DEUXIÈME PARTIE
Enfin le mot larmes est plus propre à marquer un état constant , ou plus d'abondance : on vit dans les larmes , on a le don des larmes. « Mêlez quelques pleurs à tant de larmes. » Volt. Pleurs n'est que pour l'occasion; une action est toujours passagère et les sentiments violents ont peu de durée.
1°LAS, FATIGUÉ; — 2° HARASSÉ, EXCÉDÉ, RENDU, RECRU. Qui n'en peut plus, qui n'est plus en état d'agir, sans toutefois être malade ou affaibli par l'âge.
1° Las , fatigué.
Las et fatigué sont des mots beaucoup plus usités que les suivants.
Las est subjectif, et fatigué objectif : l'un fait penser à l'état et à la disposition du sujet, l'autre à la cause qui l'y met ou qui tend à l'y mettre et qui ne parvient quelquefois qu'à le peiner sans le rebuter, a Les chimistes manquent souvent de courage et de constance , ils se lassent à cause de la fatigue et de la dépense. » Mal. «Avec une complaisance que ma curiosité fatiguait quelquefois , mais ne lassait jamais , il voulait bien m'instruire de ce que la Hollande avait d'intéressant. » Marm. a J'assurai bien que les comédiens pourraient me fatiguer , mais qu'ils ne me lasseraient point, et que je mettrais tout le temps et les soins convenables à découvrir jusqu'où la Comédie-Française pouvait porter le crédit d'être impunément injuste. » Beaum.
La lassitude est impuissance ou aversion pour le travail ou le mouvement; elle peut être spontanée, elle peut nous prendre sans que nous ayons rien fait. La fatigue, au contraire, est toujours la suite d'un travail ou d'un mouvement qui a considérablement diminué les forces. On se lasse d'attendre, à rester debout ; on est las de ne rien faire. « Je suis las sans avoir encore rien fait.» Acad. « César, à peine sorti des guerres civiles, était déjà las du repos. » Roll. « Ulysse savait qu'il ne faut attaquer les passions que quand elles commencent à s'affaiblir par une espèce de lassitude, » Fén. Mais on se fatigue à courir , à poursuivre quelqu'un , à se battre , à faire des efforts. « L'attention fatigue beaucoup l'esprit. » Mal.
Lui-même, fatigué d'un long siège inutile....
Rac.
« La mère de toute la famille prépare un repas simple à son époux et à ses chers enfants , qui doivent revenir fatigués du travail de la journée.» Fén. — « Israël, fatigué de ses révoltes, de ses malheurs, de sa vaine crédulité, et las de toujours attendre un Messie, qui est déjà venu , se réveillera. » Boss.
Lorsque la lassitude est produite , elle l'est par des choses indifférentes ou même agréables , qui finissent par ennuyer, par déplaire à cause de leur uniformité ou parce qu'on en est rassasié; au lieu que la fatigue suppose toujours quelque chose de pénible , de violent ou d'onéreux. « Les Syracusains étaient las de Gylippe, et fatigués de la guerre. » Roll. «D'où vient que les richesses inquiètent l'homme, que les honneurs le fatiguent, que les plaisirs le lassent? » Mass. a Les plaisirs lassent, les passions fatiguent. » Id.
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire, Et ces profonds respects que la terreur inspire , A leur éclat pompeux mêlent peu de douceur, Et fatiguent souvent leur triste possesseur. Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce, Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
(Assuérus). Rac.
Enfin, la lassitude est moins forte et moins rude que la fatigue, ce n'est souvent que de l'ennui, de la satiété ou du dégoût; aussi fatigué enchérit-il sur las. « Quelle complication d'horreurs! Je suis las de les raconter, fatigué de les éprouver. » Beaum. « Il est bon d'être lassé et fatigué par l'inutile recherche du vrai bien. » Pasc. a Dans ces objets , la difficulté d'être aperçus n'est pas telle qu'elle lasse et fatigue le sens. » Desc. a Le comte de Flandre allait à pied, et seul , par des sentiers inconnus. Lassé et fatigué, il se cacha, pour se reposer, derrière un buisson. » Boss. « Les soldats recdnnurent avec joie que leur général n'avait pas voulu les mener au combat las et fatigués comme ils étaient » Roll.
