y sont conformes ou contraires. La loi, c'est la raison ; l'action ou la faculté de déterminer la convenance ou la disconvenance avec la loi , c'est le jugement. La raison est la loi non écrite , comme la loi est la raison écrite : la raison est un guide , un flambeau qui nous éclaire, qui illumine tout homme venant en ce monde , ou, pour parler sans figures, c'est un ensemble de principes, l'ensemble des règles du vrai et du bien. Le jugement , recueillant les différents témoignages de nos facultés intellectuelles, déclare que telle opinion est vraie ou fausse , c'est-à-dire en harmonie ou en contradiction avec les principes de la raison , ou que telle
action faite ou à faire est bonne ou mauvaise , c'est-à-dire qu'elle se rapporte ou répugne aux règles du bien , constitutives de notre raison , ou qui sont déposées dans notre raison. — On appelle raisons dans une autre acception les choses alléguées pour servir de fondements, de règles, de principes justificatifs à ce qu'on a fait ou dit; . et raisonner, c'est juger, en avançant , en posant d'abord les principes, les prémisses sur lesquelles on s'appuie. — On consulte , on écoute la raison ou sa raison , ce qu'elle dicte ; telle chose choque la raison. Le jugement est la faculté de bien voir ce qui est raisonnable (Cond.); on ne le consulte pas , on s'en sert comme d'un instrument pour découvrir dans les choses ce qu'elles ont de vrai ou de faux , de bien ou de mal , de beau ou de laid , pour déterminer ce qui y est selon ou contre la raison. — Raisonnable exprime une qualité absolue , commune à tous les hommes par cela seul qu'ils sont hommes ; judicieux, au contraire, désigne une qualité relative , une certaine habileté qui se trouve à divers degrés chez les différents hommes, et qui même paraît manquer totalement à quelques-uns. — On dit rarement perdre la raison , parce qu'il arrive rarement de devenir fou; mais on dit souvent perdre le jugement, parce qu'il y a mille choses qui peuvent empêcher ou troubler l'exercice de cette faculté , compagne et pour ainsi dire servante de la raison, par laquelle nous apprécions les rapports des choses avec les principes rationnels. — Nous ne faisons pas difficulté d'appeler Dieu un être raisonnable ; mais à la place de ce dernier mot , judicieux serait manifestement impropre , car il rappelle une opération dans laquelle on délibère , on hésite et on s'éclaire peu à peu avant de sortir d'incertitude. Dieu voit immédiatement et intuitivement toutes choses.
Une seconde différence consiste en ce que la raison a plus de rapport avec la conduite. Ainsi on dit bien, dans le sens relatif, n'avoir pas de raison , ce qui signifie ne pas suivre la lumière naturelle , n'y pas obéir ; mais n'avoir pas de jugement veut toujours dire ne pas apercevoir, par sa faute, ce qu'il faut croire ou faire. Quiconque n'a pas de raison , dans ce sens , est déraisonnable et non pas irraisonnable ; il se comporte d'une manière contraire à la raison, sachant très-bien ce que la. raison prescrit : quiconque n'a pas de jugement, ou ne se donne pas la peine, ou n'est pas capable de distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le beau du laid. L'un manque de sagesse et de force contre ses passions ; l'autre est un homme léger , étourdi , sans réflexion critique , inconsidéré , ou qui sans cesse juge mal , se trompe , s'en laisse imposer.
Le mot sens , au propre , exprime l'une de nos facultés intellectuelles, savoir la moins distinguée et la moins noble. Il garde ce même caractère, quand il est pris pour synonyme de raison et de jugement. Il désigne quelque chose de commun et de vulgaire , qui suppose moins de lumières que de pratique et d'expérience. Aussi n'est-il pas rare de trouver du sens et beaucoup de sens dans un homme de peu d'esprit. « C'était un homme froid , de peu d'esprit , de beaucoup de sens , fort
SYNONYMES A RADICAUX DIVERS
sage, fort mesuré , fort sûr. » S. S. « L'aînée était la seule qui, avec de Y esprit, eût du sens et de la conduite ; les autres , avec de l'esprit , étaient des folles. » Id. « Sa société était simple ; rien de la prétintaille française; encore plus de sens que d'esprit. » J. J. On dira bien la haute raison d'un ministre d'Etat , et le grand sens d'un homme de condition ordinaire ou même basse , d'un simple vieillard (Labr.)-, d'un domestique (Mol.). J. J. Rousseau dit, au sujet d'un paysan au service d'une dame : «Claude Anet en imposait à sa maîtresse , qui connaissait son grand sens , sa droiture et son attachement. » — En général, le sens, soit par le peu de culture qu'il annonce , soit à cause du peu d'importance des choses , des affaires auxquelles il est applicable , indique une raison ou un jugement inférieur; c'est Comme un premier degré pour arriver à la raison et au jugement, c'est en quelque sorte l'instinct de la raison et du jugement. « Cette aventure confond le sens et la raison. ?> Mol. a II dit follement des choses sensées et raisonnables. » Labr.
J'aurais perdu le sens et la raison ,
De prétendre emprunter de l'argent d'un gascon.
