‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 576 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Les premières supposent une relation actuellement établie entre notre intelligence et les objets sur lesquels elle a prise; les dernières la supposent fécondée sans doute antérieurement, mais actuellement renfermée en elle-même et combinant ou produisant en vertu d'une énergie qui lui est propre. Les unes appartiennent à tous ceux qui veulent s'en emparer; les autres nous sont plus personnelles, on ne peut nous les ravir sans plagiat. « Vous devez plus à Dieu qu'un autre, vous qui avez acquis beaucoup de connaissances très-utiles, et qui avez l'esprit exercé aux réflexions les plus sérieuses. » Fén. « Alors les hommes ne peuvent mutuellement se faire connaître leurs pensées que par le moyen des idées qui sont communes à tous. » Cond.

1° Idée , notion , connaissance.

Idée , de ISsîv , voir , îSéoc , image, est une représentation pure et simple des choses , une appréhension dénuée d'affirmation et de négation. Ainsi, quand nous assistons à un spectacle et que nous ne songeons point à juger de la vérité ou de la fausseté de ce qui se passe sous nos yeux, nous recevons par la vue un grand nombre d'idées. Les idées ont encore cet autre caractère de nous advenir sans travail, sans application de notre part ; souvent même elles nous obsèdent. Or, comme c'est principalement pendant le rêve et la rêverie que nous nous abstenons de juger expressément et volontairement de la vérité et de la fausseté d'es choses qui nous préoccupent , et que nous abandonnons notre intelligence à ellemême, Vidée est surtout d'un rêveur : la rêverie se repaît d'idées riantes, légères, capricieuses. Vidée a même étéprise pour la rêverie elle-même, pour un rien , une chimère. Maître Jacques dit à Harpagon, sur les chevaux que celui-ci laisse mourir de faim : « Ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes , des façons de chevaux. » Mol.

Mais, direz-vous, ce triomphe héroïque N'est qu'une idée , un songe platonique.

J. B. Rotrss.

Le roi n'est qu'une idée, et n'a de son pouvoir

Que ce que par pilié vous lui laissez avoir. Corn.

Dieu, dont jusqu'au tombeau leur âme possédée

Fit son seul aliment, n'est-ce rien qu'une idée?

Lamartine.

« On me dira que ces prétentions, ces espérances , ces désirs n'ont rien de réel , que ce sont de simples idées, et communément de vaines chimères. » Bourd. « Cette sentence n'est donc qu'une pure idée, le songe d'un homme qui veille , le jeu ou l'égarement d'un esprit qui bâtit en l'air. » Boss.

La notion et la connaissance \ outre une simple appréhension, impliquent une croyance ou un jugement. Nous les acquérons plutôt qu'elles ne nous adviennent, et si le mot idée se dit surtout quand iî s'agit d'images et de rêveries , notion et connaissance se disent en matière de science et d'érudition. Vidée , c'est ce qu'on se représente : elle est claire ou obscure , distincte ou confuse, et s'exprime par un mot. La notion et la connaissance , c'est ce qu'on sait : elles sont nombreuses, superficielles , étendues , etc. , et s'expriment par des propositions.

La notion, à son tour, se distingue aisément de la connaissance. C'est un simple aperçu, une vue générale et sommaire, une connaissance enveloppée , élémentaire , superficielle et qui par conséquent demande pour être acquise peu de travail. Les sciences donnent des notions préliminaires avant de donner des connaissances. On n'a qu'une légère notion d'une affaire avant d'en prendre connaissance, a Je n'ai pas une connaissance parfaite de cela, je n'en ai qu'une simple notion, qu'une faible notion. * Acad. « Les Romains ne nous donnent des Gaulois et des Germains que des notions très-imparfaites. » Roll. On a quelques notions en chimie , en philosophie , en mathématiques. Les notions du bien et du beau , les notions du sens commun sont des vérités générales relatives au bien, au beau, etc., auxquelles toutes les intelligences arrivent, et desquelles le travail et le raisonnement peuvent faire sortir des connaissances.