Savez-vous bien, ma mie, enfin que tout ceci M'ennuie étrangement, me lasse et me fatigue?
Regn.
2° Harassé, excédé, rendu, recru.
Harassé, excédé, rendu et recru, outre qu'ils se disent plus rarement, sont des superlatifs et signifient très-fatigué. Mais on est harassé par un trop grand travail; excédé par une trop grande charge; rendu et recru par une trop grande marche.
Comme un cheval qui se fatigue dans un haras jusqu'à s'épuiser , un homme harassé s'est tellement exercé, a tellement dépensé de forces, qu'il ne lui en reste plus, a Je suis harassé de fatigue; je bâtis, je commente, je suis malade. » Volt, « Après tant de courses malheureuses, fatigué, harassé, honteux d'avoir cherché tant de vérités, et d'avoir trouvé tant de chimères, je suis revenu à Locke. » Id. «Notre armée harassée à l'excès et sans utilité. » S. S. « Don Quichotte était tout harassé et plein de sueurs des terribles coups qu'il avait appliqués sur le lit et ailleurs , en voulant attraper le prétendu géant.» Les. «En Espagne, la disette eût chassé César ou l'eût consumé à la longue , et de siège en siège , de poste en poste, les légions harassées auraient péri insensiblement. » Marm.
La personne excédée porte plus qu'elle ne peut, a sur les épaules un fardeau qui surpasse ses forces, qui va au delà, qui l'accable. <c Les chameaux jettent des cris lamentables , lorsqu'on les surcharge; cependant, quoique continuellement excédés, ils ont autant de cœur que de docilité. » Buff. « Les ânes ne se couchent pour dormir que quand ils sont excédés. » Id. a Vous êtes excédée d'écriture. » Sév. « Je suis excédé de lettres , de mémoires , de vers , de louanges , de critiques , de dissertations; tout veut des réponses. » J. J. « Le convalescent fait partir aujourd'hui le plus énorme paquet dont jamais vous ayez été excédé. » Volt. « Ceux qui sont aussi excédés que moi de l'insupportable babil qui a pris la place de la chanson. » Lah. Un esclave excédé de
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
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coups (Id.); on excède continuellement l'âne de fatigues et de coups (Buff.).
Rendu et recru s'appliquent primitivement à un cheval qui, ayant fourni une course, est rendu ou remis à l'écurie.
Récroire, suivant du Cange et Ménage , a signifié autrefois la même chose que rendre. Mais comme récroire est totalement désusité, recru est suranné lui-même. «Il prend un fusil, le voilà chasseur, s'il tirait bien. Il revient de nuit, mouillé et recru , sans avoir tué. » Labr. Manquer la bête enfin (à la chasse), après avoir
couru, Et revenir bien tard, mouillé, las et recru. Regn. Jamais on ne vit tel orage....
Les pauvres malheureux Troyens , Las et recrus comme des chiens, Vidèrent lors toutes leurs tripes. Scarr.
Rendu, au contraire, n'a pas vieilli. « Le loup court tout un jour sans être rendu, v Buff. a Quoique l'âne puisse d'abord courir avec assez de vitesse , il ne peut fournir qu'une petite carrière pendant un petit espace de temps ; et quelque allure qu'il prenne, si on le presse, il est bientôt rendu. » Id. « Lorsqu'un homme aura marché autant de jours qu'il sera nécessaire pour que le cheval soit rendu, l'homme sera encore en état de continuer sa route sans en être incommodé. » Id. « Charles XII , à la tète de sa cavalerie, fit trente lieues en vingt-quatre heures, chaque cavalier menant un cheval en main pour le monter quand le sien serait rendu.» Volt. « J'arrivais à Eaubonne faible, épuisé, rendu, me soutenant à peine. » J. J.
Six forts chevaux tiraient un coche.
L'attelage suait, soufflait, était rendu, Laf.
LASCIVETÉ, LUBRICITÉ, IMPUDICITÉ, LUXURE, PAILLARDISE. L'idée commune à tous ces mots est celle d'un excès relatif à l'instinct sexuel ou aux plaisirs sensuels de l'amour.
