‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 603 sur 881 · INVITER , CONVIER , INDUIRE , ENGAGER · texte numérisé non relu

INVITER , CONVIER , INDUIRE , ENGAGER

Agir sur quelqu'un d'une manière 'douce , par voie d'insinuation ou de conseil , pour lui faire faire quelque chose.

Inviter et convier paraissent dériver , l'un du latin vita, vie, et l'autre du français vie; et c'est apparemment à cause de cela que tous deux se disent particulièrement bien en parlant d'un repas auquel on prie de venir prendre part. Les invités et les conviés sont appelés à une table où ils trouvent leur vie , où ils vivent aux dépens de celui qui donne à dîner.

Mais inviter est le latin invitare; au lieu que convier, ayant pour élément principal le mot français vie, a une physionomie plus française. Outre cela, dans inviter, in, en, dans, à, marque le but ; et dans convier, con ou cum , ensem-

ble , indique le fait ou l'habitude d'être ou de vivre ensemble. Par ces deux raisons, inviter exprime une action qui sent davantage la cérémonie ; et convier, une invitation familière ou affectueuse. La politesse invite; l'amitié convie. On invite des gens de connaissance ; on convie des amis. Vous invitez à un grand repas , à un banquet ; vous conviez à un régal , à un petit repas entre quelques personnes intimes. On invite à une séance académique, à une distribution de prix; on convie à une partie de plaisir. Pendant que la justice invite à- la condamnation des coupables , la bonté convie à l'indulgence. L'Évangile nous invite à vivre chrétiennement ; la grâce nous y convie. La grande chaleur du jour invite au repos (Roll.); le beau temps convie à la promenade (Acad.), à la danse, aux joyeux ébats. Une Académie invite à traiter de telle ou telle manière un sujet de prix qu'elle propose (Fén.); Dieu convie lui-même le pécheur à lui demander des grâces (Mass.). Dans ce vers célèbre de Corneille :

Soyons amis , Cinna , c'est moi qui t'en convie , mettez inviter à la place de son synonyme , tout d'un coup vous détruisez le charme du sentiment qui rend si touchantes les avances d'Auguste et qui fît verser des larmes au grand Condé. Dans cet autre vers du même poëte :

Qui pardonne aisément invite à l'offenser, convier, à la place d'inviter, serait d'une impropriété choquante,

Induire, latin inducere , tromper, séduire, a été formé de in ducere , conduire dans , c'est-àdire dans le piège, dans le danger, dans l'erreur ou autre chose semblable , mettre dedans. C'est pourquoi ce mot se prend ordinairement en mauvaise part ; induire en tentation , à mal faire , à se relâcher dans une bonne œuvre , à erreur ou à croire faussement quelque chose, « Que vous a fait ce peuple? dit Moïse à Aaron (au sujet de l'adoration du veau d'or); et pourquoi l'avezvous induit à un si grand mal ? » Boss. « Si le mouvement seul nous a induits à donner une âme à la matière , la végétation nous y a comme obligés. » Marm.

Engager a cela de propre , qu'il suppose des représentations , une exposition des avantages qu'on doit trouver à prendre tel parti. Vous inviter ou vous convier, c'est simplement vous prier ou vous proposer de venir , comme on le fait quand il s'agit d'un repas; mais vous engager, c'est travailler à vous persuader en vous faisant sentir l'utilité ou la convenance des choses. Un vainqueur invite ou convie une ville à se rendre , en le lui faisant dire , simplement ; il l'y engage, en lui faisant connaître les raisons qui doivent la décider à prendre cette résolution. a. Pour vous engager à mériter cette récompense , je veux vous en découvrir l'excellence et les avantages. » Bourd. « A la fin, le désespoir contraignit le connétable de se jeter entre les bras du duc de Bourgogne , qu'il crut plus aisément pouvoir engager par son intérêt à le protéger contre Louis XL » Boss. « Ils tâchaient d'engager les gouverneuses à me quitter, leur promettant un regral de sel , un bureau à tabac et je ne

sais quoi encore. » J. J. «. Il était parti de Lacédémone des ambassadeurs chargés de rechercher l'alliance du roi des Perses, et de l'engager à fournir de l'argent pour l'entretien de la flotte, » Koll. — Un autre caractère distinctif d'engager , relativement à inviter et à convier, c'est qu'il emporte quelquefois une idée d'engagement , de devoir ou d'obligation. Une personne invitée ou conviée peut refuser , n'est encore tenue à rien ; mais une personne engagée n'est plus libre. a Dieu invite par ses promesses les pécheurs à la réformation de leur vie ; il les y engage par ses bienfaits. » Bourd.

