‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 525 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Étroit, qui avec le temps s'est transformé de j façon à ressembler fort peu à son primitif, est dans notre langue un mot ancien et commun. | Strict , au contraire , est un terme nouveau et j savant; désapprouvé par Voltaire, il ne parut j dans le Dictionnaire de V Académie qu'en 1762, j et comme il reproduit exactement le type latin j moins la terminaison, il a conservé un air de science et d'école, de même que, par exemple, rationnel par rapport à raisonnable.

Étroit est du discours ordinaire.

Mais la scène demande une exacte raison;

h'étroite bienséance y veut êlre gardée. Boil. Strict appartient au style des logiciens , des grammairiens , des philosophes, a La liquéfaction primitive de la masse entière de la terre par le feu est prouvée dans toute la rigueur qu'exige la plus stricte logique. » Buff. — Une mère exhortera son fils à réduire sa dépense à l'étroit nécessaire (Marm. , Lah.); mais dans un traité de morale on prescrira de se borner , pour la satisfaction des besoins du corps , au strict nécessaire (Acad.).

Et par cela même que strict est le mot usité en termes de sciences , il est d'une précision plus énergique qu'étroit , expression plus vague et plus libre comme le style de la conversation. On dira donc plutôt une obligation étroite (d'Al.), et un devoir strict (Acad.) ; recommander étroitement, et enjoindre strictement. Le sens strict d'un mot est son sens le plus étroit.

Enfin, étroit est objectif, et strict subjectif; l'un se rapporte aux objets, aux choses en soi; l'autre, aux sujets, aux hommes, à ce qu'ils sont ou à ce qu'ils font. On garde Y étroite bienséance ; on est strict sur les bienséances. Une conséquence est étroite, une conclusion stricte. Une loi est étroite en elle-même , elle ne souffre ni exception, ni excuse, elle est absolue; elle est stricte eu égard à la manière dont on l'entend ou dont on doit l'entendre , elle a un sens précis, sur lequel il n'est pas permis d'équivoquer.

ÉTUDIER , APPRENDRE , S'INSTRUIRE. Une idée d'acquisition de connaissances ou de savoir est commune à ces trois verbes.

Mais d'abord le premier se distingue essentiellement des deux autres.

Étudier, c'est chercher à connaître, travailler à devenir savant; apprendre et s'instruire, c'est le devenir effectivement. Il se peut qu'après avoir beaucoup étudié on ne soit qu'un âne; mais quand -on a beaucoup appris ou qu'on s'est beaucoup instruit , on est nécessairement savant ou instruit. Plus on étudie , plus on se fatigue ; plus on apprend et plus on s'instruit, plus on gagne en lumières. En un mot, étudier marque l'application, la bonne volonté; apprendre et s'instruire signifient le succès, qui consiste en ce que l'esprit est éclairé ou enrichi de connaissances. « J'ai pris le parti de renoncer à toute lecture et de vendre mes livres et mes estampes , pour acheter des plantes gravées : sans avoir le plaisir d'apprendre , j'aurai celui d'étudier. » J. J. «Dieu fit sentir par expérience à Grotius, qu'il est naturel à l'homme d'apprendre en vieillissant et en étudiant. » Boss.

Entre apprendre et s'instruire existe une différence presque aussi frappante. On travaille, on étudie, pour s'instruire; pour apprendre il n'est pas toujours besoin d'effort : n'est-ce pas involontairement qu'on apprend des nouvelles? N'arrive-t-il pas même quelquefois d'apprendre des choses qu'on ne voudrait pas savoir? Nul ne s'instruit qu'il ne le veuille. On a plutôt le bonheur d'apprendre; on a plutôt soin de s'instruire. « Il faut plus de docilité pour apprendre, et il y a beaucoup plus de peine à s'instruire. » Gir.

Apprendre , apprehendere , prendre, saisir, c'est recevoir ; et s'instruire , instruire soi , c'est se former des idées ; en sorte que l'homme qui s'instruit a une plus grande part d'action que celui qui apprend. On apprend d'un maître qui donne des leçons, ou dans un livre qui donne des résultats , des solutions toutes faites ; on s'instruit par le malheur, par l'exemple, par des voyages , par tout ce qui fournit matière à des méditations, à des comparaisons, à des inductions. Pour apprendre, il n'y a qu'à écouter et à être docile; pour s'instruire il faut s'en mêler davantage , il faut interroger , rechercher , réfléchir, ruminer. On sait d'une manière moins analytique , moins détaillée , et on oublie plutôt les choses qu'on a apprises que celles dont on s'est donné la peine de s'instruire.

