‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 608 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ventre du plus gros , et m'y tins collé , en empoignant avec les deux mains son épaisse toison. » Ulysse dans l'Odyssée. Fén. — Il suit de là que toison est plus pittoresque et plus poétique, ou, ce qui revient au même moins scientifique, moins positif, moins mercantile. « Que venezvous chercher dans l'Église , ministres de Dieu ? La toison du bercail , ou le salut des brebis ? » Mass.

Alors , pour se couvrir durant l'âpre saison ,

Il fallut aux brebis dérober leur toison. Boil.

LANCER , DARDER. Jeter en avant avec force , avec roideur, pour atteindre au loin.

On lance proprement une lance ou une pique ; on darde un dard, un trait, une flèche, a Je lance une pique, dit Ulysse, plus loin qu'un autre ne darde une flèche. » Fén. Mais lancer, qui est devenu d'un usage très-commun, comme le prouve le fréquent emploi qu'on en fait au figuré , s'est plus éloigné de sa signification primitive , que darder de la sienne.

On lance toutes sortes de corps, et de manière à produire toutes sortes d'effets : on lance une balle contre un mur, un vaisseau à l'eau; on lance des pierres sur un arbre pour abattre des fruits; un fleuve lance son écume en l'air (Marm.); Hercule furieux lança Lichas du haut d'une montagne (Fén); l'éléphant saisit son offenseur avec sa trompe et le lance comme une pierre (Buff.). « La nature lance à la fois dans les airs l'aigle superbe et le hideux vautour. » Id. — On ne darde que des dards, des traits ou quelque chose de semblable, des corps effilés, pointus, propres à percer et presque toujours à blesser, a L'abeille darde son aiguillon. » Acad. « On écrira encore mille fois après moi que le porc-épic darde ses piquants , et que ses piquants séparés de l'animal, entrent d'eux-mêmes dans les corps où leur pointe est engagée. » Buff. « Le pic darde au cœur des arbres une longue langue effilée, armée d'une pointe dure, osseuse, comme d'un aiguillon, dont il perce , dans leurs trous , les vers qui sont sa seule nourriture. » Id. a Le dragon dardait sa langue à trois pointes contre la peau de Roland, qu'il ne pouvait percer, à la vérité, mais il la brûlait de ses feux. » Les. %

Darder emporte si bien l'idée de frapper et de piquer , qu'il se dit aussi , à la différence de lancer , avec le nom de l'animal blessé pour complément direct : darder une baleine (Acad.). a L'anhinga (espèce d'oiseau) ressemble à une couleuvre par la façon dont il replie le cou et le lance dans l'eau pour darder les poissons. » Buff. a La couleuvre des Moluques se suspend à des branches d'arbre pour se lancer sur les animaux et les darder. » Roub.

On dit lancer du poison contre quelqu'un. « La jalousie poursuit les arts.... Le poison de Rousseau m'a été lance' jusqu'ici. » Volt. Mais on préférera darder s'il s'agit d'exprimer l'effet pénétrant et funeste d'un venin. « Un médecin de Londres a vu au microscope la liqueur dardée par les gencives de vipères irritées ; il prétend qu'il les a trouvées semées de ces lames coupantes et pointues dont le nombre innom-

brable déchire et perce les membranes internes. » Volt.

La lumière et les feux lancés par le soleil se répandent dans les airs, remplissent l'espace. « On voit le soleil levant s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. » J. J. «. Les autres soleils qui lancent aussi continuellement leurs feur, rendent à notre soleil tout autant de lumière qu'ils en reçoivent de lui. » Buff. Les rayons dardés par le soleil tombent à plomb sur quelque chose qui en est frappé, pénétré, et même d'ordinaire blessé- « Que le soleil vienne éclairer tout à coup les habitants d'une caverne obscure, qu'il darde impétueusement ses rayons dans leurs yeux non préparés , il ne fera que les aveugler pour jamais. » D'Al. Dans la traduction de la Pharsale par Marmontel , Caton dit aux soldats qu'il exhorte à le suivre : « Dès que j'aurai mis le pied sur le sable (de l'Afrique) , que le soleil darde sur moi ses feux , que des serpents gonflés de venin m'environnent; je veux éprouver le premier tous les périls qui vous menaceront. »

LANDES , FRICHES. Terres incultes.