La lasciveté et la lubricité regardent les désirs, ce sont des dispositions'; Yimpudicité se rapporte à la jouissance , c'est de la galanterie , du libertinage, de la débauche. On est emporté par la lasciveté ou la lubricité; on commet des impudicités : la lubricité d'Appius (Vert.) , Vimpudicité de Sextus Tarquin (Vert. , Boss.). Dire d'une personne qu'elle est lascive ou lubrique , c'est lui attribuer un penchant; dire qu'elle est impudique, c'est inculper sa conduite. — La lasciveté et la lubricité ont un caractère physique , dépendent du tempérament , et de là vient que les deux mots se disent des animaux aussi bien que de l'homme; mais Yimpudicité a seule un caractère moral , parce qu'elle exclut quelque chose d'essentiellement moral, le sentiment de la pudeur; aussi ne convient-elle qu'à l'homme seul. C'est en naturaliste que parle Buffon quand il dit que les femmes du Bengale sont, de toutes les femmes de l'Inde, les plus lascives, que le lama est un animal très-lascif, et que la lubricité du singe provient de l'excès de chaleur qui est nécessaire à la pleine vie de cet animal ; mais c'est dans l'intérêt des mœurs et de l'ordre que la philosophie, la politique et la religion reprennent et cherchent à réprimer Yimpudicité ou les
impudicités. a L'affreux débordement des mœurs obligeait les empereurs de faire des lois pour arrêter à un certain point Yimpudicité. » Monte sq. a Uimpudicité , l'adultère , l'inceste , le viol , le rapt avaient leurs exemples parmi les dieux du paganisme. » Marm. « L'empereur déchira la mémoire d'Agrippine , l'accusant Yimpudicité , d'adultère avec Asinius Gallus. » D'Al.
Entre la lasciveté et la lubricité, il n'y a qu'une différence de degré : la lubricité est une grande lasciveté, une lasciveté en quelque sorte irrésistible. L'homme lascif, lascivus, est vif, pétulant, plein d'ardeur. « Avec un tempérament très-ardent , très-lascif, très-précoce , je passai toutefois l'âge de puberté sans désirer, sans connaître d'autres plaisirs des sens que ceux dont Mlle Lambercier m'avait donné l'idée. » J. J. L'homme lubrique, du latin lubricus , qui glisse, qui ne peut se retenir sur une pente, est entraîné vers son objet avec la plus grande force qui se puisse concevoir, a A Patane , la lubricité des femmes est si grande, que les hommes sont contraints de se faire de certaines garnitures pour se mettre à l'abri de leurs entreprises » Montesq.
Luxure et paillardise se disent chacun dans une espèce particulière de style ; c'est là ce qui les distingue.
Luxure , luxuria ou luxuries , n'est guère usité qu'en termes de morale chrétienne ou quand on considère le vice au point de vue religieux. « L'usage a relégué luxure dans la morale religieuse. » Lah. «c La pratique de mortification la plus efficace contre la luxure est l'abstinence et le jeûne. » Buff. La luxure est un des sept péchés capitaux, et on l'a souvent personnifiée au moyen âge. «Quand les symptômes (de possession) étaient fort compliqués, c'est qu'on avait plusieurs démons dans le corps , un démon de fureur, un de luxure ^ un de contraction.... * Volt. «Le jurisconsulte Barthole rédigea la bulle d'or. Il commence par une apostrophe à l'orgueil , à Satan, à la colère, à la luxure. » Id. — Luxure se trouve cependant aussi dans la poésie légère et familière, qui se plaît, comme on sait, à recueillir les mots les plus nobles qui vieillissent, ainsi que les laquais portaient autrefois la défroque de leurs maîtres Voltaire s'en sert quelquefois dans la Pucelle , et Lafontaine , dans ses contes et ailleurs.
Méchante femme!
Si j'ai tiré ce rendez-vous de toi, C'est seulement pour éprouver ta foi.
Et ne t'attends de m'induire à luxure.
De ma fressure (de mon coeur] Dame luxure Jà s'emparait.
Laf.
Id.
Paillardise est un mot libre, parce qu'étant formé de paillard , dont la terminaison est vulgaire et basse, il représente dans le vice en question ce qu'il a de plus grossier et de plus vilain, ce Le public est alerte sur l'orgueil, l'avarice et les petites paillardises qu'on a quelquefois reprochées aux moines. » Volt. « Le saint apôtre (saint Jean) appelle la prostituée (de l'Apocalypse) une femme publique, et, si on veut me permettre