DEUXIÈME PARTIE
On vous voit souvent chez les personnes que tous fréquentez. Tartufe veut fuir la femme d'Orgon. Orgon s'y oppose :
Non, en dépit de tous vous la fréquenterez, Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie.
Mol.
a II n'y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne connaisse; je ne fréquentais qu'eux dans le temps que j'y étais, et j'avais l'honneur de vous voir presque tous les jours. «Id. ce V ^fréquenté des hommes de toute espèce, des grands, des petits , des lihertins , des philosophes ; qu'ils déclarent en public ce qu'ils pensent de moi,» J. J. Mais vous prenez les défauts, les manières de penser et d'agir des personnes que vous hantez. «Vous êtes fou, mon mari, avec toutes vos fantaisies; et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la noblesse. » Mme Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme. Mol.
Isabelle pourrait perdre dans ces hantises Les semences d'honneur qu'avec vous elle a prises.
Id.
a Vous dites à Mme du Châtelet qu'elle n'a commencé sa rébellion qu'après avoir hanté les malintentionnés leibnitziens. » Volt. — Celui qui fréquente les églises peut y aller pour des motifs étrangers à la religion, et n'avoir rien d'un homme d'église. « Mon père (usurier et hypocrite) fréquentait les églises et portait un rosaire de quinze dizaines.» Les. « Les filles de Minée, pour ne point perdre de temps, ne fréquentaient jamais l'église. » Volt. Celui qui hante les églises est un dévot :
Je le soupçonne encor d'être un peu libertin;
Je ne remarque point qu'il hante les églises l.
Mol.
FRIVOLE, FUTILE. Épithètes applicables aux choses qui manquent de valeur, de considération , d'importance , et ensuite aux personnes qui font cas ou s'occupent de pareilles choses.
Frivole , frivolus , de friare (d'où notre mot friable), mettre en miettes, en poussière, an-
4 . Pratiquer signifie exclusivement hanter une personne, mais non pas de manière à en prendre quelque chose, à lui devenir semblable ; c'est être ou aller souvent chez elle, et par suite la connaître, comme on connaît une chose par la pratique ou une chose dont on use. « J'ai assez pratiqué cet hommelà, pour savoir de quoi il est capable. » Acad. « Babouc pratiqua plusieurs mages , et vit des âmes célestes.» Volt, ce Plus je pratique ce jeune homme, et plus je le reconnais prudent et discret. » In. ce II convenait au cardinal de Retz de peindre les principaux personnages de son temps qu'il avait tous pratiqués. » lu. ce Les Romains, en s'entretenant avec les Gaulois à qui le commerce avait donné lieu de pratiquer plus familièrement les Germains , apprirent des choses terribles touchant les ennemis qu'ils allaient chercher. » Roll. — Courir marque le goût et l'empressement, ce Ah ! que ces femmes me paraissent jolies ! je ne m'élonne pas si les gens de qualité les courent. » Les.
Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère, Qu'à battre le pavé comme un tas de galants, Courir le bal la nuit, et le jour les brelans? Rac. Les gouverneurs , qui mènent la jeunesse en voyage , « plus curieux de leur amusement que de son instruction, lui font passer son temps à courir des bibliothèques, et à visiter des antiquaires. » J. J.
nonce une chose petite, une minutie. Futile, futilis , de f'undere , répandre , a été dit d'abord des vases qui ne peuvent retenir ou qui laissent échapper la liqueur , et par extension de tout ce qui est vide ou vain. Par conséquent les objets frivoles sont des bagatelles, et les objets futiles des riens; les premiers ne sont bons que pour l'amusement et le badinage; les autres sont impropres à tout, d'une inutilité absolue. On dit des amusements (Acad.), des bagatelles (Lah.) frivoles, et de futiles chicanes (Lah.), d'absurdes futilités (Volt.) ; la frivolité des plaisirs (Marm.), et la futilité de la scolastique (Lah.).
Une objection frivole est sans raison suffisante, sans fondement solide ; une objection futile est sans raison, sans aucun fondement. Un discours frivole se rapporte à des choses peu graves , d'un intérêt minime; un discours futile est vide de sens.
