‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 60 sur 881 · LXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXVIII INTRODUCTION

d'eux-mêmes s'adapter aux idées, sans qu'on eût besoin d'y songer, non plus qu'aux règles de la grammaire, lorsqu'on est à méditer un sujet. On parviendrait ainsi à n'employer jamais que les termes les plus justes, sans effort, sans se donner d'entraves, sans cesser d'être naturel. C'est pourquoi l'étude des synonymes aurait place dans un système d'instruction vraiment national et bien entendu. Elle devrait, non moins que la grammaire, occuper la jeunesse des écoles. C'est ce qui se pratique en Allemagne et ce qui se pratiquerait aussi chez nous, si l'Université de France avait été fidèle ou était revenue, sur ce point essentiel, àla pensée de Fontanes, son premier grand maître.

Cependant, les prétentions des synonymistes ne sont-elles point exagérées ? Ne couvrent- elles pas, de la part de la logique et des sciences, une tentative d'usurpation sur les lettres ? Exiger du poëte et du philosophe, par exemple, la même attention dans le choix des mots, sous le rapport de la justesse, n'est-ce pas méconnaître la diversité des buts auxquels ils tendent l'un et l'autre? Et n'y a-t-il pas une foule de cas, dans lesquels il est permis à l'écrivain artiste de prendre parmi plusieurs termes synonymes celui-ci ou celui-là, sans égard à la nuance d'idée qui le distingue des autres ? Cette observation est juste ; il s'agit seulement d'en fixer la portée.

Girard convient lui-même, ainsi que d'Alembert, qu'il y a des occasions où logiquement le choix entre plusieurs synonymes est assez indifférent. Il n'est.pas toujours nécessaire ni même utile de présenter comme modifiée de telle manière l'idée principale signifiée par tous : c'est alors qu'on peut, à son gré, employer l'un ou l'autre, et qu'en affectant une grande sévérité on donnerait au style une roideur, une monotonie et une régularité fastidieuses. Ainsi le pratiquent nos meilleurs écrivains : ils ne sont quelquefois déterminés à préférer telle expression synonyme de telle autre, dont ils viennent de se servir, que par le besoin d'éviter une répétition ; et c'est pourquoi de ce que deux ou plusieurs mots ayant une signification semblable se trouvent dans une même phrase ou dans un même passage, il ne faut pas conclure aussitôt que l'auteur ait eu l'intention de les opposer en attribuant à chacun une nuance particulière, comme penche naturellement à le croire un synonymiste désireux de confirmer ses distinctions par des exemples décisifs. Ce qui prouve encore que l'observation des différences spécifiques des synonymes n'est pas toujours obligatoire, c'est que d'un grand nombre de termes analogues pour le sens deux ou trois seulement se rencontrent quelquefois dans tout un livre, dont l'auteur a eu besoin d'exprimer à chaque instant l'idée qui leur est commune à tous. Dans chaque famille de synonymes, tout écrivain a ses termes de prédilection, et, pour ainsi dire, ses habitués, auxquels il ne renonce que pour rendre une nuance d'idée bien spéciale et saillante.

Cette concession faite, Girard ajoute, et je me hâte d'ajouter avec lui, qu'il y a encore plus d'occasions, où les synonymes ne doivent ni ne peuvent figurer l'un pour l'autre. Reste à déterminer dans quels genres de discours ou d'écrits ces occasions sont plus fréquentes ou plus rares.

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