‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 548 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

mes idées , mais dans l'un l'idée principale est la chose qu'on affirme , et dans l'autre c'est la somme qu'on risque. Voilà pourquoi on dit au ieu parier et pari, et jamais gager ni gageure. En effet les joueurs ne sont occupés de ce qui arrivera que parce qu'ils sont occupés plus particulièrement de ce qui est à perdre et à gagner. Il me semble donc que gager et gageure sont préférables , lorsqu'on veut , sans rien risquer , inspirer de la confiance pour ce qu'on présume ; et qu'au contraire parier et pari sont à préférer , lorsqu'il y a gain ou perte à faire. Pascal a dit : Ne point parier que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas; pariez donc qu'il est sans hésiter. Il est certain que gager ne serait pas si bien, parce ou'il n'exprime pas de même tout ce qu'on risque de perdre.» — Un autre passage de Pascal confirme encore mieux le sens attribué ici à gager. « Il est certain que Dieu est ou qu'il n'est pas. De quel côté pencherons-nous? que gagere%vous? par raison , vous ne pouvez assurer ou nier ni l'un ni l'autre. » Et quant à parier, on dit il y a gros , il y a tout à parier que ; avoir l'infini à -parier que (J. J.); dans les Lettres persanes, un nouvelliste , qui s'est ruiné en paris, écrit à un homme : « Je vous prie de me faire le plaisir de me prêter trente pistoles ; car je vous avoue que ces paris m'ont fort dérangé. »

Mais voici une autre différence plus importante , et non moins réelle.

Nous gageons, quand nous nous engageons, quand nous prenons l'engagement de faire certaines choses , comptant sur notre force ou notre habileté. Nous parions, quand de deux événements qui peuvent pareillement être , entre lesquels il y a ou il paraît y avoir parité , nous nous déclarons pour celui-ci ou pour celui-là, comptant sur certaines probabilités ou sur la chance. Celui qui gage est acteur, en jeu lui-même, il s'efforce de gagner : on gage de venir à bout d'une chose , c'est un défi. Les bergers de Virgile gagent à qui l'emportera dans l'art de chanter ou de jouer de la flûte ; dans Lafontaine la tortue gage avec le lièvre qu'elle atteindra le but avant lui, et Phébus dit à Borée :

Eh bien! gageons nous deux, A qui plus tôt aura dégarni les épaules Du cavalier que nous voyons, a Comme disait un jour Mme de Lafayette, on n'a pas gagé d'être parfaite. » Sév. « Je reviens à nos lectures; c'est sans préjudice de Cléopâtre que j'ai gagé d'achever.» Id.« La courtisane Phryné avait gagé qu'elle viendrait à bout de Xénocrate. Elle ne réussit pas. Les jeunes gens contre qui elle avait gagé se moquèrent d'elle , et la pressèrent de payer -, elle leur répondit en riant : J'ai gagé que je pourrais bien corrompre un homme, mais non pas une statue. » Fén. Celui qui parie , au contraire, n'est que simple spectateur, et fait partie de la galerie ou de l'assistance : il préjuge de faits dont il ne peut répondre personnellement, qui ne dépendent pas de lui, mais du hasard ou de causes étrangères. C'est ainsi qu'au jeu on parie pour tel ou tel côté ; c'est ainsi qu'on parie à l'occasion d'un combat de coqs ou d'une course de chevaux, que celui-ci ou celui-là sera vainqueur. Il

y a des nouvellistes qui soutiennent par des paru leurs prédictions sur les événements publics (Montesq.). a II y a tout à parier que la cour de Turin, dans la guerre présente, fera cause commune avec celle de Vienne. » Id. «c Tu vas gouverner les enfers; je parierais pour toi : Pluton te fera entrer dans son conseil , et s'en trouvera mal. » Mercure à Alcibiade. Fén. « Je proposai à Cani de parier quatre pistoles qu'il n'y aurait point de combat. Grand bruit d'une proposition si étrange.... Je dis que je ne changeais point d'avis, et que le soutenais à l'anglaise. » S. S.-— C'est souvent par amour-propre ou présomption qu'on gage; ce peut être par amusement ou pour se créer un intérêt,' ou par confiance dans certaines conjectures qu'on parie. Des concurrents gagent; des regardants parient.

Ces deux mots n'ont pas toujours rapport aux événements futurs. On dit bien je gage et je parie que telle chose est ou a eu lieu; mais je gage suppose qu'on se fait fort de confirmer son dire ; je parie annonce une assertion, sinon tout à fait gratuite, au moins dont on ne s'engage pas à donner la preuve. Aussi dit-on plutôt je gage et je parierais ; c'est, d'une part une opinion qu'on avance et qu'on est prêt à soutenir; c'est, de l'autre, un'simple soupçon qu'on hasarde.

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