‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 551 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Garder, c'est simplement continuer à avoir; retenir , c'est tenir ou avoir entre les mains de manière à empêcher de retourner à un premier maître. On garde plutôt ce qu'on ne veut pas donner; et on retient ce qu'on ne veut pas rendre : nous gardons notre bien, nous retenons celui d'autrui.

Mais garder , de l'allemand warden , warten , soigner, veillera, attendre, marque du soin, de la prévoyance ; en sorte qu'on garde pour l'avenir, en cas de besoin, comme une ressource. Avec cet accessoire , on peut dire garder le bien d'autrui. « On dit pour se dispenser de restituer : Je suis obligé de maintenir mon état; et du moins, dans ma condition , puis-je garder ce qui m'est nécessaire pour une honnête médiocrité. » Bourd. Bossuet écrit à Féneion que si , en lui rendant ses papiers, « il a gardé ses lettres, c'était pour avoir un moyen de le rappeler en secret à ses soumissions. » « L'Espagne voulait retenir la Sardaigne. L'Angleterre représenta qu'Albéroni voulait garder la Sardaigne comme un entrepôt nécessaire pour ses entreprises. » S. S. Et non-seulement on peut dans ce cas se servir de garder, en parlant du bien d'autrui, mais encore cette expression doit être préférée à retenir toutes les fois qu'on demeure maître tranquille, qu'on n'a pas à vaincre des efforts qui tendent à faire rendre , des réclamations , des attaques, des poursuites, des remords. Retenir est le mot propre dans cette phrase de J. J. Rousseau : * Mon ouvrage n'est pas à l'Opéra, mais à moi ; je le redemande ; en le retenant, on le vole.» Mais Voltaire a eu raison de dire et de répéter : « En vertu de la oulle de composition il est permis de garder le bien qu'on a volé , pourvu que l'on n'en connaisse pas le maître. » Car dans ce cas on n'a pas à résister à des instances , à des sollicitations.

En général , et quand il s'agit d'une action volontaire , nous gardons comme bon ce qui nous appartient ou ne nous appartient pas : ce qui est bon à prendre est bon à garder. « Toutes les ressources du royaume étant épuisées , on parla d'offrir au roi toute la vaisselle d'argent des particuliers.... Les uns la gardaient pour une dernière ressource dont il les fâchait de se priver; d'autres.... » S- S. Dans le partage fait entre les barbares et les Romains, possesseurs des Gaules, « le Bourguignon, guerrier, chasseur et pasteur, ne dédaignait pas de prendre des friches; le Romain gardait les terres les plus propres à la culture. » Montesq. « 11 faut bien que les Anglais trouvent leur profit à garder Bombai, un établissement si triste. » Volt. Mais nous retenons contre le droii ou malgré des efforts ayant pour but de nous déposséder. « Le superflu est un bien que les riches ne peuvent retenir sans commettre la plus criminelle injustice. » Bourd. « On ne peut nous ravir ce que nous aimons , sans que nous pensions à le retenir. » Mal. « Milon (l'athlète) empoignait une grenade de manière que, sans l'écraser, il la serrait suffisamment pour la retenir, malgré les efforts de ceux qui tâchaient de la lui arracher. » Roll.

Ce que vous gardez vous reste , n'est pas perdu

pour vous, et vous pourrez vous en servir un jour; ce que vous retenez ne vous est point repris ou simplement enlevé , grâce à votre résistance. Ce qui frappe dans garder, c'est la continuation de possession pour un usage futur; et dans retenir, c'est la lutte qu'il faut soutenir pour rester maître. On garde ce qu'on a, et c'est d'ordinaire par précaution; on retient ce qui menace d'échapper , ce qui est demandé , réclamé , disputé. «< Les États généraux avaient envoyé à Marlborough les sauf-conduits, avec ordre de les remettre à la reine. Cependant il ne l'avait point fait : comme il n'avait pas même de prétexte pour les retenir , il paraissait que , dans l'attente d'une révolution, il les gardait pour retarder l'ouverture des conférences. » Cond.

Garder ses conquêtes , c'est ne pas les perdre , continuer à les avoir ; les retenir , c'est ne pas les laisser reprendre , se maintenir en leur possession , malgré toutes les attaques.