IVRE , SOÛL. Qui a trop bu de vin ou de quelque autre liqueur semblable.

Ivre est moins ignoble et moins odieux. L'homme ivre est pris de vin; l'homme soûl est gorgé de vin. Le premier a bu jusqu'à avoir le cerveau troublé; le second, tout son soûl, jus-

qu'à-être saturé , plein , jusqu'au rassasiement ou • à la réplétion. Dans Yivresse on est gai, exalté, ébloui , on rêve tout haut , on chancelle ; quand on est soûl , on n'en peut plus , on tombe pour cuver son vin et on reste quelque temps enseveli dans sa crapule. Aussi le mot ivre est-il de tous les styles, au lieu que soûl ne convient que dans le moins noble.

Au figuré , ivre se dit de l'espèce de transport ou de délire qu'une passion produit dans l'âme : ivre de joie ou d'ambition.

Vous , dès que cette reine, ivre d'un fol orgueil , De la porte du temple aura passé le seuil....

(Joad parlant d'Athalie). Rac.

Soûl, dans le langage familier ou populaire qui l'admet , signifie rassasié , ennuyé , las d'une chose.

Un rat, hôte d'un champ, rat de peu de cervelle, Des lares paternels un jour se trouva soûl. Laf.

JOIE, GAIETÉ. État ou sentiment agréable de l'âme.

La joie est dans le cœur ; la gaieté, dans l'humeur et les manières. La joie est passive, intime , concentrée , c'est à peine si elle se peint sur le visage et se témoigne par des larmes ; la gaieté , au contraire, est active et extérieure, elle rit, danse, folâtre. Dans la joie, on jouit, on est content, on savoure tranquillement le plaisir de sa situation; dans la gaieté, on se divertit et on divertit, on se livre à des mouvements pleins de vivacité. La joie est un effet : une nouvelle agréable donne de la joie , cause une douce sensation ; la gaieté ne se conçoit que comme active : le vin donne de la gaieté , excite le babil.

On apprend, on entend, on reçoit quelque chose avec joie; on parle, on agit, on célèbre une fête avec gaieté , on se fait remarquer par sa gaieté sur le théâtre , à table , ou dans une partie de plaisir. On est saisi ou ivre de joie , on nage dans la joie ; on réjouit une compagnie par des traits de gaieté (Barth.). «On élève la fauvette pour la gaieté de son chant. » Buff. « La gaieté est la mère des saillies. »Vauv.— «Les Suisses sont furieux dans la colère et leur joie est une ivresse. Je n'ai rien vu de si gai que leurs jeux. » J. J. « A travers la railleuse gaieté du baron, on voyait briller dans ses yeux une maligne joie.. »Id. a Elle fut pendant le souper d'une gaieté , d'une folie inconcevable. Le sultan ne se possédait pas de joie. » Marm. « C'était Socrate qui faisait la joie de la table par sa gaieté et par ses bons mots. » Roll. « Informez-vous comment se pa?sa hier notre repas, avec quels éclats de réjouissance, avec quels transports d'une gaieté folâtre, à quoi ne contribuait pas peu la joie de ce que, dans le tournoi, notre parti n'avait pas eu du dessous. » Id. « Il arrive quelquefois que la possession d'un bien , dont l'espérance nous avait causé beaucoup de joie , nous procure beaucoup de chagrin ; il ne faut souvent qu'un tour d'ima-

gination pour faire succéder une grande gaieté aux larmes qui paraissent les plus amères. » Gir.