Par conséquent, s'instruire est propre à enchérir sur apprendre. « Le jeune Denys se livra dès lors avec autant d'empressement au désir d'apprendre et de s'instruire qu'il en avait eu auparavant d'éloignement et d'horreur. » Roll.

ÉVÉNEMENT, ACCIDENT, AVENTURE. Faits qui arrivent dans le monde et ont de l'influence sur le sort des hommes ou s'y rapportent.

L'événement est plus général; ce mot se dit de faits relatifs à tout l'univers , à toute l'humanité , ou au moins à un peuple , à un État. C'est le mot de la théologie naturelle , de l'histoire et de la politique. « La Providence divine préside à tous les événements humains grands ou petits. » Roll. « Tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers, toutes les révolutions d'empires et de royaumes , tous ces grands événements qui embellissent nos histoires.... » Mass. « Tous les événements sont produits les uns par les autres.... Il y a un arbre généalogique des événements de ce monde. » Volt, « Si l'on tenait pour vrais tous les prodiges que le peuple et les simples disent avoir vus, il y aurait plus de prodiges que d'événements naturels. » J. J. Les événements de l'histoire (Mass., Roll., Barth.). a Toute l'Europe a les yeux sur cet événement. » Volt. « Chercher à démêler dans les événements l'histoire de l'esprit humain. » Id.

L'événement étant plus général , s'étendant à un plus grand nombre d'êtres , a par cela même plus d'importance , est plus considérable. « Cet accident (la chute d'une statue de la Victoire) fut regardé comme un présage funeste. Pour nous , contentons-nous d'observer dans ce petit événement comment.... a Roll. « Dans le poëme épique le poète ne fait que raconter les aventures de ceux dont il parle. Il est naturel d'aimer les

beaux récits des événements qui intéressent des personnes illustres ou des nations entières. » Id. « Retranchez dans l'histoire tous les détails des guerres, toutes les petites négociations, toutes les aventures particulières qui étouffent les grands événements. » Volt.

Un autre caractère non moins distinctif de l'événement, c'est qu'il a une cause, au lieu que Y accident et Yaventure n'en ont point, sont accidentels ou aventuriers , produits par accident ou par aventure , autrement dit par hasard. Le cours, la chaîne, le fil des événements. «Le non historien n'omet aucun fait qui puisse servir à découvrir les causes des événements. » Fén. a Polybe développe chaque événement dans sa cause. » In. « Croit-on que la véritable connaissance des événements soit séparable de celle de leurs causes ? » J. J. « Regardons dans les événements les effets visibles de la toute-puissance de Dieu. » Boss. ce N'est-il pas plus naturel de penser que cette aventure (le naufrage d'Agrippine) était un pur accident et que la malignité humaine en fit un crime à Néron? » Volt.

Accident et aventure diffèrent aussi. L'accident se dit des choses comme des personnes et exprime presque toujours un malheur, tel que la chute d'un édifice, la rupture d'un pont, l'explosion d'une machine à vapeur; Yaventure se dit des personnes seulement, et en bonne aussi bien qu'en mauvaise part : aventure galante (Acàd.) , les aventures de Joseph (Fén.).