Landes vient de l'allemand land, qui signifie pays, contrée, province, et qui en. français a été tourné en mauvaise part ou en dérision, comme il est arrivé aux mots ross , buch, herr, rappier, originairement nobles, et dont nous avons fait, en les dégradant, rosse, bouquin, hère , rapière. Friches dérive de l'allemand frisch , frais , qui ne sert point , ou vain , oiseux , inutile , comme en latin frigidus.

Landes enchérit sur friches de toutes les manières.

D'abord les landes ont plus d'étendue que les friches : elles couvrent des pays entiers, témoin notre département des Landes, qui n'est que landes pour ainsi dire. « Le désert des landes de Bordeaux n'est que trop grand. » Volt. ce Le géographe Hubner affirme qu'on ne peut trouver en Europe un terrain d'une lieue d'étendue qui ne soit habité, quoiqu'il y ait vingt lieues de pays dans les landes de Bordeaux où l'on ne trouve absolument personne. Il y a des marécages immenses dans la Pologne, et des déserts dans la Russie, et par tout pays des landes. » Id. Mais friches se dit d'une simple terre, d'un champ au milieu d'autres champs, a Les terres des grands propriétaires ne sont pas aussi bien cultivées que les champs d'un paysan qui ne sort pas de son hameau. Il n'y a de friches que dans les domaines des grands propriétaires. » Cond.

Ensuite , landes exclut l'idée de culture absolument : les landes ne sont pas , n'ont pas été et ne seront pas cultivées, ou du moins elles ne peuvent l'être que très-difficilement. Les friches ne sont point cultivées, mais elles l'ont été ou elles peuvent l'être : elles l'ont été , car on dit | tomber en friches ; elles peuvent l'être , c'est ce j qu'indique le mot défricher. « Un empire qui se dépeuplerait et qui tomberait en friches n'en serait pas plus grand pour avoir reculé ses bornes. » Cond. a On emploie six et jusqu'à huit bœufs dans les terrains fermes , et surtout dans

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

les friches qui se lèvent par grosses mottes et par quartiers. » Buff.

La stérilité des landes est plus grande que celle des friches. Les landes sont des sables (Buff.), des déserts (Les.), on les traverse sans y rien trouver que d'aride , et de là vient qu'on appelle landes, au figuré, quoique les" dictionnaires , on ne sait pourquoi , aient cessé de marquer cet emploi du mot, les passages d'un écrit qui sont longs, secs et ennuyeux. « Je ne comprends pas que mes lettres puissent divertir ce Grignan; il y trouve si souvent des chapitres d'affaires, des réflexions tristes. Il est obligé de sauter par-dessus , pour trouver un endroit qui lui plaise , cela s'appelle des landes en ce paysci. » Sév. a Comme il y a bien des landes dans cet ouvrage (le Songe du Verger) , et même des digressions inutiles, et souvent frivoles, il faut savoir le lire de telle manière qu'on néglige ce qui est de cette espèce. » D'Ag. Malebranche écrit au P. André : « Je ne crois pas que les traduc tions que vous méditez de faire eussent beaucoup de cours, parce qu'il y a dans ces ouvrages bien des landes, des choses qui n'apprennent rien présentement. » — Mais les friches produisent au moins des plantes utiles pour la nourriture des troupeaux. « Dans le partage des terres, le Bourguignon , guerrier , chasseur et pasteur , ne dédaignait pas de prendre des friches; le Romain gardait les terres les plus propres à la culture; les troupeaux du Bourguignon engraissaient le champ du Romain. •» Montesq. « Les chèvres trouvent autant de nourriture qu'il leur en faut dans les bruyères, dans les friches, dans les terrains incultes et dans les terres stériles. » Buff.

1° LANGUE, LANGAGE, IDIOME, DIALECTE; — 2° PATOIS, JARGON, BARAGOUIN, ARGOT.

Système de signes à l'aide desquels on fait connaître ses pensées.

