GRAND, GROS, VASTE, SPACIEUX, AMPLE
D'une étendue ou d'une dimension qui passe l'ordinaire.
Grand et gros d'abord diffèrent beaucoup.
Ce qui est grand l'est dans quelque sens que ce soit, en hauteur, profondeur, longueur ou largeur ; ce qui est gros se distingue spécialement
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par le volume. Un grand arbre, une grande allée, un grand trou : un gros arbre , une grosse boule , un gros paquet.' — Cependant gros se prend quelquefois dans une acception aussi générale que grand : grosse armée, grosse dépense, gros pécbé. La différence consiste alors en ce que gros, venu de l'allemand gross, est moins noble que grand, tiré du latin grandis. En effet, gros ne s'emploie pas , comme grand , au moral : « On dit de gros biens , pour de grandes richesses ; une grosse pluie , pour grande pluie ; mais non pas gros capitaine, pour grand capitaine; grand financier signifie un homme très-intelligent dans les finances de l'État , gros financier ne veut dire qu'un homme enrichi dans la finance. » Volt. Gros entre dans une foule de locutions familières où grand serait déplacé. Boileau rapporte que la délicatesse de Louis XIV était choquée de la folie de ceux qui suppléaient partout le mot de gros à celui de grand, On dit , en ayant égard à la nature plus ou moins relevée des choses, une grande charge , et un gros revenu, a II montre un gros revenu, une grande charge, de belles alliances , et , pour être noble , il ne lui manque que des titres. » Labr.
Vaste , du latin vastus , qui signifie aussi vide , désert , est un superlatif de grand, « Le soleil se lève et parcourt régulièrement tout ce faste univers. » Mass. a Que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que le soleil décrit. » Pasc. « Que fait-il en moi , ce soleil si grand et si vaste ? » Boss.— De très-grand à trop grand , à extrêmement grand, la transition est facile , d'autant plus facile qu'en latin vastus s'employait déjà pour marquer un défaut : vastus homo, homme d'une taille énorme, excessivement grand; vastus animus , esprit immodéré, d'une ambition sans bornes. Ce que démesuré exprime absolument et toujours , vaste est propre à le faire entendre par la place qu'on lui donne dans le discours, et les circonstances où on s'en sert. « Voulez-vous être capable de connaître les grandeurs de Jésus-Christ ? Quittez toutes ces idées, plutôt vastes que grandes, plutôt pompeuses que riches , que la gloire inspire , dont la gloire remplit les esprits, ou plutôt dont elle les enfle , car l'esprit ne se remplit pas de choses si vaines. » Boss. a Si votre Etat est un État qui n'ait point de bornes, un État qui ne soit fondé que sur les vastes idées de votre orgueil, un Etat dont le faste immodéré soit le scandale du christianisme.... *> Bourd. « Le plan de ces nouvelles fortifications était immense, et il a été exécuté en partie. De si vastes fortifications rendaient nécessaire une grosse garnison. » J. J. « Le maréchal duc de Luxembourg avait un esprit avide de connaissances , mais vaste et peu réglé. » Volt. « C'était (Catilina) un esprit vaste, qui tendait toujours à l'excessif, à l'incroyable , à ce qui s'élevait au-dessus de sa portée. » Roll. « Prenons garde en visant au grand de donner dans le vaste, ou, en nous contentant du médiocre , de tomber dans le bas. » P. A. — Saint -Évremond a fait une dissertation pour prouver contre l'Académie que tel est bien le caractère équivoque de vaste; qu'il se prend en
bonne ou en mauvaise part, suivant les circonstances, et même plutôt en mauvaise qu'en bonne ; qu'en parlant des esprits en particulier , il indique un vice plutôt qu'une perfection. Cet écrivain était dans. le vrai; l'Académie devrait bien enfin le reconnaître.
Spacieux et ample signifient aussi très-grand; mais,,au lieu de représenter, comme vaste, la grandeur en elle-même, ils la font considérer relativement à l'usage. Ce qui est spacieux a une grandeur plus que suffisante pour contenir ; et te qui est ample a une grandeur plus que suffisante pour fournir à l'emploi qu'on en fait : une salle spacieuse, une ample provision. Dans la chose spacieuse on est ou on se meut à l'aise ; dans la chose ample il y a de quoi prendre. Povt spacieux, chemin spacieux ; ample matière, ample magasin de hardes (Mol.).
« Les salles les plus spacieuses ne suffisaient plus pour les prêches; les huguenots s'assemblaient en pleine campagne. » Boss.
