‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 520 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

et on doit dire le degré du Panthéon , le degré de la Madeleine , etc. « On monte à ce temple (le Capitole) par un degré de cent marches très-larges. » Roll. Mme de Sévigné, dépeignant les beautés du château de Grignan, écrit : «Ce vilain degré par où l'on montait dans la seconde cour est entièrement renversé, et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer. » Elle écrit des Rochers à sa fille : « Je voudrais que vous eussiez à Grignan une aussi belle allée ; j'irai tantôt au bout de la grande allée voir Pilois qui y fait un beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans le grand chemin. » De son côté, Lafontaine dit dans une description des merveilles des jardins de Versailles :

Au bas de ce degré, Latone et ses jumeaux

De gens durs et grossiers font de vils animaux.... Ailleurs , le même écrivain , signalant ce qu'il y a de plus remarquable dans le château de Richelieu , s'arrête particulièrement à un grand degré de marbre jaspé , au bas duquel étaient deux statues d'esclaves, l'une d'un côté du vestibule, l'autre de l'autre. « Mme la princesse de Gonti logeait en haut au château. Le roi l'alla voir. Le degré était incommode ; il le fit rompre et en fit un grand et commode. » S. S.

La montée est tout le contraire du degré, un petit escalier dans une maison de peu de valeur et conduisant à un taudis , à un logement de gens pauvres ou qui vivent dans la crasse, a Le roi et la reine (d'Espagne) montèrent un degré de bois.... Il était en dehors appuyé contre le pignon, et en l'air comme la montée d'un paysan dans son village. » S. S. La femme avare, dont Boileau a fait la peinture dans sa xe satire, n'habitait point un palais ; aussi le poëte dit-il :

Deux servantes déjà , largement souffletées ,

Avaient à coups de pieds descendu les montées. De même , pour monter à la chambre occupée par les femmes de mauvaise vie chez lesquelles Régnier se rendit un jour,

La montée était torte et de fâcheux accès.

ESCLAVE, CAPTIF, PRISONNIER. V 'esclave, le captif et le prisonnier ont cela de commun qu'ils ne sont pas libres.

Le mot esclave est absolu; les deux autres sont relatifs. V esclave n'a point de liberté; le captif et le prisonnier ont perdu la leur. On considère l'état de Y esclave en lui-même , et celui du captif, comme celui du prisonnier , par rapport au fait qui l'a produit. Aussi peut- on bien être esclave volontairement , et c'est ainsi que ce mot s'entend d'ordinaire au figuré -, au lieu que le captif (de capere , prendre) et le prisonnier (qui a été pris) subissent toujours une situation où ils ont été mis malgré eux.

Etant absolu , esclave indique une privation de liberté plus complète , un état constant eu égard à l'avenir comme au passé. Quoique l'esclave puisse être affranchi , le captif est plus sûr d'être renvoyé ou racheté, et le prisonnier délivré , relâché, échangé ou rendu. Ensuite, l'esclavage est la privation d'une liberté plus essentielle. V esclave ne s'appartient pas , n'est pas une personne , ne possède aucun droit civil ; il a un maître qui dispose de lui absolument comme

d'une chose, qui en fait un instrument de tiavail, une sorte de bête de somme. Le captif et le prisonnier, outre qu'ils ne le sont que momentanément, n'ont perdu que la liberté naturelle, celle qui consiste à aller ici ou là : au lieu de maîtres , ils ont des gardes.

César , car le destin , que dans tes fers je brave ,

Me fait ta prisonnière , et non pas ton esclave }

Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur

Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur;... (Cornélie à César.) Corn.

Autrefois , on faisait esclaves les prisonniers de guerre (Volt. , Roll.). Les Hébreux furent esclaves en Egypte (Bourd.) , et captifs à Babylone

Quant à captif et à prisonnier , ils ont d'abord une différence évidente. Le captif est dans l'état d'un homme pris ; on ne le laisse pas aller : tel est Télémaque dans l'île de Calypso (Fén.). Le prisonnier est en prison, sous les verrous, enfermé entre quatre murailles, en un mot, tenu plus étroitement. «Régulus prisonnier à Carthage , ce sera saint Louis captif à la Massoure. » Volt. Charles XII, réfugié en Turquie après la bataille de Pultava, n'était en effet qu'un captif honorablement traité (Id.). Mais s'étant défendu avec fureur contre les troupes qui voulaient le forcer à retourner en Suède , il fut fait prisonnier (Id.).

Cependant, lorsque cap tif et prisonnier désignent des hommes pris en combattant, prisonnier ne garde pas sa signification rigoureuse , et la distinction devient difficile.

Captif est un adjectif; il marque un état. Prisonnier est un substantif; il dénomme. Un roi, un peuple captif; les femmes captives. Après une bataille , on compte les morts , les blessés et les prisonniers. « Cyrus , dans une bataille contre les Scythes , fit un grand nombre de prisonniers. Le fils de la reine Thomyris, que Cyrus avait refusé de rendre à sa mère, ne pouvant souffrir de se voir captif, se donna la mort. » Roll. « Dans ce triomphe , on voyait le Rhin , le Rhône et l'Océan captifs représentés en or. Un grand nombre de prisonniers précédaient le char. » Id. a Le roi captif (Gui de Lusignan) fut étonné d'être traité par Saladin comme aujourd'hui les prisonniers de guerre le sont par les généraux les plus humains. » Volt.

