INTRODUCTION. LXVI
l'étranger. L'Académie ne fit que confirmer le jugement du public en admettant dans son sein ce philologue distingué, le premier qui se soit occupé de la synonymie des mots d'une manière spéciale, et dont le livre a obtenu cet éloge de Voltaire : « Il subsistera autant que la langue et servira même à la faire subsister. » Ces études n'ont rien perdu de leur attrait ; elles ne demandent qu'à être ranimées. L'Académie, qui a couronné l'ouvrage de l'abbé Roubaud, sans pouvoir, à cause des événements, lui accorder, comme à Girard , les honneurs suprêmes delà littérature, vient.de témoigner, d'une manière extrêmement flatteuse pour notre amour-propre, qu'elle a cessé d'y rester indifférente. L'esprit philosophique est maintenant trop répandu pour que le public n'y reprenne pas goût comme au siècle dernier. Exécutée sur un plan tout autrement vaste, qui a permis d'embrasser et d'utiliser tous les travaux partiels déjà connus, la même entreprise a dû changer de point de vue et de méthode. Girard, comme s'il se fût agi de travailler pour l'avancement d'une langue encore imparfaite, n'avait consulté que ses propres réflexions. Il fallait désormais fixer la valeur des mots d'une langue évidemment parvenue à son point de maturité, en suivantdes principes de distinction non plus instinctifs et partant arbitraires, mais scientifiques et par conséquent légitimes et sûrs, en constatant l'usage des auteurs classiques et en élevant la synonymique, comme disent les Allemands, à la hauteur d'une science rétrospective. Telle est du moins la manière dont j'ai conçu cette grande tâche d'après mes maîtres, Beauzée, Gondillac, d'Alembert, Roubaud et M. Guizot, et telle est, pour la remplir, la marche que j'ai suivie.
Que les différences cachées sous l'apparente identité des termes synonymes soient rarement senties, et qu'il importe néanmoins beaucoup et sous divers rapports qu'elles le soient, c'est ce qui résulte de tout ce qui précède. Je suis donc dispensé de répondre à l'objection suivante, elle se trouve déjà résolue : ou ces différences s'aperçoivent d'elles-mêmes, et dans ce cas il n'est pas besoin de livre ni de science qui enseigne expressément à les trouver ; ou elles échappent au commun des penseurs , et alors ce sont des subtilités dignes tout au plus d'attirer l'attention des grammairiens et qu'on peut négliger impunément.
ïl s'élève toutefois contre la doctrine des synonymistes d'autres difficultés qui demandent un examen à part, parce qu'elles provoquent des restrictions ou des explications qui n'ont pu encore trouver place jusqu'ici.
La première qui se présente nécessairement à la pensée, dans un temps comme le nôtre, où des écrivains se glorifient d'avoir secoué toute espèce de joug, c'est que l'esprit, préoccupé du soin de peser les mots, doit perdre dans la recherche scrupuleuse de pareilles minuties une grande partie de sa vigueur, et devenir incapable de mouvement et d'élévation. Mais l'étude des synonymes ne nuit réellement au génie, en ralentissant son activité et en arrêtant son essor, que quand elle n'est pas faite à propos. Ce n'est pas pendant le moment où s'opère le travail de la conception, mais bien avant, qu'il convient de s'y livrer. Il faudrait de bonne heure s'être tellement familiarisé avec les distinctions établies entre ces sortes de mots, que les meilleurs et les plus justes vinssent comme