DEUXIÈME PARTIE
cris ; ensuite les hommes plus ingénieux auront formé quelques articulations. Tout idiome commençant aura été composé de monosyllabes. » Id. a Partout on a trouvé en Amérique des idiomes formés, par lesquels les plus sauvages exprimaient le petit nombre de leurs idées.... De là se sont formées tant de langues différentes. » Id.
Les dialectes, du grec ôiâXexxoç, sont les modes, les formes ou les variétés d'une même langue , les filles d'une même mère , « différentes manières dont une langue commune à une nation est parlée en différentes provinces. » Gond, a Les dialectes étaient autant de langages, parfaits chacun dans leur genre , dont différents peuples se servaient, mais qui avaient tous une même langue pour fondement. » Roll. a Ceux de nos modernes qui ont le plus approfondi ces matières prétendent qu'il y avait une langue commune, non- seulement à tous les habitants de la Gaule , mais à tous les peuples d'origine celtique, et ils n'admettent entre les langues de tous ces peuples que des diversités de dialectes. » Id. « Il n'y a (en Allemagne) que deux langues matrices qui ont leurs dialectes : et ces langues sont la teutone et l'esclavone. L'esclavone a pour principaux dialectes la russinique pour les Moscovites , la dalmatique pour les Transylvains et pour les Hongrois, etc. La teutone a trois principaux dialectes, le germanique, le saxon et le danois. » Regn. ce La diversité de ramage dans des oiseaux d'une même espèce a été comparée avec raison aux différences qui se trouvent dans les dialectes d'une même langue. » Buff. « Les différents dialectes de la langue allemande. » Id. « L'Allemagne a presque autant de dialectes que de capitales. » Riv. « Les dialectes du langage celtique étaient affreux. » Volt. « Le jésuite Needham connaît tous les dialectes égyptiens et chinois comme il connaît la nature. » Id. a Sadaï était le nom que quelques peuples de Syrie donnaient à Dieu. Ils l'appelaient tantôt Sadaï , tantôt Adonaï..., selon les différents dialectes. » Id. Les dialectes d'une même langue emploient les mêmes mots et les disposent de même dans la phrase ; mais ils ne les prononcent pas ou ne les terminent pas de même. « Les différentes nations de la Grèce, affectionnant des finales différentes , amenaient dans les noms et dans les verbes ces variations que l'on a nommées dialectes. » Lah.
2° Patois, jargon, baragouin, argot.
Le patois est un mauvais dialecte parlé par le peuple d'une province. « Il ne nous reste aucun monument de la langue des anciens Velches.... Un reste de l'ancien patois s'est encore conservé chez quelques rustres de cette province de Galles, dans la basse. Bretagne , dans quelques villages de France. » Volt, a II faut voir avec quelle confiance les étymologistes ont prouvé que sur les bords du Tibre on emprunta des expressions du patois des sauvages de la Biscaye. » Id. <«. La plume de l'Amour va fort mal en patois paysan. » Lah. « Boursault n'avait fait dans sa jeunesse aucune espèce d'études, et, né en Bourgogne , il ne parlait encore à treize ans que le patois de sa province. » Id. a Des paysans par-
lant le patois de leurs provinces. » Riv. « Le patois, en France, sont abandonnés aux provinces, et c'est sur eux que le petit peuple exerce ses caprices , tandis que la langue nationale est hors de ses atteintes. » Id.
L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller,
Se plaint en son patois. Laf.