Des ouvrages frivoles sont médiocres, a II est devenu si facile d'écrire des choses médiocres, qu'on a été inondé de livres frivoles, et, ce qui encore est bien pis, de livres sérieux inutiles. » Volt. Des ouvrages futiles sont détestables, ce L'art d'écrire est devenu souvent un vil métier dans lequel des libraires payent des mensonges et des futilités à tant la feuille. « Volt.
Il peut y avoir de l'esprit et de l'agrément dans ce qui est frivole, « Les Mémoires de Grammont sont de tous les livres frivoles le plus agréable et le plus ingénieux. » Lah. Laharpe dit en parlant des contes de fées : « Plusieurs collections font voir combien l'on a été fécond dans ces bagatelles , et que quelquefois des personnes d'esprit et de mérite n'ont pas dédaigné de s'y exercer : on peut mettre de l'art et du goût jusque dans ces frivolités puériles. » ce Voiture, né avec un génie frivole et facile, fut le premier qui brilla dans cette aurore de la littérature française. S'il était venu après les grands hommes qui ont illustré le siècle de Louis XIV, il aurait été obligé d'avoir plus que de l'esprit. » Volt. Mais il n'y a rien que d'extravagant dans ce qui est futile. Voltaire traite de ridicules et méprisables les querelles du jansénisme et du molinisme, et il ajoute : « Plus les esprits seront convaincus de la futilité et de l'extravagance de ces disputes , plus l'État sera tranquille. » ce Le fond de toutes les matières que je traite, quelque raisonnable qu'il puisse être en soi, se trouve presque entièrement absorbé par les futilités et les extravagances dont j'ai toujours soin de l'habiller. » J. J.
Une personne frivole n'a pas le goût du sérieux, ne s'occupe que de petites choses, de plaisirs , de jeux , n'estime et n'aime que ce qui est léger. Tel était, suivant Saint-Simon, Coulanges, ce un de ces esprits faciles, gais, agréables, qui ne produisent que de jolies bagatelles ; léger, frivole , à qui rien ne coûtait que la contrainte et l'étude. » <e C'est à l'amusement qu'il faut toujours revenir.... Si la nature ne nous avait faits un peu frivoles , nous serions très-malheureux. » Volt. Mais une personne futile est inepte, incapable, ou occupée de choses tout oiseuses. C'était, à en croire Saint-Simon , le caractère de Dangeau ,
«esprit au-dessous du médiocre, très - futile , très-incapable en tout genre , qui ne se repaissait que de vent. » « Des complaisants de Louis XIV le plus favorisé, le maréchal de Villeroy, fut Thomme de sa cour le plus bas et le plus futile. » Marm.
FUIR, ÉVITER, ÉLUDER. S'éloigner de quelque mal , de quelque chose qui est ou qu'on juge fâcheux.
Éluder est parfaitement distinct des deux autres mots , et doit d'abord être mis hors de question. Il signifie s'échapper adroitement et comme en se jouant (racine ladus, jeu). Or, cette idée de détour subtil, d'expédient, de stratagème, lui est toute particulière. Philoctète avait juré de ne pas découvrir les cendres d'Hercule ; il élude son serment, en frappant du pied la terre à l'endroit où elles étaient (Fén.). « Le renard sait creuser un terrier avec deux issues, pour éluder les pièges du chasseur. » Id. a Comme la partie n'est pas égale , il faut user de stratagème , et éluder adroitement le malheur qui me cherche. » (Don Juan). Mol. « Songez à chercher dans votre tête quelque nouveau détour pour vous tirer de cette affaire, à trouver quelque belle ruse pour éluder ici les gens et paraître innocente. » (George Dandin à Angélique). Id. «L'amour seul sut éluder l'artifice du labyrinthe. » Montesq. « Les Romains éludèrent la science des pilotes par l'invention d'une certaine machine. » Id.
Le conseil éluda les représentations de la bour-
SYNONYriES A RADICAUX DIVERS.
une honte
niais n
y a souvent sagesse , louable circonspection à éviter le combat. On fuit un monstre; il effraye : on évite les effets de sa rage; on les appréhende. Une femme, dans Molière , dit d'un jaloux qu'elle traite de monstre :
Fuyons-en promptement l'atteinte envenimée ,
Evitons les effets de sa rage animée.
Il s'agit d'un danger simplement à craindre dans ce vers de Boileau :
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse. Mais Junie signale à Britannicus un péril évident , quand elle lui dit :
Retirez-vous, seigneur, et fuyez un courroux
Que ma persévérance allume contre vous.
