LXX INTRODUCTION
Le langage commun tient le milieu entre le langage didactique, d'une part, et le langage de l'éloquence et de la poésie, de l'autre. Il demande moins de rigueur que le premier, et souffre moins de liberté que le second. Par langage commun, il faut entendre celui dont il est fait usage dans les relations politiques, administratives et commerciales, et en même temps celui de l'histoire, des romans, des nouvelles, des mémoires, des lettres et de la conversation. Mais, quoiqu'il n'y ait pas toujours stricte obligation, il y a toujours mérite et avantage à ne s'en servir qu'en tenant compte de l'exacte valeur des termes. « L'esprit de justesse et de distinction, dit Girard, est le trait qui distingue l'homme délicat de l'homme vulgaire. » 11 est si rare, d'ailleurs, qu'on puisse se négliger sous ce rapport, sans nuire à la clarté et à la vérité du discours !
VIII. Utilité de l'étude comparative des mots synonymes pour la philosophie en particulier.
Cette étude est propre à fournir aux philosophes, pour ce qui concerne la connaissance de l'esprit humain, des indications et des lumières. C'est pour la psychologie un moyen d'investigation puissant. Les actes et les capacités de l'esprit, les passions, les penchants, les qualités du caractère, objets de réflexions continuelles, à cause du besoin qu'on a de les connaître pour se bien conduire dans la vie, sont désignés dans le langage ordinaire par des mots qui en expriment les variétés, les degrés et les nuances avec une finesse incroyable. Ces mots contiennent dans leurs significations, non pas tout ce qu'on peut savoir, mais tout ce qu'on sait, c'est-à-dire la théorie du sens commun et comme la sagesse de la nation touchant les faits qu'ils représentent. D'où on peut voir combienil importe d'en comprendre la valeur. Leibnitz, au témoignage duquel donne un si grand poids en pareille matière sa double qualité de philosophe et de philologue du premier ordre, dit à ce sujet : «Je crois véritablement que les langues sont le meilleur miroir de l'esprit humain, et qu'une analyse exacte de la signification des mots ferait mieux connaître que toute autre chose les opérations de l'entendement1.»
Cependant les psychologues préfèrent à cette voie celle de l'observation directe par la conscience. Mais , loin que l'une exclue l'autre, elles sont indispensables l'une à l'autre. Un synonymiste ne comprendrait pas les significations des termes philosophiques et les idées du sens commun qui y sont déposées, si la conscience ne lui en révélait l'image et le type au dedans de lui-même. Nous ne croyons pas d'ailleurs qu'en déterminant avec exactitude les acceptions des mots philosophiques on obtienne une idée des opérations de l'esprit absolue, définitive, à laquelle la réflexion individuelle ne puisse rien ajouter ou changer. Le sens commun ne doit point être substitué à la philosophie ou posé devant elle comme une borne; ce qui arriverait inévitablement, si, pour connaître les phénomènes et les facultés de l'âme , on s'en tenait à la seule méthode recommandée ici par Leibnitz.