DEUXIÈME PARTIE
Oh! qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent! Mol.
a L'homme n'est donc pas né mauvais. Pourquoi plusieurs sont-ils done infectés de cette peste de la méchanceté? C'est que ceux qui sont à leur tête étant pris de la maladie , la communiquent au reste des hommes.... Il y a des nations entières qui ne sont point méchantes; les Philadelphiens , les Banians, n'ont jamais tué personne. » Volt. « On voulut trouver dans le Tractatus theologico-politicus de Spinosa les semences de son athéisme, par la même raison qu'on trouve toujours la physionomie mauvaise à un homme qui a fait une méchante action. » Id-
2° Malicieux, malin.
Le malicieux a de la malice, de la finesse, une sorte de défaut peu odieuse; le malin a de la malignité, du venin, une envié de nuire constante et profonde, et non pas accidentelle et légère. Voy. Malice et malignité , Iro partie i p. 226.
MAUVAIS. MÉCHANT, CHÉTIF. Ces mots se disent des choses qui ne sont pas bonnes.
Les défauts , les vices , rendent une chose mauvaise ou méchante; le peu dé valeur ou l'insuffisance la rend chétive. La chose mauvaise ou méchante n'est rien moins que bonne; la chose chétive n'est pas assez bonne , laisse à désirer. De la mauvaise monnaie est fausse ; le sou est une chétive monnaie de cuivre (Volt.). Une mauvaise nourriture est contraire à la santé ; une chétive nourriture (Fén.) est maigre ou pas assez abondante. Un homme mauvais ou méchant fait des actions nuisibles ; une chétive créature est faible , impuissante, imparfaite. Mauvais et méchant impliquent l'idée positive de mal, annoncent un démérite essentiel : une action mauvaise ou méchante; un écrit mauvais ou méchant. Chétif marque seulement une qualité inférieure ou une quantité médiocre : chétive aumône (Boss.) , chétive durée (Pasc), chétifs gages (Volt.), chétive ressource (J. J.) , chétif patrimoine (Id.), chétives pommes (Id.) , chétives baies (Buff.). Un mauvais (Acad.) , un méchant (Volt.) métier est honteux ou dangereux; un chétif emploi (Regn.) est peu élevé ou peu lucratif. Un esprit critique trouve tout mauvais ou méchant; un esprit difficile trouve tout chétif. On reprend, on censure, oh fuit ce qui est mauvais ou méchant; on fait peu de cas de ce qui est chétif.
De leur côté , mauvais ou méchant diffèrent eh ce que mauvais se dit de toutes sortes de choses, particulièrement des choses naturelles , et méchant seulement des choses humaines : mauvais air , mauvais temps , mauvais terrain , mauvaise eau; méchante preuve (Boss.) ,méchantes troupes (Id.), méchante prose (Volt.), méchants vers (Boil.) , méchant manteau (J. J.). Ou bien même, tandis quemauvais s'applique à tout, méchant se réduit à qualifier ce qui est moralement mauvais: « Ces épigrammes joignent au malheur d'être méchantes la maladresse d'être mauvaises. » D'Al. Ou bien enfin mauvais exprime une disposition à faire du mal constante et vague , et méchant une méchanceté précise, exercée dans un cas particulier.
MÉCHANCETÉ, MALIGNITÉ, MALICE. Disposition à nuire , à faire du mal.
« La méchanceté suppose un goût à faire du mal; ldimalignité, une méchanceté cachée, » Vaut. Et la malice implique plus évidemment encore que la malignité l'emploi de la ruse , des moyens subtils et artificieux. La méchanceté agit à découvert , d'une manière violente et brutale ; la malignité et la malice., au contraire , font leurs coups en secret, à la sourdine. La méchanceté de certains chiens les porte à se jeter sur les gens, à les attaquer ; la malignité des astres, du sort, de l'air se fait sentir ou est censée se faire sentir par une influence occulte. Les méchants persécutent les bons; le malin, autrement dit le diable, leur tend des embûches. Un tyran est méchant : il ne craint pas de commettre ouvertement des injustices et des meurtres. * Quatre gentilshommes périrent dans des supplices recherchés par les vengeances de ce Louis XI , si dissimulé et si violent, si barbare et si timidement superstitieux y si étourdi et si profondément méchant. On croit être au temps des Phalaris. » Volt. « P. Sulpicius était un homme à qui personne ne pouvait être comparé pour l'excès de la méchanceté.... On trouvait en lui cruauté, audace, avidité insatiable; et cela sans remords, sans pudeur, sans aucune attention à sauver au moins les dehors. » Roll. L'envie ou la jalousie est maligne ou malicieuse , c'est une passion honteuse , qui porté ses coups dans l'ombre. « La charité est douce, elle n'a point de jalousie , elle n'est point maligne ni malicieuse dans les jugements. » Boss. « Ces esprits lumineux (les anges) devinrent esprits de ténèbres : ils n'eurent plus de lumières qui ne se tournassent en ruses malicieuses. Une maligne envie prit en eux la place de la charité. « Id.
