‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 61 sur 881 · INTRODUCTION. LX1X · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. LX1X

Le langage didactique, celui qui sert à renseignement des sciences et des arts, demande une précision continue. Comme en l'employant on se propose uniquement d'instruire, la règle à son égard est inflexible: tout ce qui n'est pas clair lui répugne; il faut en bannir toute expression louche ou indécise capable de jeter dans l'esprit de l'obscurité ou de la confusion; là point de synonymes, de termes libres, qu'on puisse, suivant son caprice ou des exigences étrangères à l'idée, agréer ou rejeter; chaque mot doit y avoir une valeur propre et distinctive qui seule lui mérite d'être préféré ,aux autres. Du reste, il n'y a pas ici de difficulté. Il suffirait d'ouvrir des livres de logique, de métaphysique, de mathématiques, de jurisprudence, de théologie, pour juger, parle soin que mettent leurs auteurs à déterminer exactement la signification des termes, combien il leur paraît essentiel de s'y conformer en écrivant. Un autre fait non moins significatif, c'est que parmi les synonymistes on compte surtout des philosophes, le sophiste Prodicus, Eberhard, Gondillac, Beauzée, et même des mathématiciens, comme Romani et d'Alembert.

Mais il y aurait en effet de l'injustice à vouloir imposer la même obligation au langage oratoire et poétique. Le but de celui qui le parle n'étant pas seulement de se faire comprendre, mais aussi et surtout de plaire et de toucher, de quel droit l'empêcherait-on d'user des mots en conséquence ? Une plus grande latitude lui sera donc laissée : il pourra considérer et traiter comme équivalentes pour le sens des expressions qui différent pourtant aux yeux du philosophe. Encore faut-il s'entendre sur ce privilège. Il n'emporte pas que l'orateur et le poëte feront des mots un usage tout à fait arbitraire ; et, par rapport à l'usage qu'il leur sera donné d'en faire, les instructions des synonymistes ne cesseront point de leur 'être utiles. Toujours ils devront, parmi ces termes égaux pour le sens, savoir distinguer et choisir les plus forts , les plus expressifs et les plus nobles ; or, ils les trouveront aussi caractérisés sous toutes ces faces dans les dictionnaires des synonymes. Ainsi, qu'un orateur, quand il veut insister pour frapper davantage, accumule les expressions communément tenues pour synonymes, la raison la plus sévère ne saurait le trouver mauvais. Mais de le faire à l'aventure, de manière, par exemple, à placer après un mot un mot synonyme qui ait moins de force ou de clarté, c'est ce qui n'est permis qu'aux improvisateurs, comme condition nécessaire au succès de leurs tours de force. Tout genre de littérature sérieux exige que rien n'y soit donné au hasard de ce qui peut se faire par réflexion et industrie. La seule différence qu'il y ait, sous ce rapport, entre les sciences et les arts oratoire et poétique, c'est que les mots se choisissent dans les unes toujours suivant leur conformité logique avec les idées, et dans les autres suivant aussi leur conformité avec les impressions qu'on a en vue de produire. Et, pour être capable d'apprécier l'une et l'autre conformité, il faut avoir une connaissance presque égale des traités des synonymistes ; car ils déterminent non-seulement les nuances de signification des mots, mais encore leur degré de force, de clarté et de noblesse, aussi bien que les différents styles où il convient de s'en servir.

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