DEUXIÈME PARTIE
que , si je voulais le bien servir , je pouvais compter qu'il me ferait un heureux sort. » Les. « Je gémissais du sort qui m'avait amené là (dans une retraite de nouveaux convertis), comme si ce sort n'avait pas été mon ouvrage. » J. J. Les faveurs de la fortune vous mettent dans la prospérité; celles du sort vous donnent en partage un état qui vous convient:
2° Destin , destinée , fatalité.
Destin et destinée ont été distingués l'un de l'autre, Impartie, p. 198. Leur principale différence est la même que celle qui sépare fortune et sort. Le destin est la cause, le personnage, le dieu; la destinée est l'effet, la détermination, ce qui a été arrêté par le destin. D'ailleurs , destin est plus grand et plus noble que destinée. Par ces deux raisons, vous trouverez souvent ensemble Infortune et le destin plus ou moins personnifiés. « Les auteurs tragiques bravent en veTs la fortune , accusent les destins et disent des injures aux dieux. » Mol. « Les anciens croyaient à la puissance irrésistible du destin et de la fortune. » Marm. D'un autre côté , il n'est pas rare que l'analogie de destinée et de sort les réunisse dans une même phrase.
On dit qu'Iphigénie , en ces lieux amenée,
Doit bientôt à son sort unir ma destinée.
(Achille dans Iphigénie). Rac.
« Il m'avait promis de m'informer de son sort.... L'incertitude où j'étais de sa destinée me causait une profonde tristesse. » Les. « L'Egypte, toute vaincue qu'elle était , se vantait de nourrir ses vainqueurs , d'avoir leur sort entre ses mains , et de régler par son fleuve leur bonne ou mauvaise destinée. » Boll.
Fatalité est un terme métaphysique , abstrait , impropre en poésie, lequel exprime la qualité essentielle du destin et de la destinée , d'être contraires au libre arbitre, a On rejeta le divorce , on mit dans le mariage la gêne , la nécessité et la fatalité du destin même. » Montesq. « Les pharisiens admettaient la fatalité de la destinée.» Volt. La fatalité est aussi le caractère de l'étoile. <r Admirez la fatalité de mon étoile. » Les. De plus , la fatalité ne s'individualise pas dans les personnes , on ne dit point ma fatalité , et quand ce mot s'applique à un événement particulier, il le suppose toujours fâcheux, ainsi que l'adjectif correspondant fatal, a Quelle infortune ! quel accident ! quelle fatalité! » Mol.
3° Étoile.
Ce mot ressemble plus à destin, à destinée et à fatalité qu'aux trois premiers. Mais il a cela de propre , que rappelant un préjugé décrédité aujourd'hui, l'influence des astres sur les événements de la vie humaine , il est familier ou ne s'emploie que par plaisanterie. Mme de Sévigné parlant de deux frères qui avaient fait des mariages bizarres, écrit : a II y a des gens dont l'étoile fait rire. » a II n'y a qu'une étoile bizarre et infortunée qui pût empêcher le succès d'une affaire si bien conduite. » Boil. a Si cela continue , je crois qu'à la fin je serai un sot ; il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse m'en dispenser. » Montesq. « Ici les maris prennent leur parti de bonne grâce, et regardent les infidé-
lités comme des coups d'une étoile inévitable. » Id.
L'étoile est forte , et c'est souvent le lot De la beauté d'épouser un magot.
(Dorflse dans la Prude). Volt.
a Vous êtes le meilleur des maîtres , et pourtant je vous quitte ; vous savez qu'il faut suivre son étoile. y> Les. Quelquefois , en se servant de cette expression, on dit un mot de la superstition qu'elle implique, par cela même que cette superstition est passée de mode. « Mon impératrice de Bussie est morte, et, par la singularité de mon étoile , supposé que j'aie une étoile , il se trouve que je fais une très-grande perte* » Volt. « La Gouville discourait et parlait de son étoile ; enfin, que c'était son étoile qui avait fait ceci, qui avait fait cela. Segrais se réveilla comme d'un sommeil et lui dit : Mais , madame , pensez-vous avoir une étoile à vous toute seule? Savez-vous bien qu'il n'y en a que mille vingtdeux? » SÉV.