Regn.
« Il n'y a pas de pays où le3 femmes parlent en général plus sensément et plus judicieusement , et sachent donner de meilleurs conseils. » J. J. « Il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point (l'immortalité de l'âme). » Pasc. « Pourvu qu'on ait du sens et du jugement, il sera aisé de prendre parti pour l'Ecriture seule. » Boss. « Tout ce qu'il avait d'amis sensés et judicieux. » Roll- « On écoute l'homme sensé; on consulte l'homme judicieux. » Roub. — On préférera donc le mot sens pour marquer une raison ou un jugement ordinaire, ou bien peu ou un peu de raison et de jugement , ou bien la raison et le jugement , par rapport aux affaires les plus simples, les plus communes de la vie. « Par un grand bonheur, le grand art de régner demande plus de sens que de génie, plus de désir d'acquérir des lumières que de grandes lumières, plutôt des connaissances pratiques que des connaissances abstraites. » Montesq. <c Son sens est le plus borné du monde. » Mol. ce Vous figurez-vous que ce Turc ait si peu de sens que d'aller recevoir un misérable comme moi à la place de votre fils ? » (Scapin). Mol. « Maximes que les conquérants euxmêmes , lorsqu'ils ont eu le moindre sens , n'ont jamais prises. » Montesq. « Il s'aperçut que la fille d'affaires n'avait pas le sens d'un oison. » Volt, « II faut distinguer une connaissance simple et sensée d'une vérité d'avec un approfondissement par lequel, etc. » fén.
Entre le sens et le bon sens, la différence paraît fort petite. Cependant, le sens a plus de rapport avec le jugement ; il tient à la personne , c'en est une faculté : le bon sens , au contraire , ressemble plus à la raison; c'est à l'égard de la personne quelque chose d'emprunté , un fonds de principes ou de croyances communes auxquelles elle ne fait que se conformer. On dira bien en parlant de quelqu'un qu'on détermine , et dans une acception particulière, qu'il a un grand sens, j
un sens ou le sens droit , que son sens est borné , qu'il a perdu le sens. Mais on ne dit pas d'une manière générale , le sens , comme on dit le bon sens : cela est contaire au bon sens (Pasc), choque le bon sens (Bourd.); consulter le seul bon sens (Id.); les préceptes généraux que le bon sens dicte à tous les hommes (J. J.); la piété est le bon sens de la raison (Mass.).
J'oppose quelquefois , par une double image,
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens. L;.f.
Le bon sens est toujours à son aise en tes vers.
Regn.
Un homme de sens a une qualité personnelle dont chacun se fait honneur , quoiqu'elle suppose peu d'instruction et se rapporte aux choses ordinaires de la vie. Un homme de bon sens est bien au-dessous : il n'a pour se conduire aucune ressource qui lui soit propre, mais seulement des lumières communes , un gros bon sens , ou , comme on dit encore , un gros bon sens de nature. Philinte, dans le Misanthrope , et Cléante, dans le Tartufe, sont des hommes de sens; Sancho Pança, dans Don Quichotte , se montre souvent un homme de bon sens. « Le sens commun ne signifie chez nous que le bon sens, raison grossière , raison commencée , première notion des choses ordinaires , état mitoyen entre la stupidité et l'esprit. » Volt. '.
3° Esprit , génie. Faculté ou plutôt qualité relative à l'imagination , mais à l'imagination créatrice, et non à l'imagination représentative comme ia conception. L'homme d'esprit et l'homme de génie tirent d'eux-mêmes quelque chose , produisent ou combinent.
Cependant, esprit, de spiritus, souffle, vie, terme générique, qui comprend dans sa vaste étendue de signification toutes nos facultés et opérations intérieures par opposition à celles du corps , n'a rien qui marque particulièrement l'invention; au lieu que génie, latin genius , ingenium , de generare , engendrer , indique précisément une faculté féconde et inventive. « L'invention est l'unique preuve du génie. y> Vauv. Le génie trouve , enfante , donne naissance ; l'esprit donne la forme, embellit, perfectionne. « Nous respectons les génies qui ont ébauché les arts, mais les esprits qui les ont perfectionnés sont plus à notre usage. y> Volt.
L'homme de génie est plus original, et doit
\ . De cette phrase et de notre distinction il semblerait s'ensuivre que le bon sens équivaut tout à fait au sens commun. Il n'en est rien pourtant. Ils se ressemblent en ce qu'ils ne sont pas, comme le sens, une faculté ou un talent, mais, comme la raison, une réunion de principes , de maximes , qui servent de règles pour juger. La différence est facile à sentir. Le bon sens est essentiellement bon, exemplaire, et5 quoique ce soit une raison de qualité médiocre, applicable seulement aux choses petites, vulgaires et pratiques , il n'est pas si commun qu'on pourrait se l'imaginer : le sens commun (le sentiment commun, ce qu'on sent ou pense communément), au contraire, est essentiellement commun, mais non pas toujours bon : « On doit être souvent très-incertain quand on est certain, et on peut manquer de bon sens quand on juge suivant ce qu'on appelle le sens commun, n Volt.