Mars nous fait recueillir à'amples moissons de gloire. Laf.
GRAND, ÉNORME, ATROCE. Ces épithètes, toutes trois applicables aux crimes , en marquent le haut degré : elles se disent des crimes les plus criminels, les moins pardonnables, de ceux qu'on appelle proprement des forfaits.
Grand est une expression générique sur laquelle renchérissent, chacun à sa manière, énorme et atroce. Le grand crime appartient à telle classe de crimes, aux crimes qui ont de la gravité , mais sans excéder les mesures ou les proportions connues. « On allait condamner Astarbé au supplice qui est destiné à punir les grands crimes dans la Phénicie : c'est d'être brûlé à petit feu. » Fén. « Quels sont les moyens d'intéresser et de plaire dans la tragédie ? Des actions célèbres, de grands noms, de grands crimes et de grandes vertus. » J. J. « Les grandes passions ne justifient pas les grands crimes; il ne faut pas tirer ce résultat de la morale du théâtre. » Lah. « L'hospitalité est un droit sacré parmi les Francs, et ils regardent comme un grand crime de- fermer sa porte à un étranger. » Vert.
Punis ces attentats et ces crimes si grands ,
De sortir d'esclavage, et de fuir ses tyrans.
Volt.
Énorme , e norma , hors de la règle , signifie quelque chose d'excessif, qui va au delà de toute mesure. Le crime énorme est d'une grandeur \ énorme; c'est un monstre quant au degré. « Les j outrages que nous faisons à Dieu, quelque légers ! qu'ils nous paraissent , ont une énormité qui j nous est inconnue. » Mass. a Au Japon on punit i de mort presque tous les crimes , parce que la ' désobéissance à un si grand empereur que celui | du Japon est un crime énorme. » Montesq. a On j voit tous les jours, dit Sénèque, les plus petits : brigandages punis selon la sévérité des lois , pendant que les plus grands, que les' plus scandaleux, que les plus énormes se soutiennent nonseulement avec impunité , mais avec honneur, » Bourd. « Le seul crime d'ingratitude pour les grâces qu'on a reçues de Dieu, peut être si
grand qu'il égale quelquefois Vénormité de plusieurs péchés corporels. » Nie.
Atroce, latin atrox, à'ater, noir, cruel, horrible, représente un crime comme un monstre, non plus quant à l'étendue ou à la quantité , mais quant à la méchanceté ou à la scélératesse. Un vol peut être un crime énorme. Harpagon , qui se croit Volé , s'écrie que « il n'y a point de supplice assez grand pour Vénormité de ce crime. » Mol. Il en est'demême d'un crime commis par ignorance : a Dans l'histoire de la Genèse , deux princes idolâtres sont saisis de frayeur et de tremblement à la vue du danger qu'ils avaient couru de commettre un adultère par ignorance ; ils reconnaissent qu'un péché si énorme aurait attiré sur eux la malédiction du ciel. » Roll. Mais un crime atroce est inhumain , fait frémir : tel est celui de Néron faisant assassiner sa mère (Lah., d'Al.). « M. de Meaux a fait un gros livre plein de tout ce qu'on peut imaginer de plus atroce et de plus horrible. » Fén. « Quand l'homme se venge, il s'emporte , il s'aigrit , il se passionne , il satisfait sa malignité, il s'abandonne à la férocité; pour repousser une légère offense , il en fait une atroce. » Bourd. « Le concile de Constance assassina avec des formes juridiques Jean Hus et Jérôme de Prague, malgré le sauf-conduit de l'empereur. Jamais le droit des gens ne fut plus solennellement violé; jamais on ne commit une action plus atroce avec plus de cérémonies. » Volt. « Le P. Tellier me dit tant de choses sur le fond et sur la violence pour faire recevoir (la constitution) , si énormes , si atroces , si effroyables , et avec une passion si extrême , que j'en tombai en véritable syncope. » S. S.
GRANDEUR D'ÂME, GÉNÉROSITÉ, MAGNA- NIMITÉ. Qualité d'une personne qui, dans ses sentiments et dans ses actes , n'a rien de commun et de bas , qui se distingue par un caractère de supériorité, de dignité et de noblesse.