HASARDER, RISQUER; —AVENTURER. Exposer à des chances ou au sort : son argent au jeu; sa vie, son honneur, sa réputation; un combat. Hasarder , risquer.
D'abord risquer ne se prend pas toujours selon la définition générale qui vient d'être donnée de ces trois mots, c'est-à-dire dans le sens actif, mais bien aussi quelquefois dans le sens passif : il ne désigne pas toujours l'action libre, volontaire, d'exposer à des chances, mais le fait d'y être exposé, un accident souffert, un danger qu'on court et qu'on n'encourt pas. oc Pourvu que je ne risque point de perdre votre amitié , je peux hasarder tout le reste; car qu'est-ce que le reste ? » Volt. « On peut hasarder dans tout genre d'ouvrages d'y mettre le bon et le mauvais; le bon plaît aux uns, et le mauvais aux autres : l'on ne risque guère davantage d'y mettre le pire ; il a ses partisans. » Làbr. Il n'y a rien à risquer, c'est-à-dire aucun danger à éprouver ou à courir.
Cette distinction peut servir à établir celle des deux mêmes mots , quand ils sont véritablement synonymes, c'est-à-dire tous deux employés activement. Il reste toujours à hasarder quelque chose de plus actif, en quelque sorte. Ce mot est subjectif, ou relatif au sujet qui agit; si bien que hasarder beaucoup , signifie qu'on est trèshasardeux, et marque le degré de hardiesse, oc L'homme d'esprit échoue dans ses entreprises , parce qu'il hasarde beaucoup.... Il compte sur ses propres ressources. » Montesq. Risquer, au contraire, est objectif ou relatif à l'objet; en sorte que risquer beaucoup , c'est être en position de perdre quelque chose de considérable, ou avoir de grandes chances pour perdre. « Les femmes n'aiment pas qu'on les gêne , et c'est beaucoup risquer que de leur montrer des soupçons. » Mol. — On se servira donc de hasarder, toutes les fois qu'on aura égard aux qualités du sujet , à son imprudence ou à sa sagesse , à son ! assurance ou à sa timidité , à son mérite ou à sa 1 faute , toutes les fois qu'on voudra le représenter ! comme plus ou moins hasardeux ou entreprenant , comme se hasardant ou osant plus ou
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
moins, « Ils cherchent quel commis imprudent veut hasarder sur une carte les deniers de sa caisse.» Labr. «Vous seriez imprudent de ne pas hasarder votre vie pour en gagner dix à ce jeu. » Pasc. « Au Japon, un homme qui hasarde de l'argent au jeu est puni de mort. » Montesq. « On ne ferait jamais rien en ce monde , si en ne se hasardait pas un peu. » Volt.
Mais si vous vous hâtez , si vos soins imprudents Appellent en ces lieux Oreste avant le temps, Si d'Égisthe jamais il affronte la vue, Vous hasardez sa vie et vous êtes perdue. Id.
Mais on emploiera risquer , s'il s'agit de porter l'attention sur la chose même qui est placée entre des chances égales de gain et de perte , et particulièrement sur sa quantité, a II n'était jamais permis aux marchands de risquer le bien d'autrui , et ils ne pouvaient même risquer que la moitié du leur. » Fén. « Il risque chaque soir au jeu cinq pistoles d'or. » Labr. « Vous risquez ici plus que vous ne pensez. » Mol.
Je risque plus du mien que tu ne fais du tien. Id.
D'un autre côté, risquer annonce moins de prohabilité de gain , moins de confiance dans le succès. On hasarde quand on a l'espoir de réussir , quoique à la rigueur on puisse échouer ; on risque quand les chances de perte et de gain sont parfaitement égales, pour sortir d'une crise , dans une position au moins aussi fâcheuse que favorable, a Je pense qu'à la reprise de cette pièce , on pourrait hasarder ce qu'il a été trèsprudent de ne pas risquer aux premières représentations. » Volt. — S'il y a de la hardiesse à hasarder , il y a plutôt de la témérité à risquer. « Je n'aurai pas la témérité de risquer des conseils sur votre conduite. » J. J. « Scipion ne voulut pas suivre l'avis de Caton , de traîner la guerre en longueur; il risqua tout et perdit tout. » Montesq. « L'amour risque des choses extraordinaires. » Mol.
