‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 522 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

le monde ne sait pas apprécier , et les objets de Y appréciation sont considérables; mais il n'est pas besoin d'être fort expert pour priser , et ce qu'on prise peut n'avoir qu'une valeur médiocre. Apprécier semble aussi être plus rigoureux : c'est taxer , mettre un prix qui fait loi. « Il y a plus de rétribution pour un mariage que pour un baptême; on dirait que ce soit un taux sur les sacrements , qui semblent par là être appréciés.» Labr. «Eutiphron trouve que vous êtes heureux avec dix mille livres de rente , pendant que lui a cinquante mille livres de revenu , et croit n'avoir pas la moitié de ce qu'il mérite : il vous taxe , il vous apprécie , il fixe votre dépense. » Id. « Les fonctions ecclésiastiques les mieux payées sont les plus courues : on apprécie les fonctions sublimes du sacerdoce comme des ouvrages vils et mécaniques. » Mass. Priser signifie plutôt une décision d'arbitre qui indique à peu près le prix de la chose , mais sans en faire une règle. « Je dis au maquignon que je m'en rapportais à sa bonne foi; qu'il n'avait qu'à priser la bête en conscience , et que je m'en tiendrais à la prisée. » Les. » Le fripier me proposa un autre habillement qu'il prisa dix pistoles. » Id. « Qu'on ne juge du travail d'Emile, devenu menuisier , qu'en le comparant à celui des bons maîtres.... Que son travail soit prisé par le travail même , et non parce qu'il est de lui. » J. J.

Au figuré , on estime ce qui a une valeur essentielle , principalement une valeur morale ; on apprécie et on prise ce qui a une valeur d'opinion. On estime la vertu ou un homme vertueux ; on apprécie et on prise les choses et les personnes susceptibles de bonne et de mauvaise réputation, de vogue ou de décri, un écrivain, par exemple ou ses ouvrages. Une personne estimée est jugée avoir du mérite et on la respecte; une personne appréciée ou prisée est en renom , à la mode , et on la recherche.

Thaïs veut qu'on Y estime, à parler franchement :

Peu voudront toutefois qu'elle entre en leur famille ;

Veuve, on la doit priser un peu moins qu'une fille.

Laf.

Quant à apprécier et à priser , l'un est plus usité que l'autre. Néanmoins Voltaire a tort d'affirmer absolument à propos de ce vers de Corneille,

Vous me faites priser ee qui me déshonore, que priser n'est plus d'usage. Voltaire lui-même en use quelquefois , comme d'autres bons écrivains, pour dire attribuer une petite valeur. a Ces coquins de convulsionnaires n'auront pas grand crédit au parlement, où ils sont prisés ce qu'ils valent. » Volt. « De tous ceux qui prisent ces bagatelles (pièces de théâtre) ce qu'elles valent, je suis peut-être celui qui y met le plus bas prix. » Id.

Que me servent ces vers avec soin composés?

N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?

Laf.

Mais monsieur Trissotin n'a pu duper personne....

Hors céans on le prise en tous lieux ce qu'il vaut.

Mol.

a On prétendait que la poésie avait un vice essentiel qui devait la faire réprouver ou du moins priser fort peu par les gens sensés. » Lah. « Au-

I tant les arts qui sont proprement de l'esprit ont j été peu prisés en Italie , autant ils ont été hono- I rés en France. » Id. «Des histoires -peu prisées.» \ Boss. Mais apprécier se dit plutôt en bonne part , | et en parlant de choses dont on fait grand cas. En outre , ce qui le distingue éminemment , c'est qu'il suppose de l'habileté , de la finesse, a II y a peu de gens qui sachent apprécier la métaphysique. » Buff. « Où est l'homme qui sache apprécier le temps? » Lah. « Le mérite de la difficulté vaincue (dans cette ode de Lefranc de Pompignan) ne peut être apprécié que par ceux qui connaissent également notre poésie et celle de l'Écriture. » Id. « Corneille et Racine n'avaient peut-être jamais été appréciés avec tant de sagacité et de justesse que dans les Réflexions critiques de Vauvenargues. » Id. « Il est aisé de critiquer un ouvrage ; mais il est difficile de l'apprécier. » Vaut.

Enfin, non-seulement apprécier indique un travail difficile et qui demande du savoir , mais il est tout relatif à ce travail ; au lieu que priser et estimer regardent le sentiment de l'âme qui s'ensuit, le cas qu'on fait de la chose ou de la personne. Celui qui apprécie cherche à fixer sa croyance ; celui qui prise ou estime a une opinion faite, une opinion favorable, et éprouve de la bienveillance. On apprécie bien ou mal; on prise, on estime beaucoup ou peu. On a ou on n'a pas le talent d'apprécier certaines choses ; on a ou on n'a pas tort de priser ou d'estimer certaines choses.

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