La joie est absolue, solitaire , retirée ; la gaieté est relative , et suppose le commerce de la société. On est joyeux pour soi , gai pour soi et pour les autres. « Coulanges était là à la joie de son cœur. Il n'est point encore baissé : je crains pour lui ce changement , car la gaieté fait une grande partie de son mérite. >> Sév. « La gaieté de Pomenars était si extrême qu'il aurait réjoui la tristesse même.... Sa gaieté augmente en même temps que ses affaires criminelles; s'il lui en vient encore une , il mourra de joie. » Id. Avec beaucoup de joie on est un homme heureux ; avec beaucoup de gaieté on est un aimable homme.

Tellement dépendante des impressions, qu'on dit au pluriel, les joies, pour les causes qui produisent la joie, la joie peut être grande, pénétrante, profonde, poussée jusqu'à l'ivresse; mais elle est nécessairement courte, passagère, accidentelle. La gaieté, au contraire, tenant, non pas aux événements, mais au caractère , au tempérament, comme l'indique même la terminaison du mot, est plus durable, moins variable, on la perd et on la reprend ; mais elle est plus superficielle, parce qu'elle est tout extérieure, « Le premier degré du sentiment agréable de notre existence est la gaieté. La joie est un sentiment plus pénétrant. Les hommes qui ont de la gaieté n'étant pas d'ordinaire si ardents que le reste des hommes, ils ne sont peut-être pas capables des plus vives joies : mais les grandes joies durent peu, et laissent notre âme épuisée. » Vauv.

Enfin, lorsque le mot joie se prend abusivement dans le sens de gaieté, pour un éclat de bonne humeur, il marque moins de retenue ou une plus grande effusion : joie bruyante (Acad.) , la turbulente joie (J. J.). « Moncrif portait dans ces sociétés la variété, les grâces, la gaieté, et

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

quelquefois jusqu'à cette joie bruyante que la triste dignité regarde comme un plaisir ignoble.» D'Al.

JOINDRE, ABORDER , ACCOSTER. Arriver vers une personne.

On joint une personne en allant la trouver, en parvenant à être avec elle. On aborde et on accoste une personne , en lui parlant, en se mettant avec elle par le discours en rapport de pensées ou de civilité. Un général d'armée en joint un autre du même parti , pour être plus forts ensemble ou l'un avec l'autre (S. S.); un guerrier en joint un autre du parti contraire pour se mesurer avec lui (Volt. , Roll.) ; un enfant qui s'ennuie loin de ses parents retourne les joindw pour vivre avec eux (J. J.) ; un voyageur enjoint d'autres pour avoir moins à craindre en leur compagnie les attaques des voleurs (Les.); un cerf poursuivi en joint un autre plus jeune et moins expérimenté, pour le faire lever, marcher , fuir avec lui , et afin de le substituer à sa mauvaise fortune (Buff.). Mais toutes les fois qu'on aborde ou qu'on accoste quelqu'un, c'est en lui adressant ou pour lui adresser la parole. Des personnes qui se joignent se rencontrent, viennent à être en même temps dans le même lieu ; des personnes qui s'abordent ou s'accostent lient conversation, se disent ou se demandent quelque chose. Qui ne joint personne, qui n'est joint par personne, est, reste, marche seul; qui n'aborde ou n'accoste personne , qui n'est abordé ou accoste' par personne , est , reste , marche sans entrer en propos avec qui que ce soit.

Aborder, qui signifie primitivement l'action d'un vaisseau d'arriver au bord de la mer, de toucher au port, n"a rien que de relevé. Accoster, au contraire, ne se dit que familièrement; car c'est , au propre , aller se mettre ou s'asseoir à côté, sans façon.