Grandeur d'âme marque la mesure de l'âme, et générosité en exprime la force. Grandeur d'âme annonce une âme qui n'est ni petite ni étroite ; générosité attribue à l'âme du courage , de la vigueur , conformément au sens du latin gêner osus , qui s'est dit d'abord des animaux de bonne race , remarquables par leur force ou leur ardeur dans l'action. « H y a dans le ciel' des hommes en qui la sainteté n'a été ni petitesse de génie, puisque en souffrant, en mourant, en s'immolant pour Dieu ils ont fait voir une grandeur d'âme que l'infidélité même a admirée; ni faiblesse, puisqu'elle leur a fait prendre les plus généreuses résolutions. » Bourd.
Mais cette différence primitive des deux mots demande ensuite à être énoncée d'une manière plus précise en ayant égard aux déterminations qu'ils ont reçues de l'usage. La grandeur d'âme est la qualité d'une personne qui a de l'élévation, qui est incapable de lâcheté et d'actions honteuses en quelque genre que ce soit. La générosité est la qualité d'une personne forte , c'està-dire assez puissante sur elle-même pour préférer les autres à soi et leur sacrifier ses propres intérêts. Grandeur d'âme est une expression absolue , qui dépeint l'homme sous tous les points de
vue , aussi bien dans ses rapports avec lui-même que relativement aux autres; mais générosité est une expression toute relative à autrui , qui se rapporte à la manière dont on se comporte à son \ égard. A l'homme de bien la grandeur d'âme; à | l'honnête homme la générosité. — « La générosité se distingue surtout par ce grand caractère qui nous fait user de nos avantages, relâcher de nos droits, sacrifier nos intérêts en faveur des autres; et c'est par cette idée que le mot devient quelquefois synonyme de libéralité. » ,,Roub.
Il y a de la grandeur d'âme à rester intérieurement le même dans l'une et l'autre fortune , à résister à l'entraînement des passions , aux séductions du vice ou à l'effet de la flatterie , à se modérer dans l'usage des plaisirs, à ne jamais rien faire contre le devoir par intérêt ou par ambition , à ne faire cas que de ce qui est beau ou honnête. Il y a de la générosité à pardonner les injures, à servir un ennemi, à être bienfaisant ou libéral, à se sacrifier aux autres, à rester fidèle au malheur, à se dévouer au bien public. Alexandre fut frappé de la grandeur d'âme de Diogène , qui ne daigna pas l'aller voir et ne fut point ébloui de sa puissance (Roll.). On connaît la générosité de Décius qui se dévoua pour sa patrie (Id.). — Scipion ayant refusé le nom de roi qui lui était offert par les peuples d'Espagne, ceux-ci a sentirent quelle grandeur d'âme il y avait à regarder ainsi avec mépris et dédain un titre qui est l'objet de l'admiration et des désirs du reste des mortels. » Roll. Ce qui lui avait gagné tous les cœurs, c'était sa générosité, c'étaient ses largesses et les rançons qu'il rendit à ceux qui venaient racheter leurs enfants ou leurs proches (Id.) — Dans le maniement des affaires civiles , « Scipion fit preuve de lumières supérieures, de constance, de grandeur d'âme et de mépris des plus grands dangers. » Roll. Dans sa conduite domestique et privée, « quelle générosité .'quelle noblesse de sentiments !... Il fut libéral, bienfaisant, bon fils, bon parent, bon ami, doux sans faiblesse.... » Id.
Magnanimité, latin magnanimitas , est composé de magnus, grand, et animus, âme ou courage. Ce mot a plus de magnificence ou d'emphase que les deux autres : il ne se dit que des personnes d'un haut rang ou auxquelles on accorde une grandeur d'âme ou une générosité éclatante, glorieuse, extraordinaire. Diogène le Cynique et l'esclave Épictète ont eu de la grandeur d'âme , et tout homme peut avoir de la géj nérosité , parce que tout homme est capable de I désintéressement et de sacrifice ; mais la magnaj nimité est le partage des souverains et des héros. j « Qu'on n'aille point chercher de la magnanimité dans les États despotiques ; le prince n'y donnerait point une grandeur qu'il n'a pas lui-même ; chez lui il n'y a pas de gloire. » Montesq. « Avec le magnanime et l'héroïque , Condé sut accorder tout le brillant et tout le sublime des talents de l'esprit. » Bourd. « Vous avez une belle occasion de commencer cette opération d'une manière éclatante et noble.... Imitez la magnanimité des Romains, si soigneux, après
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les grandes calamités, de combler des témoignages de leur gratitude les étrangers, les sujets, les esclaves. » J. J. « Alexandre a toujours joint la magnanimité au plus grand courage , il a respecté la femme et les filles de Darius , ses prisonnières. » Volt. « Tubéron, personnage très-vénérable par sa vertu , et celui de tous les Romains qui se maintint dans sa pauvreté avec le plus de magnanimité et de constance. » Roll. Ruffon dit de l'aigle et du lion qu'ils ont de la magnanimité . « On dit que Molière donna cent louis à Racine pour l'encourager à entreprendre une tragédie. Cette générosité de la part d'un comédien , qui n'était pas riche , me touche autant que la magnanimité d'un conquérant qui donne des villes et des royaumes. » Vauv.