Nous n'avons point voulu, de peur du personnage,
Risquer à nous tenir ensemble davantage ;
C'était trop hasarder. Id.
Les soldats hasardent leur vie toutes les fois qu'ils vont au combat avec la confiance qu'ils battront les ennemis. « Chacun était content de hasarder sa vie à toute heure sous un chef si sage (Philoclès) et si appliqué à se faire aimer. » Fén. On risque sa vie quand il y a moins lieu de penser qu'on échappera du péril. « Je me représente , à toute heure , ce péril étonnant , cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie pour dérober la mienne à la fureur des ondes. » Mol.
Aventurer suppose de l'ignorance et de l'étourderie. C'est aventurer son argent que de le prêter à une personne insolvable sans s'informer si elle pourra le rendre. D'ailleurs , on est plus en danger de perdre ce qu'on aventure que ce qu'on hasarde ou ce qu'on risque. « Gageons cent pistoles. — Ton argent court grand risque. — Le tien est bien aventuré. » Mol. « Vendôme crut Stanhope aventuré mal à propos , en état d'être enlevé, et trop éloigné de l'armée de Staremberg pour en être secouru à temps. » S. S.
a Les meilleurs généraux hasardent des ba-
tailles , et ne les risquent que quand la nécessité l'exige ; les mauvais les risquent pour s'être trop aventurés. » Cond.
HATIF, PRÉCOCE/PRÉMATURÉ. Qui n'est pas tardif.
De ces trois termes, hâtif, qui se hâte, est le plus général. On le dit du fouet avec lequel un cocher hâte où presse ses chevaux :
Les fouets hâtifs sont déployés, Qui de cent diverses manières Donnent à l'air les étriYières. J. B. Rouss. On s'en sert pour qualifier un homme pressé de faire une chose. Dans le Droit du seigneur , de Voltaire, le bailli dit à Mathurin qui veut se marier à l'instant :
Vous êtes trop hâtif; Et pour signer vous devriez attendre Que monseigneur daignât ici se rendre.
Cette épithète s'applique aussi à ce qui croît vite, qu'il s'agisse de plantes , de fleurs ou du corps de l'homme , et par extension au terrain même où ce qu'on plante ou ce qu'on sème met peu de temps à venir. Enfin on appelle hâtives certaines productions de la terre propres à nous nourrir, et c'est alors que cet adjectif devient assez étroitement synonyme des deux autres : des fruits hâtifs , des fruits précoces, des fruits prématurés, c'est-à-dire de bonne heure mûrs et .bons à manger.
Hâtif, ayant été formé de hâter ou se hâter, verbe tout français dont l'origine est incertaine , mais probablement germanique, est sans noblesse, peu usité au propre et à peu près inusité au figuré : il ne se dit guère communément que dans le langage particulier et vulgaire du jardinage. Au contraire , précoce et prématuré, tirés immédiatement des mots latins prœcox et prœmaturus, appartiennent à la langue ordinaire et sont fréquemment employés dans tous les genres de style tant au propre qu'au figuré.
Précoce et prématuré ont le même sens étymologiquement. Précoce, prœcox, de prse coquere, c'est-à-dire cuit ou mûri avant, avant la saison ou avant les autres; prématuré, prœ maturus, c'est-à-dire mûr ou mûri avant, avant la saison ou avant les autres. Toute la différence entre ces deux mots tient à la terminaison de prématuré , qui est visiblement passive.
Les fruits précoces sont tels naturellement ; ils ont été produits et portés par des arbres précoces. Les fruits prématurés ont été rendus tels ; c'est chez eux une qualité reçue , le résultat d'influences subies. Avec des arbres d'une espèce choisie , dans une terre meuble et bien exposée , vous avez des fruits précoces; avec des serres chaudes , vous obtenez des fruits prématurés.
Mais c'est au figuré surtout que cette différence est remarquable et qu'il importe de ne s'en point écarter. Précoce s'emploie en parlant de ce qui est naturel ; et prématuré en parlant de ce qui est fait ou produit. Un accouchement précoce (Buff.) est un accouchement avant terme, mais non pas causé , comme un accouchement prématuré (Fén.) , par quelque accident. D'autres fois , et même le plus souvent, la différence, toujours conforme à celle du propre , consiste en ce que