On aborde, dans un salon, dans une assemblée , à la cour , un grand , un personnage , une personne distinguée ou le maître de la maison. « Mais Jésus-Christ , dit Madeleine , est chez le pharisien qui l'a invité à. manger, et ce sera un contre-temps de Vabbrder dans une pareille conjoncture. » Bourd, ce Je fus le seul qui continuai à voir le duc d'Orléans, et chez lui et chez le roi , à l'y aborder , à nous asseoir tous deux en un coin du salon. » S. S. « Le comte de Toulouse arriva , et salua la compagnie d'un air grave et concentré , n'abordant ni abordé de personne. » Id. « Ces gens m'aborderaient sans doute si j'étais ministre. » Labr. a La prompte obéissance du consul , et le respect avec lequel il aborda Fabius , rendit aux citoyens et aux alliés cette haute idée de la dictature que le temps avait presque effacée. » Roll. — Mais on accoste plutôt sur le chemin, dans la rue , une personne qui passe, qui voyage ou qui se promène, a Voilà notre nouveau débarqué, il faut que je l'accoste. » Regn. « Tous ces honorables bourgmestres jetèrent les yeux sur nos inconnus. Un lieutenant de prévôt les vint accoster. » Scarr. « Ce peuple, hommes et femmes, accostait le soldat, et, le verre à la main, lui présentait l'attrait de la joie et de la

licence. » Marm. a Quand on m'offrait quelque place vide dans une voiture ou que quelqu'un m'accostait en route , je rechignais de voir renverser la fortune dont je bâtissais l'édifice en marchant. » J. J. « Je me jette dans une porte ouverte ; c'était un café ; j'y suis accosté par des gens de ma connaissance....» Id.

Ensuite , comme le vaisseau qui aborde a des dangers à courir , peut donner contre des écueils,*la personne qu'on aborde, mais non pas celle qu'on accoste , peut être d'un abord difficile ou redoutable sous quelque, rapport que ce soit.

Et îe malin était de taille

A se dé Tendre hardiment.

Le loup donc V aborde humblement,

Entre en propos.... Laf.

« Les barboteuses de ces messieurs prennent des airs de vierges pour tâcher d'aborder cet ours. » J. J. « Des voleurs , vous voyant en état de leur résister, se retirent, ou s'ils vous abordent, c'est avec beaucoup de civilité. j> Boss.

I8 JOLI, MIGNON; — 2° GENTIL, GRACIEUX. Beau , mais dans un genre inférieur ; dont la vue cause du plaisir, mais non pas de l'admiration.

Joli et mignon qualifient eu égard à la manière d'être ; ils ont rapport à la constitution , à la forme , aux traits. Gentil et gracieux qualifient eu égard à la manière d'agir; ils sont relatifs à l'air, aux mouvements, aux gestes. Une personne jolie ou mignonne se présente ou fait une chose avec gentillesse ou avec grâce. On est joli ou mignon; on fait quelquefois le gentil ou le gracieux. Sans être ni jolie ni mignonne, une personne peut néanmoins être dite gentille ou gracieuse à raison de ses manières. « Quoique aucune de ces petites filles ne fût jolie, la gentillesse de quelques-unes faisait oublier leur laideur. » J. J. « Mademoiselle du Châtelet n'était ni jeune ni jolie , mais elle ne manquait pas de grâce. » Id.

1° Joli , mignon.

Joli , à l'égard de mignon et même à l'égard de gentil et de gracieux, peut être considéré comme le genre ; c'est de ces quatre mots le plus usité. Ce qui est joli inspire de la joie , du contentement, agrée; et l'épithète de joli convient à tout ce qui est simplement agréable sous le point de vue esthétique. Mais parmi les choses jolies, la. mignonne plaît à cause de sa petitesse; c'est une jolie petite chose , une miniature. Mignon dérive de minus, minor , moindre, d'où viennent aussi mince , minutie , miniature , etc. Sans doute l'objet joli est plutôt petit que grand; mais ce n'est pas de sa petitesse qu'il tire son agrément et sa qualification, ou cette petitesse est surpassée par celle du mignon, a Mon petit papa mignon. » Mol. a La pâquerette, cette fleur si petite et si mignonne. » J. J.

D'ailleurs , mignon fait penser à la façon de l'objet, à la manière dont il est travaillé. «La fille du logis était une jeune personne et assez jolie; sa coiffure était une espèce de cale à oreilles, des plus mignonnes. » Laf. La chose jolie nous charme , quelle qu'en soit la cause , et quoique peut-être elle ait quelque chose d'ir-

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