Ah! seigneur! qu'éloigné du malheur qui m'opprime
Votre cœur aisément se montre magnanime/ (Agamemnon à Ulysse dans Iphigénie). Rac.
GRATITUDE , RECONNAISSANCE. Souvenir des bienfaits reçus.
La gratitude est un sentiment , le souvenir du cœur; la reconnaissance est en action, c'est le souvenir de la conduite. On dit un sentiment de gratitude (Bourd., J. J.), et un acte de reconnaissance (Fén. , Ducl.). On reçoit un bienfait avec gratitude (Bourd., S. S., Beaum.) 3 c'est-àdire avec telle disposition de l'âme ; on fait telle chose par reconnaissance (Boss. , Volt.), c'est-àdire en retour, en revanche, par réciprocité.
Cette différence résulte de l'étymologie comme de l'usage : gratitude , état ou habitude sensible d'une personne qui sait gré, qui éprouve du contentement et de l'affection en songeant à une grâce reçue : reconnaissance , action de reconnaître , c'est-à-dire d'avouer qu'on est redevable , et même de rendre, de récompenser, de s'acquitter.
« Si l'homme , dit Ëpictète , avait quelque sentiment d'honneur et de gratitude, tout ce qu'il voit dans la nature , tout ce qu'il éprouve en lui-même serait pour lui un sujet continuel de louange, de reconnaissance , d'action de grâces.» Roll. «Naaman, guéri de sa lèpre, dit à Elisée, pour lui témoigner sa gratitude, qu'il adorera le Dieu des Juifs par reconnaissance. » Volt. « Moins nous avons mérité l'indulgence du jubilé , plus nous doit-elle être un motif puissant pour redoubler notre gratitude et notre amour; si on annonçait à un réprouvé qu'une telle rémission lui est accordée , quels seraient les transports de sa reconnaissance et de sa joie! » Bourd. « Une âme pleine du souvenir des bienfaits de Dieu, prend le calice du salut, et pleine de confiance en le présentant , elle se croit auprès de Dieu quitte de tout du côté de la reconnaissance. De quels sentiments , au reste , accompagne-t-elle cette offrande , de quelle gratitude et de quel zèle pour la gloire d'un Dieu si libéral ! » 1d. « Les bienfaits de Dieu considérés par la vertu de gratitude , ou désirés par celle de l'espérance , nous aident à l'aimer pour lui-même. Dans le plus parfait état, les actes d'espérance et de reconnaissance deviennent de plus en plus fréquents. » Fén. Dieu veut que nous ressentions
de la gratitude pour les hommes, qui ont été les instruments de ses bienfaits envers nous ; « et il veut aussi qu'ils tiennent sa place pour recevoir extérieurement de nous les effets de la reconnaissance que nous lui devons. » Nie.
Ainsi, la gratitude est intérieure et consiste dans un sentiment de tendresse : on inspire de la gratitude (Labr. , Mass.), on substitue dans un cœur la gratitude à l'indignation (J. J.), ou bien on y éteint la gratitude par la manière dont on recd service (Nie). « Tout devient sentiment dans un cœur sensible. Julie ne trouve dans l'univers entier que des sujets d'attendrissement et de gratitude. » J. J. La reconnaissance, au contraire, est extérieure et consiste dans des démarches , des actions , des démonstrations : l'empressement (Boss.), les transports (Bourd.) de la reconnaissance ; rendre le public témoin de sa reconnaissance (d'Ag.). « David considérant les immenses profusions de Dieu envers lui, se sentit obligé par reconnaissance de faire de magnifiques préparatifs pour orner son temple.» Boss.
La gratitude est due à la bienfaisance , la reconnaissance au bienfait. Nous devons toute notre gratitude à celui qui ne veut pas de reconnaissance. Comptez sur ma gratitude, c'est-à-dire sur mon souvenir affectueux; comptez sur ma reconnaissance, fait espérer, en récompense, des secours ou des services.