Le jargon est surtout inintelligible , à la différence du patois qui est surtout grossier, a Ce mot (craupêcherot , nom d'un aigle) est resté en Bourgogne parmi les paysans , comme quantité d'autres termes anglais que j'ai remarqués dans leurs patois.... Gessner a mal écrit ce nom faute d'entendre le jargon de Bourgogne. » Buff. On nomme jargon tout Langage obscur, même celui d'une seule personne ou d'une très-petite société, a Pensez-vous que je puisse durer aux turlupinades perpétuelles de ce marquis incommode ? — Ce langage est à la mode. — Tant pis pour ceux qui le font et qui se tuent tout le jour à parler ce jargon obscur. » Mol. a Le mystérieux jargon de la médecine. » Labr. « Ils parlent jargon et mystère sur de certaines femmes.» Id. a M. Vernes me fait un grand crime d'avoir employé ce qu'il appelle le jargon de la métaphysique. » J. J. Platon dit à Aristote, dans un des Dialogues des Morts de Fénelon : ce Votre physique est une physique métaphysique ou, pour mieux dire , des noms vagues , pour accoutumer les esprits à se payer de mots , et à croire entendre ce qu'ils n'entendent pas.... Avec ce jargon un homme se croit un grand philosophe , et méprise le vulgaire. » a Une de mes maladies mortelles est l'horrible corruption de la langue, qui infecte tous les livres nouveaux. C'est un jargon que je n'entends plus, ni en vers ni en prose. » Volt, ce Plusieurs pièces de théâtre modernes ne seront pas entendues dans vingt années , parce qu'on s'y est trop assujetti au jargon de notre temps. » D'Al.
Le baragouin est un jargon qui tient à la manière de prononcer : on n'entend pas le jargon d'une personne qui emploie des expressions recherchées, qui arrange les mots d'une façon bizarre, qui affecte des locutions ou des tours extraordinaires; on n'entend rien au baragouin d'une personne qui articule mal, parce qu'elle est étrangère , ou comme le ferait un étranger qui écorche les mots. Dans l'Étourdi de Molière, Lélie dit à Mascarille qui fait semblant de parler français à la manière des Suisses :
Le plaisant baragouin/...
Ton jargon allemand est superflu , te dis-je. ce J'avais appris une trentaine de mots anglais à Londres que j'ai tous oubliés , tant leur terrible baragouin est indéchiffrable à mon oreille. » J..F. ce Un homme qui prononce fort mal l'italien m'a lu une partie de votre traduction (italienne) du Comminges. Il m'a fait entendre dans son bara- < gouin de beaux vers sur un triste sujet. » Volt, j — Par extension , baragouin semble quelquefois ! exprimer le comble du jargon. Dans les Pré- i cieuses ridicules , Gorgibus , qui vient d'écouter ! le phébus débité par Madelon, s'écrie : «Quel diable de jargon entends-je ici? Voici bien du haut style. » Et après le discours de Cathos : ce Je
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
pense qu'elles sont folles toutes deux, et je ne puis rien comprendre à ce baragouin. » Mol.
Vargot est un jargon inventé tout exprès par les gueux et les voleurs , afin de pouvoir s'entretenir en public sans crainte d'être entendus. « Les petits voleurs ont entre eux un dictionnaire qu'ils appellent argot: les mots de vol, larcin, rapine, ne s'y trouvent point; ils se servent des termes qui répondent à gagner , reprendre. » Volt. — Il se dit ensuite d'un jargon convenu entre gens qui ne sont ni des gueux ni des voleurs, mais dont on fait peu de cas. a Les jansénistes appellent leur union Yordre : c'est leur argot; chaque communauté, chaque société a le sien. » Volt, « On voit ce que veuleut dire , dans l'argot révolutionnaire, ces mots mouvement , opération et cent autres du même genre : partout massacre et pillage sans exception. •» Lah.
LARMES , PLEURS. Expression des sentiments de l'âme par l'épanchement d'une eau qui coule des yeux.
Larmes est un substantif pur : il désigne un objet , l'eau même qui sort de l'œil. Pleurs est un substantif verbal : il a rapport au verbe pleurer, qui en vient et signifie un fait, celui de témoigner par des larmes ce qu'on sent. On sèche ou on essuie ses larmes (Acad.); on cesse ses pleurs (Laf.) ou on les continue (J. J.). Les larmes ont une source -, les pleurs sont une sorte d'action comme les cris , les plaintes , les gémissements. « Certaines personnes, après que le temps a fait cesser la douleur qu'elles avaient en effet, ne laissent pas d'opiniâtrer leurs pleurs, leurs plaintes et leurs soupirs ; elles prennent un personnage lugubre , et travaillent à persuader , par toutes leurs actions, que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie.... Il y a encore une autre espèce de larmes qui n'ont que de petites sources , qui coulent et se tarissent facilement. » Laroch. — On dit un torrent , un ruisseau , une fontaine de larmes, laver ses crimes par 'ses larmes (Boss. ); et, d'autre part, éclater en pleurs , en cris , en plaintes , en douleurs excessives (Sév.), être interrompu en parlant par ses soupirs et par ses pleurs (Volt.). On voit des larmes, on entend des pleurs; et c'est à tort que Voltaire a repris cette dernière expression dans plusieurs vers de Corneille,
Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs. . . ,
Elle n'entend ni pleurs, ni conseil, ni raison. Id. C'est une manière de parler très-juste qui se retrouve dans d'autres écrivains du premier ordre.
Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer. Rac.
a On a entendu des voix confuses dans les chemins, des pleurs et des hurlements des enfants d'Israël. » Boss. — Les larmes se qualifient en ellesmêmes et par rapport à leur nature : des larmes de sang; des larmes feintes, criminelles; de douces , de grosses larmes. Les pleurs se qualifient par rapport à l'éclat : des pleurs soudains Ou violents.
Ensuite , de ce que le mot pleurs , à cause de son caractère verbal , désigne un fait , il s'ensuit
une seconde différence. Quand il signifie la même chose que le mot larmes , il se dit seulement de celles qu'on verse avec bruit , avec éclat , et qui sont l'expression d'une douleur violente. Larmes se prend dans un sens plus général : toute cause physique qui produit une compression des muscles de l'œil fait couler des larmes , et non des pleurs ; il y a des larmes et non des pleurs de joie; on rit aux larmes et non aux pleurs. Mais lorsque les deux mots s'emploient comme représentatifs de sentiments de douleur ou d'affliction , auquel cas leur synonymie est le plus étroite , les larmes annoncent des sentiments doux , paisibles et silencieux : des larmes de tendresse ou d'attendrissement (Volt.) , les larmes de la pénitence. « Voyez ruisseler ce sang et cette eau du côté percé de Jésus ; c'est l'eau sacrée du baptême , c'est l'eau de la pénitence , l'eau de nos larmes pieuses. » Boss. « M. le cardinal de Bouillon est touché de votre lettre , et persuadé de vos sentiments ; il a toujours les larmes aux yeux : je lui ai parlé de vos douleurs. » Sév. « Tout sentiment qui n'est pas à sa place sèche les larmes qu'une situation attendrissante faisait couler. » Volt.
Ah ! de grâce, seigneur, épargnez ma faiblesse ; J'ai besoin de constance en l'état où je suis. Ne fortifiez point l'excès de mes ennuis Des larmes de votre tendresse.
(Psyché à son père). Mol.
Les pleurs, au contraire, sont le signe éclatant de sentiments remarquables par leur force et leur énergie : des pleurs de rage, de désespoir. « Où iront les méchants, si ce n'est aux pleurs, au désespoir, à la rage, au grincement de dents, à l'éternelle fureur ? » Boss. a Son amant pressait sa main qu'il baignait de pleurs , et éclatait en sanglots. » Volt.
Eh quoi! mes transports furieux,
Ces pleurs que mes remords arrachent de mes yeux ,
Ce changement soudain, cette douleur mortelle ,
Tout ne te dit-il pas que je viens d'auprès d'elle?
Id.
Si je verse des pleurs , ce sont des pleurs de rage.
CORÎf.
Le plaisir de le voir (le jaloux), soumis à nos genoux, S'excuser de l'éclat qu'il a fait contre nous, Ses pleurs, son désespoir d'avoir pu nous déplaire, Sont un charme à calmer toute notre colère. Mol. « Il ne faut pas que les larmes d'une absence soient aussi lugubres que les pleurs des funérailles. » Saint-Évremond. <c Les malades et les blessés conjuraient avec larmes les fuyards de les emmener avec eux; ou, se traînant après eux, ils les suivaient le plus loin qu'il leur était possible, et quand les forces venaient à leur manquer , ils avaient recours aux pleurs , aux plaintes , aux imprécations. » Roll.
Les larmes sont touchantes ou attendrissantes , les pleurs pathétiques. Andromaque verse des larmes ; pour Hermione , il n'y a que des pleurs. Pleurs ne se dit guère qu'au pluriel parce qu'il suppose un accompagnement de plaintes, de cris, de lamentations qui n'est pas compris dans le sens de larmes.