Que si on emploie captif et prisonnier tous deux adjectivement ou substantivement, il reste j toujours entre eux une différence. Captif exprime un état, et prisonnier un fait. Le prisonnier est pris; le captif est dans l'état qui suit le fait d'être pris, c'est-à-dire retenu. Prisonnier à Pavîe, François 1er fut captif à Madrid, a Télémaque ayant fait sur les Dauniens quelques prisonniers , Phalante prétendit que ces captifs devaient lui appartenir. » Fén.

Dans l'Europe moderne , les hommes pris à la guerre étant presque aussitôt rendus ou échangés, le mot de captif ne trouve guère d'application. Mais dans l'antiquité et au moyen âge, surtout chez les musulmans , il y eut toujours des captifs, c'est-à-dire des prisonniers de guerre J retenus plus ou moins longtemps, jusqu'à ce

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

qu'on vînt les racheter ou les délivrer de quelque autre manière.

Au figuré, esclave annonce un dévouement sans bornes, et captif une violente attache.

ESPÉRER , ATTENDRE. Ces mots expriment une certaine disposition ou manière d'être de »otre esprit par rapport à quelque chose qui doit arriver.

L'espérance contient deux faits distincts , l'idée qu'un événement arrivera et un sentiment par lequel nous y aspirons. Le premier de ces deux éléments , l'élément intellectuel , se trouve seul dans Y attente. Ce que nous espérons est pour nous l'objet d'un souhait , nous serions heureux qu'il eût lieu, et Yespérance même a une douceur qui diminue nos peines et nous console'.

Tous les cœurs trouvent doux le succès qu'ils espèrent. Corn.

Ce que nous attendons , nous croyons qu'il arrivera , mais nous sommes indifférents à ce qu'il arrive ou n'arrive pas , nous l'envisageons sans le désirer ni le craindre. « On est persuadé que je veux vivre à la cour sans intérêt. Il est juste de travailler à remplir cette attente. » Fén.— Bossuet a très-bien marqué cette différence en disant de Louis XIV que , lorsqu'il fut privé de ses deux grands capitaines , Turenne et Condé , 4fil s'éleva au-dessus de lui-même, il surpassa et Yespérance des siens , et Y attente de l'univers. » Ce qui surpasse notre espérance va au delà de nos vœux ; ce qui surpasse notre attente va au delà de notre opinion.

Ensuite et en conséquence , c'est toujours quelque chose d'heureux , de favorable qu'on espère. « Les chrétiens sentent quelquefois du plaisir ou de la joie , lorsqu'ils espèrent d'être récompensés comme ils le méritent. » Mal. Ce qu'on attend peut être quelque chose de fâcheux.

Recevoir tout son bien d'où l'on attend son mal.

Mol.

a Ils n'ont à attendre que l'enfer ou le néant. » Pasc. « il attend la fièvre. » Acad. — On espère un succès, une victoire ; on attend un événement, une bataille. Le vrai chrétien espère une sainte mort; tout homme en danger de périr attend la mort. L'âne chargé d'épongés, s' étant plongé dans l'eau, L'ânier (qui était dessus) l'embrassait dans Y attente D'une prompte et certaine mort. Lai?.

Enfin , quand espérer et attendre se disent l'un et l'autre en parlant de quelque chose de bon ou d'avantageux, comme une récompense, espérer est comme aspirer, qui a le même radical : il a un air d'humilité et de soumission qui sent la prière , et a plutôt une faveur pour objet : on espère de la complaisance de quelqu'un qu'il voudra bien faire telle chose (Rac). Attendre, au contraire , comme prétendre , qui est de la même famille , signifie plutôt une réclamation , une demande , et presque une exigence fondée sur un droit, a La justice que Y attends du public.» J. J. « L'armée d'Annibal attendait de grandes récompenses après la guerre. » Montesq. Le bien Qu'en la succession mes soins pouvaient prétendre, Et que le testament me donnait lieu $ attendre.

Regjs.

— Espérer va bien dans la bouche d'un inférieur, d'un homme faible qui est dans le besoin , d'un coupable : ils aiment à croire , ils ont la douce confiance qu'on voudra bien les aider. Attendre convient seul à un supérieur , à un maître qui peut dire : Vattends beaucoup de vous. « Vous savez ce que Dieu attend de vous, ce qu'en attend l'Église. » Mass. Nous espérons de Dieu; il attend de nous. Un débiteur espère une remise -, un créancier attend un payement prompt et exact. Vous espérer un bienfait d'une personne aux bontés de laquelle vous n'avez aucun droit ; vous attendez un service d'une personne que vous avez obligée. — Il suit de là qu'espérer témoigne plus d'incertitude. Ce qu'on espère paraît simplement possible , on se promet , on se flatte de l'obtenir, on espère même contre toute vraisemblance :

Je n'examinais rien, Yespérais l'impossible. Rac. Mais on compte sur ce qu'on attend , et on regarderait comme injuste ou extraordinaire qu'il n'arrivât pas. On espère la vie éternelle, comme on se promet et comme on se flatte de la gagner; mais personne ne peut dire qu'il Y attend, parce que personne ne sait certainement s'il en est digne. — Il suit de là aussi qu'attendre enchérit sur espérer.

Ce Dieu , depuis longtemps votre unique refuge, Que deviendra l'effet de ses prédictions? Qu'il vous donne ce roi promis aux nations, Cet enfant de David, votre espoir, votre attente.... (Athalie.) Rac.

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