Langue , langage , idiome et dialecte ne présentent dans leur signification rien que de bon et de louable ; au lieu que patois , jargon , baragouin et argot se prennent en mauvaise part, annoncent qu'on parle mai , emportent toujours une idée de blâme ou de mépris.

1° Langue , langage , idiome , dialecte.

Langue est l'expression primitive, l'expression mère : la langue est le système de signes articulés ou parlés dont on fait usage chez une nation.

Langage désigne une sorte de langue; ce qui peut s'entendre de deux façons différentes.

Le langage est une sorte de langue, c'est-à-dire, outre la langue (car la terminaison de langage est collective), tout ce qui est semblable à la langue, sans être précisément langue ou signe oral : on nomme langage tout ensemble de signes propres à manifester ce qui se passe dans l'esprit et dans l'â-me. On dit en conséquence, le langage du geste , des yeux , le langage d'action; la peinture est un langage muet; le langage des bêtes; les lois du langage, traiter de l'origine du langage- — Mais le langage {linguam agere) est aussi une sorte de langue , en ce sens que c'est une certaine manière de s'en servir ; de là vient

que ce mot a souvent rapport à l'ouvrier, à la personne qui applique ou manie la langue; de là vient que la langue et le langage se considèrent , i l'un sous le point de vue matériel et objectif, l'autre sous le point de vue artistique et subjectif : une langue riche , harmonieuse ; un langage orné , le langage d'un honnête homme , le langage de la passion. Deux hommes du même pays, deux écrivains de la même nation parlent la même langue, mais ils tiennent différents langages lorsqu'ils pensent ou sentent différemment. « On a dit que la langue latine était moins chaste que la nôtre ; mais Virgile et Ovide , Tacite et Pétrone , Sénèque et Juvénal parlaient la même langue , et non pas le même langage. » Marm. Au contraire, deux peuples, dont les langues n'ont rien de commun , tiennent néanmoins le même langage quand il est question de choses sur lesquelles ils s'accordent (voy. Langue et langage dans la Ire partie, p. 182).

Ldiome , grec lôiw^a, d'ÏSioç, propre, particulier, spécial, signifie la langue ou la manière de parler d'une nation , eu égard à ses idiotismes , à la singularité de ses tours , et en général à tout ce qu'elle a de particulier ou d'original. Sans de V esprit ne se dit pas.

L'idiome gascon souffrirait cette phrase. Laf. « Les têtes se forment sur les langages , les pensées prennent la teinte des idiomes. » J. J. « La mélodie imite les accents des langues, et les tours affectés dans chaque idiome à certains mouvements de l'âme. » Id. « Des personnes prétendent qu'un homme organisé comme Corneille, dans quelque siècle qu'il eût vécu et dans quelque idiome qu'il eût écrit, eût donné les mêmes preuves de talents. » Cond. Une langue universelle, en détruisant les idiomes, nuirait au développement du caractère propre ou de la personnalité de chaque peuple. — Vidiome est aussi une langue à part, une langue qui, pour ainsi dire, n'est pas encore sortie de chez elle et a peu vu le monde, étrange, informe, qui commence ou qui est peu répandue, c'est-à-dire qui a peu de cours ou qui ne se parle que dans un coin de la terre , chez un petit peuple. « Ils passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du nord.... Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus bizarres et les plus magiques, sont précisément ce qui réveille leur passion. » Labr. « Parlez-lui de figues et de melons , c'est pour lui un idiome inconnu , il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. » Id. a La langue grecque est une des plus anciennes.... Actuellement encore , le grec corrompu par les idiomes étrangers ne diffère pas autant du grec ancien, que l'italien diffère du latin. » Buff. a J'appelle guenons , d'après notre idiome ancien , les animaux qui ressemblent aux singes et aux babouins, mais qui ont de longues queues. » Id. « La langue (italienne) perfectionnée par Dante et Pétrarque ne reçut plus d'altération, tandis que tous les autres peuples de l'Europe ont changé leur idiome. » Volt. «. Les inondations des barbares avaient introduit dans l'Europe leurs idiomes. » Id. a On aura commencé par des

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