Néron est irrité. RAc.
D'ailleurs , fuir marque plus de zèle et d'empressement de la part du sujet; celui-ci ne se détourne pas seulement du mal, mais il s'en éloigne en courant , suivant la force du mot. « Le divin Sauveur évite autant qu'il est possible , et fuit jusqu'à l'ombre de la vengeance. » Bourd. Éviter exprime si peu l'action , l'ardeur , les démarches du sujet, qu'il signifie quelquefois simplement le fait d'échapper au mal, le succès, tandis que fuir désigne seulement l'effort pour y échapper. « Éviter le danger, c'est n'y pas tomber; fuir le danger, c'est ne pas s'y exposer. r> Gir. « Il est impossible aux hommes d l'éviter l'erreur et la douleur qu'ils fuient , s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. » Pasc. « H faut
geoisie par des réponses dont l'adresse ne peut savoir éviter les mauvais exemples sans faire sauver le ridicule. » J. J. « A quoi reconnaîtrez- j semblant de les fuir. » Marm. ce Un voyage n'est
vous un sophiste? A l'adresse, à l'astuce avec laquelle il éludera une bonne raison; au tour leste , subtil et prompt qu'il fera pour esquiver une objection solide. » Marm. On élude, en outre, des embarras (Pasg.), des difficultés (Id.) , des lois (Id., Montesq.), une autorité (Boss.), une punition (Montesq.) , une proposition (J. J.), un payement (Bourd.) , un raisonnement (Fén.), un bienfait offert (J. J.), par des prétextes (Id.) , des excuses (Id.), des défaites (Pasc), des chicanes (Id., Bourd.); et quand il s'agit de questions, on les élude aussi, en les détournant (Pasc.) , ou par un cercle sans fin (Fén.).
Restent fuir et éviter.
On fuit en se tournant vers le côté opposé , et en courant avec vitesse : nous fuyons proprement ceux qui nous poursuivent , de peur d'être pris par eux. On évite en se détournant , en passant à côté (e via, hors du chemin) : nous évitons proprement les écueils , de peur de donner contre, de les rencontrer. On fuit ce qu'on hait; on évite ce qu'on craint. On fuit par aversion, par peur, par horreur, et ce mot suppose un mal présent, certain, connu ; on évite par éloignement et par prudence un mal à venir, possible ou probable , un inconvénient ou un mau- Tais effet lointain qu'on prévoit. On fuit le travail parce qu'on ne l'aime pas ; on V évite parce qu'on en redoute les suites pour sa santé. On fuit une personne qu'on hait; on évite une personne de qui on craint quelque chose de désagréable. Jamais un militaire ne doit fuir le combat; quand l'ennemi est là, reculer serait
1 pas plutôt fini qu'il en entreprend un autre. ! Ainsi , se fuyant toujours lui-même, il ne peut {s'éviter, il porte toujours avec lui son incon- I stance. » Regn. « Les rennes évitent les loups en fuyant. » Id.
| FURIES, EUMÉNIDES. Divinités vengeresses du crime.
j Furies est latin, Furise ; et Euménides , grec, jEùfjicviSsc;. Le premier de ces mots appartient .plutôt à la mythologie et à l'histoire romaines ; le second, à la mythologie et à l'histoire grecques. Il y avait , dit- on , dans le Latium , un bois consacré aux Furies; et plusieurs villes grecques, entre autres Athènes, avaient des chapelles et des forêts dédiées aux Euménides. « Le sommeil ne fait entendre aux vainqueurs de Pompée que le sifflement des serpents des furies.... Oreste , Panthée , Agave n'étaient pas plus effrayés de l'aspect des Euménides vengeresses.... César se sent en songe comme déchiré par les fouets vengeurs des furies. » Marm.
Furies est devenu chez nous un nom commun, et relatif à la pratique , c'est-à-dire représentant les divinités dont il s'agit à l'œuvre , comme furieuses ou en fureur , comme présentement occupées à tourmenter les coupables, a Les remords du crime me suivaient partout; c'étaient comme des furies attachées à mes côtés , qui me poursuivaient et ne me permettaient pas d'être un moment tranquille. •» Mass. « Marius se vantait qu'il avait trouvé le secret d'attacher à Métellus un remords et une furie vengeresse, qui lui redemanderait le sang innocent de son hôte et de