La connaissance en effet est en germe dans la notion, et il faut, pour l'en tirer, éclaircir et développer la notion par l'étude. Nul n'a de connaissances qui n'ait cherché expressément à les acquérir, qui ne se soit familiarisé avec leur objet. Les connaissances sont d'ailleurs systématisées ou susceptibles de l'être. Toute science est un système de connaissances. Enfin, les connaissances sont considérées comme fixées dans l'entendement d'une manière durable et y formant un recueil. On enrichit son esprit de connaissances. Les- connaissances d'un homme, c'est tout ce qu'il a appris , tout ce qu'il sait. Employé dans certaines phrases en un sens absolu , le mot connaissance exprime toujours ce que l'on sait bien , dans tous les détails : prendre connaissance d'une affaire , juger en connaissance de cause , se trouver en pays de connaissance.

2° Imagination , conception , — réflexion , pensée.

V imagination et la conception sont le produit du travail de l'intelligence sur les idées , c'est-àdire des combinaisons telles que celles du visionnaire ou du peintre , de l'artiste, de l'homme qui compose dans un genre quelconque ; la réflexion et la pensée sont le produit du travail de l'intelligence sur les notions et les connaissances, c'està-dire des combinaisons telles que celles des penseurs, des philosophes et des savants. De plus, il n'y a pas dans la production des premières , bien qu'émanant aussi du travail intime de l'esprit , autant d'attention expresse , d'application volontaire; elles peuvent avoir quelque chose de spontané , d'inspiré.

Imagination , conception.

L'imagination est la conception du rêveur. Elle a toujours quelque chose d'irrégulier , de bizarre, de fortuit; c'est une fantasmagorie. En effet, on dit des imaginations étranges, folles, vaines, creuses, grotesques, extravagantes; se repaître d'imaginations. La conception est l'imagination du poëte , c'est-à-dire une imagination conforme aux règles du goût. Nous ne gouvernons pas nos imaginations : elles ne supposent en nous que des idées et la capacité de les associer involontairement. Mais nous surveillons , si

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

nous ne gouvernons pas, nos conceptions : elles supposent que nous pouvons combiner des idées de manière à produire certains effets. L'Iliade et l'Enéide sont de belles conceptions. On dit de rares, de brillantes, de riches conceptions. ce Ces philosophes ont cru concevoir des choses qui n'étaient que dans leur imagination. » Cond.

Réflexion, pensée.

La réflexion est beaucoup plus relative que la pensée. Elle marque le résultat d'un examen de certaines connaissances déterminées. On fait des réflexions sur un sujet donné ou sur une action qu'on va faire. On dit bien les pensées de Pascal; on ne dirait guère les réflexions de. Pascal à moins d'ajouter sur quoi elles roulent. « M. Nicole a donné au public deux tomes de réflexions sur les épîtres et sur les évangiles. » Rac. «C'est ce que j'ai dit dans quelques petites réflexions sur Pascal. » Volt. « Louis Racine dit dans ses réflexions sur la poésie qu'Horace et Virgile gâtèrent Auguste.» Id. —Les réflexions d'ailleurs semblent être plus amenées par le sujet , et partant moins originales; ce sont des résultats de comparaisons, des combinaisons plutôt que des créations; la pensée est plus nôtre , parce qu'elle est plus indépendante. « Que ces paroles sont dignes d'être méditées , et qu'elles peuvent servir de matière à de belles réflexions ! » Boss.

Le mot pensée, de pensare , peser, est donc le terme qui exprime de la façon la plus générale l'œuvre de notre intelligence sous la direction expresse de notre volonté. Voilà pourquoi de tous les actes de l'esprit ou de l'intelligence la pensée seule nous est imputable ; pourquoi on la dit bonne ou mauvaise, noble, sublime ou basse, vertueuse ou coupable. C'est aussi pourquoi ce mot s'emploie généralement pour exprimer tout acte de l'intelligence qui demande attention , méditation , grand examen , comme nos projets, nos desseins, nos résolutions. Voilà pourquoi enfin dans les systèmes philosophiques qui, comme celui de Descartes, rapportent à la seule puissance de l'esprit à peu près tout ce que nous savons, le mot pensée se dit de tous les actes et de tous les produits de notre intelligence; au lieu que dans ceux qui, comme celui de Condillac , font venir de l'extérieur tout ce que possède notre intelligence , c'est le mot idée qui jouit de ce privilège. Mais, quoique conservant encore des traces de cette grande généralité attribuée par les philosophes aux deux mots idée et pensée , le langage commun dans les cas où il est besoin d'une grande précision , maintient entre eux et entre tous ceux qui les accompagnent dans cet article les distinctions que nous avons signalées.