On a toujours les habitudes et les sentiments qu'on garde; on est le même sous ce rapport : on retient des habitudes et des sentiments, malgré toutes les causes qui auraient pu ou dû les faire perdre , comme le temps , l'exemple , l'instruction. « Il y a en Amérique une espèce de chiens qui retient encore la haine qui lui fut inspirée du temps de la découverte. » Volt.

1° GÂTER , CORROMPRE ; — 2° DÉPRAVER , PERVERTIR. Ces mots signifient , au moral ou dans les choses de morale , faire changer de bien en mal.

Mais gâter et corrompre expriment une action qui attaque le fond des choses , leur substance , leur masse , leurs qualités essentielles ; au lieu que l'action de dépraver et celle de pervertir en modifient le sens , les détournent , les mettent ou les font aller de travers , leur impriment une direction mauvaise. Ce qu'on empêche de rester sain, pur, intègre, on le gâte ou on le corrompt; ce qu'on empêche d'être ou daller droit , d'avoir de la régularité ou de la rectitude, on le déprave ou on le pervertit.

On gâte et on corrompt proprement le cœur qui est , comme Feau , la viande ou un fruit , une matière susceptible de s'altérer, d'être infectée et d'entrer en décomposition ; on déprave et on pervertit proprement le jugement , qui est susceptible de déviation , de dérangement , de désordre.

La mollesse, la prospérité, le mélange des personnes ou des choses gâtent et corrompent , elles agissent à l'intérieur, elles minent, consument, font dépérir; mais les mauvais conseils, les mauvais exemples, les passions, les fausses doctrines dépravent et pervertissent en détournant du bien, en débauchant , en déréglant.

Des mœurs , des personnes gâtées ou corrompues ne sont pas intactes , pures , innocentes ; des mœurs , des personnes dépravées ou perverties ne sont pas régulières, droites , bien ordonnées.

La corruption est une sorte de gangrène (Boss.); elle a pour effet d'infecter (Volt.); on en prend le germe ici ou là (Barth.). Mais la dépravation et la perversion sont un renversement ou se manifestent par des désordres. « L'irrégularité

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

de la conduite et la dépravation des mœurs. » Barth. « Marque d'un cerveau démonté et d'une raison dépravée , que de ne vouloir pas guérir. » Mol. « Tout son mal ne vient que d'une imagination déréglée et d'un désir dépravé de vouloir être mariée. » Id.

L'action de gâter et de corrompre est plus spécialement contraire à la bonté ; celle de dépraver et de pervertir, à la beauté et à la justesse. « Lefranc de Pompignan dit, dans sa harangue à l'Académie, que tout porte l'empreinte d'une morale corrompue et d'une littérature dépravée.» Volt. « Si le naturel du peuple se corrompt, si son bon sens se déprave, ... » Marm.

1° Gâter, corrompre.

Gâter, faire tort, causer un dommage, un changement désavantageux, annonce une altération légère ou partielle, un commencement de corruption. Corrompre , corrumpere , rompre intérieurement, tout à fait, marque une décomposition des parties, une altération intime, profonde, complète, qui dénature la chose , qui tend à la pourrir, à la détruire. Aussi corrompre se met d'ordinaire après gâter comme augmentatif, a Vos actions dans la substance sont les mêmes que celles des justes; mais ce péché secret, dont votre conscience est infectée, gâte tout, corrompt tout. » Bourd. « Les Syracusains étaient gâJés et corrompus par les discours flatteurs et complaisants des orateurs. » Roll. «. Alexandre, non encore gâté et corrompu par la prospérité. » Ib. On ne désespère pas tant de ramener au bien un prince gâté qu'un prince corrompu.

2° Dépraver, pervertir.

Entre ces deux verbes la différence est la même qu'entre les deux précédents; le second enchérit sur le premier. La dépravation éloigne du bien ou de la droite voie; la perversion met sens dessus dessous. L'homme dépravé ne pense plus, ne sent plus, n'agit plus d'une manière juste ou convenable ; l'homme perverti est une espèce de monstre moral dont la raison est à l'envers, et qui agit tout de travers, d'une manière extravagante, s Que votre élève sache que riïornme est naturellement bon; mais qu*il voie comment la société déprave et pervertit les hommes. » J. j. « Burrhus, dans une cour dépravée , résiste à l'ambition inquiète d'Agrippine , et à la perversité de son maître. » Lah.

