INTRODUCTION. LXI
et ayant pour chef Gorgias , l'autre indigène et à laquelle appartint Prodicus. Dans l'une on travaillait principalement à briller par la magnificence du style, on s'étudiait à arrondir les périodes , on ne recherchait que les expressions les plus métaphoriques et les plus harmonieuses ; à cet effet , afin d'aider à donner au discours de la variété et de l'éclat plutôt que de la précision, Gorgias avait, dit-on, composé un ouvrage dans lequel les mots synonymes étaient recueillis, mais non pas distingués. Dans l'autre école prédominait le besoin philosophique de rendre les idées d'une manière claire et vraie ; Prodicus y pourvut en faisant un livre dont le but était d'assigner aux mots synonymes leurs significations propres et leurs nuances distinctives. De nos jours, Gorgias trouverait peu de partisans en France, nous sommes généralement de l'école de Prodicus. Autant le fond l'emporte sur la forme, autant l'exactitude de l'expression nous semblet-elle l'emporter sur son éclat. Nous avons promptement pris en aversion cette école pompeuse, déclamatoire, passionnée pour les descriptions, qui sous le premier empire avait usurpé la faveur publique. Le positif a envahi jusqu'à notre littérature; elle porte comme tout le reste un cachet populaire. Les esprits, la plupart occupés d'affaires, d'industrie, de commerce, d'administration, de politique, deviennent peu à peu insensibles à tout autre genre de beauté qu'à celui qui résulte d'une convenance parfaite entre l'idée et son expression. Jouissant plus par l'entendement que par le goût, ce qui nous plaît dans les ouvrages de l'esprit ce n'est point la splendeur des figures , la rondeur et la cadence des périodes, le coloris, le pittoresque de l'expression, les images, mais plutôt l'intervention de la raison jusque dans les plus petites choses, et l'attention à ne s'abandonner jamais à l'aveugle hasard pour ce qui regarde l'emploi des mots. C'est une littérature pratique et d'hommes d'affaires qu'il nous faut. Gens calculateurs et logiciens avant tout, nous mettons au-dessus de tout le plaisir de l'intelligence, celui qu'elle éprouve lorsqu'elle est satisfaite d'avoir trouvé la vérité, l'ordre, la rectitude. De sorte qu'on peut dire en général que pour nous l'art de bien parler, de parler comme il faut, se réduit à l'art de parler juste.
Mais il n'est pas besoin , pour donner du prix à l'œuvre des synonymistes , de se prévaloir du goût général des contemporains. On risquerait ainsi de présenter comme avantage de circonstance un avantage essentiel. Tout style , pour être bon, doit réunir deux qualités principales, la clarté et les ornements. La clarté est la qualité fondamentale , celle dont aucun discours ne peut absolument se passer, celle qui ne saurait être remplacée par aucune autre et san laquelle toutes les autres restent sans valeur. Or, les mots ne peuvent être clairs, s'ils ne sont propres et précis, et ils ne seront ni propres ni précis, si on emploie inconsidérément et indistinctement ceux qui semblent synonymes. A moins de connaître leurs différences et la signification particulière de chacun , on ne saura point se servir d'expressions qui répondent bien aux pensées, on se contentera d'images vagues et d'à peu près, on ne dira point ce qu'il faut, ou on ne le dira pas comme il faut, ou on ne dira pas seulement ce qu'il faut ; par conséquent on ne sera point clair, on ne donnera de son idée qu'une copie ap-