D'un autre côté , la méchanceté est plus perverse , plus impitoyable , et , quant aux conséquences, plus grave. Elle aime le mal pour le mal; au lieu que la malignité et la malice n'aspirent souvent qu'à se satisfaire aux dépens d'autrui , il est vrai , mais sans qu'il en résulte pour autrui beaucoup de dommage , et sans qu'elles se proposent le dommage pour but. La cruauté est méchante; la satire n'est que maligne ou malicieuse. Ce que fait le méchant, il le fait parce que cela nuit ; ce que font le malin et le malicieux , ils le font souvent quoique cela puisse nuire. « Tous les honnêtes gens qui pensent sont critiques ; les malins sont satiriques ; les pervers font des libelles , et ceux qui ont fait , avec moi , le Temple du goût, ne sont ni malins ni méchants. » Volt. « Fontenelle prétendait que le pieux auteur à'Esther était beaucoup plus méchant , c'est le terme dont il se servait , que Boileau. Despréaux pensait à peu près de même , en employant à la vérité une expression moins amère. Racine, disait-il, est beaucoup plue malin que moi. » D'Al. « Je n'ai pas vu fort souvent M. Selwyn ; je le trouve assez aimable ; il est malin , mais je ne le crois pas méchant. » Dudeff.
Malignité et malice ont été distingués dans la I" partie , p. 226.
MÉLANCOLIQUE, ATRABILAIRE. Tourmenté d'une bile noire , et mis par suite dans un état
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
de tristesse profonde et concentrée qui approche plus ou moins de la folie. Un homme mélancolique, un homme atrabilaire; un mélancolique, un atrabilaire; esprit, tempérament, humeur mélancolique ou atrabilaire.
Mélancolique, du grec uiXa;;, noir , etytâri , bile, et atrabilaire, du latin atra bilis, bile noire, semblent avoir exactement le même sens étymologique. Cependant juXaç en grec n'a pas la même force que ater enJatin : uiAaç signifie simplement noir, sombre, comme le latin niger; mais ater, d'où a été formé atrox, atroce, se prend souvent, comme celui-ci, pour farouche , affreux , cruel.
En conséquence, le mélancolique n'est que triste et languissant , il est porté à la méditation et recherche la solitude. « Quoique Platon fût naturellement mélancolique, et d'un génie fort méditatif, il avait cependant de la douceur et une sorte d'enjouement. » Fén. « Le prince d'Orange s'était retiré à Loô , lieu solitaire conforme à son humeur sombre et mélancolique. » Rag. «Le déplorable Jean Meslier, cet homme vertueux, à la vérité , et très-charitable , mais sombre et mélancolique. » Volt. « Les Égyptiens sont très-paresseux , si tristes et si mélancoliques, qu'ils ont besoin de plus de fêtes qu'aucun autre peuple.» Bufe. a Homme mélancolique et vaporeux. » Marm. « Molière était habituellement mélancolique, cet homme qui a écrit si gaiement.» Lap.
Un lièvre en son gîte songeait; Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait : Cet animal est triste, et la crainte le ronge.....
Le mélancolique animal Entend un léger bruit.... Laf.
Le mélancolique peut être même doux et intéressant. « L'amant doit voir au temple la personne dont il devient amoureux , et sortir de là tout rêveur et mélancolique. » Mol. « Par sa tendre amitié , par sa douce philosophie , par je ne sais quelle suave odeur de vertu naïve et modeste , par je ne sais quoi de mélancolique et d'attendrissant dans son langage et dans son caractère , il m'attachait intimement. » Marm. — Mais l'atrabilaire est colère, méchant, incommode, violent.