1° GÉMISSEMENT, PLAINTE, LAMENTATION; — 2° COMPLAINTE, JÉRÉMIADE, DOLÉANCE.

Différentes manières d'exprimer par la voix un sentiment de douleur.

1° Gémissement , plainte , lainentation.

Dans le gémissement , la voix n'est pas articulée; elle l'est dans la plainte. On pousse des gémissements ; on profère des plaintes. Les bêtes gémissent ainsi que l'homme, la douleur leur arrache aussi des cris et des soupirs; gémir se dit même, dans certains cas, des objets inanimés. « Le chien est le seul animal qui , lorsqu'il a perdu son maître et qu'il ne peut le retrouver , l'appelle par ses gémissements. » Buff. Mais l'homme seul se plaint, parce que c'est le seul animal qui parle. On ne peut guère défendre à l'opprimé les gémissements, ils sont comme l'effet

involontaire de la souffrance, mais on lui interdit bien les plaintes , c'est-à-dire les discours pleins de reproches, de réclamations ou de malédictions :

Les rois craignent surtout le reproche et la plainte.

« Mon intention n'est pas de me plaindre : quand on souffre de l'oppression , on gémit et on ne se plaint pas. » Barth. Pendant l'exécution des chefs d'une sédition , a leurs complices demeurèrent immobiles , et tellement saisis de crainte , qu'il né leur échappa ni aucune plainte ni même aucun gémissement. » Roll. On gémit dans le malheur; on se plaint du malheur. Les gémissements sont plus ou moins pitoyables; les plaintes, plus ou moins fondées.

Lamentation enchérit sur gémissement et sur plainte, mais plutôt encore quant à l'étendue et à la montre que quant à l'intensité : la lamentation est un grand gémissement ou une grande plainte, une grande démonstration de douleur, ou la démonstration d'une grande douleur, d'une désolation, ou bien de la douleur de tout un peuple , causée par une calamité. Lorsque les Carthaginois envoyèrent aux Romains les otages demandés par ceux-ci , « jamais spectacle ne fut plus touchant; on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. Tout retentissait de gémissements et de lamentations. » Roll. « Les malades et les blessés , sentant qu'on les abandonnait, remplirent le camp de tumulte et de confusion , avec des cris , des hurlements et des lamentations horribles. » Id. « On n'entend parier que de calamités et de misères : chacun tient le même langage, et ce ne sont partout que plaintes et lamentations. » Bourd. « J'appelle piété stérile et infructueuse pour les morts celle qui ne consiste qu'en de vains regrets , qu'en d'inutiles lamentations , qu'en des cris lugubres , qu'en des transports de douleur , qu'en des torrents de larmes, qu'en des emportements et des désespoirs. » Id. « Jérémie a pu seul égaler les lamentations aux calamités. » Boss. Quand le bœuf Apis mourait, « tout le peuple prenait le deuil, pleurant et faisant de grandes lamentations. » Rag.

2° Complainte , jérémiade, doléance. .

Complainte, jérémiade et doléance sont familiers.

La complainte et la jérémiade sont fastidieuses, importunes , fatigantes ; mais la complainte Y est à cause de l'insipidité des plaintes, des griefs, des raisons qu'elle contient , et la jérémiade , à cause de sa longueur ou de la répétition des mêmes choses.

C'est une composition, une pièce ou une requête pitoyable que la complainte, elle fait hausser les épaules. « L'Académie ne fit pas plus d'attention à cette apologie que les magistrats n'en font aux complaintes de ces criminels , dont la réponse aux preuves qui les condamnent est qu'ils ont le malheur d'avoir des ennemis. » D'Alembert, de qui est cette phrase, dit ailleurs, en parlant des reproches adressés aux anciens par La Monnaye : k Peut-être cette complainte annonce-t-elle plutôt le chagrin d'un savant que

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