Ensuite , la terminaison d'aventure étant commune ou peu relevée , en même temps que verbale , ce mot se prend plutôt familièrement , ou il s'applique à des faits imaginés, forgés, feints. Toutes les locutions dans lesquelles entre aventure sont familières : tenter Yaventure , dire la bonne aventure, cette femme a eu des aventures. Et , d'autre part , c'est le nom d'aventures qu'on donne proprement aux faits inventés par les auteurs de contes ou de romans, a Si quelqu'un récite à table les événements de sa vie , ce ne sont point les aventures merveilleuses du riche Sindbad (personnage des Mille et une Nuits). » J. J. Ainsi Yaventure est du style familier , et c'est d'ordinaire quelque chose de comique , de grotesque , de burlesque , de romanesque , de drôle , de singulier. « De là vient cette multitude d'incidents , d'épisodes , d'ave?itures , dont les pièces de nos tragiques sont chargées et obscurcies, si contraire à la vraisemblance , qui ne permet pas de rassembler tant d'événements singuliers et surprenants dans le court espace de vingt-quatre heures. » Roll. « L'aventure est tout à fait drôle.» Mol. « Que dites-vous de M. d'Albret qui allait voir amoureusement et nocturnement Mme de Lameth à la campagne? On l'a pris pour un voleur , on l'a tué sur la place. Voilà une étrange aventure. » Sév. Ou bien Yaventure est quelque chose de fait à plaisir et de merveilleux, ce Quand nous traitons quelque histoire écartée, on l'attribue tout entière à l'effort de notre imagination , on la prend pour une aventure de roman. » Corn. « Les enfants aiment avec passion les contes ridicules ; on les voit transportés de joie ou versant des larmes , au récit des aventures qu'on

leur raconte. » Fén. « Les filles qui ont de l'esprit se passionnent pour des romans, pour des comédies , pour des récits d'aventures chimériques où l'amour profane est mêlé.» Id. a Les fables mêmes, qui ressemblent aux contes des fées, ont je ne sais quoi qui plaît aux hommes les plus sérieux : on redevient volontiers enfant pour lire les aventures de Baucis et de Philémon, d'Orphée et d'Eurydice. » Id.

ÉVIDENT , CERTAIN , SÛR , ASSURÉ , POSITIF , FORMEL, AUTHENTIQUE, CONSTANT, INDUBI- TABLE, INCONTESTABLE. Tous ces mots excluent le doute et signifient propre à déterminer la croyance.

Ce qui est évident emporte conviction d'abord. C'est quelque chose dont la vérité saute aux yeux, en quelque sorte , frappe incontinent , est aperçu par la raison au premier coup d'œil , sans effort , sans difficulté. Aussi dit-on souvent des choses de cette nature , non-seulement qu'elles sont évidentes, mais encore qu'elles sont évidentes par elles-mêmes.

Il y a ceci de commun aux trois mots, certain, sûr et assuré, qu'ils servent à désigner l'état de l'esprit déterminé à croire, aussi bien que la qualité des choses qui produisent cet état. On dit, je suis certain , sûr ou assuré de telle chose , comme on dit, telle chose est certaine, sûre ou assurée.

Mais certain a plus de force , il s'emploie seul en matière de science et de spéculation : savoir de science certaine. C'est pourquoi il est plus voisin d'évident que sûr et assuré. Mais il en diffère de même : outre qu'il convient également pour représenter l'état de l'esprit et la qualité de la chose, la vérité qu'il suppose ne se montre pas d'abord. Il faut pour parvenir à l'apercevoir des idées intermédiaires et quelque travail. Preuve certaine. Conséquence certaine. Certitude des démonstrations, ce Le principe est évident, la conséquence est certaine. » Boss. ce L'évidence appartient, proprement aux idées dont l'esprit aperçoit la liaison tout d'un coup ; la certitude à celles dont la liaison ne peut être connue que par le secours d'un certain nombre d'idées intermédiaires. » D'Al. Ce qui distingue Yévidence, c'est la plénitude de la lumière ; ce qui distingue la certitude, c'est la force de la conviction. Port- Royal reproche aux géomètres ce d'avoir plus de soin de la certitude que de l'évidence , et de convaincre l'esprit que de l'éclairer.» «Lorsque l'évîdence de la raison s'accommodera avec la certitude de la foi. » Mal. « Hésiter, non sur la certitude de l'expérience, ni sur Yévidence de la raison, mais sur le moyen d'accorder l'une avec l'autre. » Id. ce Dans les sciences abstraites on arrive à Yévidence; dans les sciences réelles, à la certitude.» Buff. — Hors des sciences, certain marque entière conviction et se rapporte plutôt au passé, l'avenir ne pouvant jamais nous être connu que par de simples conjectures. Aussi l'expression latine certior factus signifie-t-elle , informé de ce qui a eu lieu.

Sûr n'est point un terme scientifique et rigoureux comme certain. 11 indique moins de force logique , ou des raisons moins décisives, ce Quoiqu'on fût à peu près sûr que mon frère était

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