Il vous sied bien d'être en colèreî Fil le vilain, le triste carnaval!
Est-ce donc en grondant que ta prétends me plaire!
Va, je renonce à l'union;
Et j'ai mauvaise opinion
D'un carnaval atrabilaire.
(La Folie au Carnaval). Regn.
« Thury était noir, méchant , cynique , atrabilaire , avec beaucoup d'esprit , insolent et dangereux. » S. S. « Le chevalier de Coislin était un homme fort extraordinaire , fort atrabilaire , et fort incommode. » Id. « La plume atrabilaire du poëte satirique Hipponax n'épargna pas même ceux à qui il devait la vie. » Roll. «Les opinions violentes et fanatiques dont une théologie atrabilaire a mêlé sa doctrine. » Marm. « La maladie qui emporta Charles IX est très-rare *, son sang coulait par tous les pores : cet accident est la suite ou d'une crainte excessive , ou d'une passion furieuse , ou d'un tempérament violent et atrabilaire. » Volt, « Persécuteurs oÀrabilaires. » Id.
Fuis les emportements d'un zèle atrabilaire. Id. L'autre est fourbe, perfide, ingrat, atrabilaire, Dur, méchant.... jD.
L'homme le plus mélancolique ne l'est toujours que pour lui-même, et non conlre les autres; il est sauvage plutôt que farouche : tel était le mélancolique Oreste (Volt.). Sa maladie peut aller jusqu'au spleen et le mener au suicide (Volt.). Tout au plus est-il par rapport aux autres flegmatique et rebutant. — Mais l'atrabilaire l'est toujours contre les autres; sa folie n'est point innocente , mais presque toujours portée jusqu'à la fureur, à la rage , à la férocité. « Les fureurs atrabilaires des misanthropes , ennemis mortels du genre humain. » J. J. « Les haines de Lysander étaient implacables, ses vengeances terribles; et quand l'âge eut aigri son humeur atrabilaire, la moindre résistance le rendait féroce. » Barth. « Les fous furieux , les atrabilaires sont plus remarqués dans notre nation que dans toute autre. t> Volt. « Rien ne fut plus atrabilaire et plus féroce que les huguenots. » Id. a La férocité atrabilaire de ces factieux. » Id.
Lorsqu'un dévot atrabilaire ,
Nourri de superstition,
À, par cette affreuse chimère ,
Corrompu sa religion,
Le voilà stupide et farouche;
Le fiel découle de sa bouche ,
Le fanatisme arme son bras :
Et, dans sa piété profonde ,
Sa rage immolerait le monde
A son Dieu qu'il ne connaît pas. Id.
Et ces vautours de la société , Qui comme l'eau , boivent l'iniquité , Et dont le cœur, farouche, atrabilaire.
Immole tout au plaisir de mal faire.
J. B. Rouss.
1° MÉMOIRE, SOUVENIR ; — 2& RÉMINISCENCE, RESSOUVENIR. Idée précédemment acquise ou aperçue, et qui se présente encore à l'esprit.
1° Mémoire, souvenir.
Mémoire, latin memoria, de mens, âme, esprit, pensée (allemand meinen, penser), exprime proprement la faculté. Souvenir , venir en sousordre, après, succéder, ne désigne que l'acte ou l'idée. La mémoire , dit l'Académie, est la faculté par laquelle l'âme conserve et réveille en ellemême des souvenirs. « Ma mémoire ne me fournissait que des souvenirs imparfaits. » J. J. « Les choses qui nous ont frappés se gravent profondément dans la mémoire , et le souvenir s'en retrace souvent. » Cond. «Votre souvenir ne peut pas demeurer dans ma mémoire chargée de tous les incidents qui ont aecompagné ce mariage. » Sév.
Mais mémoire se prend bien aussi par extension pour l'effet ou l'action de la faculté , et réciproquement souvenir se dit quelquefois pour la faculté elle-même. Il reste alors néanmoins des différences entre ces deux mots.
Mémoire signifie quelque chose de plus grand, c'est-à-dire de plus noble ou de plus étendu; de plus noble , parce que c'est un mot latin ; de plus étendu, de plus long, de plus compréhensif, parce que c'est primitivement le nom de la faculté. — Mémoire est d'un style plus relevé : aussi dit-on célébrer (Bourd.) ou solenniser