Il suffit d'avoir un entendement pour acquérir des idées , et de pouvoir les lier pour former des imaginations. Les animaux paraissent capables de l'un et de l'autre. L'homme le plus ordinaire est apte à recevoir des notions , et , pourvu qu'il travaille, un grand nombre de connaissances scientifiques. Il faut avoir reçu de la nature quelque souffle inspirateur pour former des conceptions brillantes; un esprit doué de justesse et de rectitude pour faire de bonnes ré-

flexions, et du génie pour produire des pensées neuves.

ILLUSION, CHIMÈRE. Idées fausses , erronées , sans fondement, dont l'esprit est pénétré, et provenant d'apparences trompeuses ou de vaines imaginations. On se repaît d'illusions et de chimères; un homme est plein d'illusions, et il a la tête remplie de chimères.

Illusion , du verbe latin illudere , se jouer , se moquer, marque l'action des objets sur nous, et l'effet qui en résulte. L'illusion a un double caractère : d'abord elle n'est pas toute gratuite, elle suppose au dehors des objets qui agissent sur nous de manière à nous tromper , qui se font voir autrement qu'ils ne sont; et ensuite elle est subjective, c'est-à-dire qu'elle fait considérer l'erreur par rapport à son effet sur nous. La chimère, au contraire, est tout entière le produit de l'imagination, comme le monstre fabuleux qu'elle signifie primitivement , et , de plus , elle se considère objectivement, en soi, comme étant belle , extravagante, réalisable, possible ou impossible. — Deux différences qui demandent à être développées.

L'illusion suppose des choses existantes, et se rapporte à la manière dont elles se montrent à nous ou à la manière dont nous les voyons; elle est le fait de. l'esprit qui se laisse abuser ou qui embellit, exagère; elle est contraire à la vérité et tombe dans le domaine de la logique, a Les sophistes n'éblouissaient que la multitude; les sages se garantissaient de l'illusion. » Barth. La chimère est une pure invention, une pure création; elle représente des choses qui n'existent pas et ne. sauraient exister; elle se rapporte à l'existence et.non aux couleurs, à la forme de la chose ; elle est contraire à la réalité et tombe dans le domaine de l'ontologie. « Ceux qui ont la fièvre chaude , ceux qui dorment ne voient-ils pas des chimères de toutes façons qui ne furent jamais? » Mal. Un homme à illusions est un homme prévenu , passionné , qui est le jouet des choses ou de son imagination : il ne voit pas ce qui est comme il est. Mais un homme à chimères est un homme à projets extravagants , qui a un grain de folie , qui se crée des fantômes , qui voit ce qui n'est pas. Chimère enchérit donc sur illusion. C'est ainsi que l'entendent nos meilleurs écrivains. « Les vérités abstraites n'agissant presque jamais sur nos sens , on les prend pour des illusions et pour des chimères. » Mal. ce Sciences imaginaires qui laissent à ceux qui les embrassent ce caractère de folie qui fait qu'on prend plaisir à se repaître d'illusions et de chimères. » Id. ce Quoique tout cela fût autant d'illusions et de chimères ,... » Bourd. ce Voilà dans quel esprit on jouit; tout le reste n'est qu.' illusion , chimère, sotte vanité. » J. J.

Illusion , d'origine verbale , exprime un fait et son rapport à nous qui en sommes le but : on se fait illusion comme on se fait mal, honneur, justice. Chimère, d'origine nominale, signifie l'objet même sur lequel porte l'erreur , et n'a pas de rapport à nous : on se met des chimères en tête et non .des illusions ; on ns se fait pas chimère, on se crée une ou des chimères. L'illusion,

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