DEUXIÈME PARTIE
être à la merci des bêtes féroces et des êtres dépourvus de sentiment, tels que les flots, les vents, les tempêtes. Et quand miséricorde et merci se rapportent également à des hommes, on est à la miséricorde de celui de la pitié duquel on dépend, et à la merci de celui du pouvoir ou de la volonté duquel on dépend. Les six bourgeois de Calais, qui se dévouèrent pour le salut de leurs concitoyens , s'abandonnèrent à la miséricorde du roi Edouard III d Angleterre ; Vendredi s'abandonna à la merci de Robinson.
MODE, VOGUE. Une chose est à la mode ou en vogue, on la met à la mode ou en vogue , quand elle obtient ou qu'on lui fait avoir du succès dans le monde.
Mais mode annonce un succès de goût ou de caprice ; et vogue , un succès d'estime et de préférence. Ce qui est à la mode, c'est ce qui plaît aujourd'hui ; ce qui est en vogue, c'est ce qui est en réputation. La fantaisie fait la mode; l'opinion, la vogue. La chose à la mode est courue ou recherchée arbitrairement et passagèrement; la chose en vogue l'est par son mérite réel ou supposé. Une coiffure, un ajustement, une romance, un remède , est à la mode , c'est le goût du jour ; un médecin, un avocat, un ouvrier, un livre, une doctrine, est en vogue , on en fait un grand cas.
« Une personne à la mode ressemble à une fleur bleue qui croît de soi-même dans les sillons où elle étouffe les épis , diminue la moisson et tient la place de quelque chose de meilleur, qui n'a de prix et de beauté que ce qu'elle emprunte d'un caprice léger, qui naît et qui tombe presque dans le même instant : aujourd'hui elle est courue, les femmes s'en parent; demain elle est négligée et rendue au peuple. Une personne de mérite au contraire est une de ces choses qui embellissent le monde , qui est de tous les temps et d'une vogue ancienne et populaire, que nos pères ont estimées , et que nous estimons après nos pères... : un lis, une rose.» Labr. « Le livre d'Helvétius obtint une grande vogue, malgré le sérieux du sujet et le poids du format. Déjà dans ce monde frivole le nom de philosophie, qui commençait à être de mode, avait introduit les gros livres. » Lah. «■ La vogue de l'Opéra-Comique a résisté à toutes les variations de la mode. » Id.
On dira plutôt de la poésie qu'elle est à la mode, c'est une chose d'agrément; et d'un art, qu'il est en vogue , c'est une chose dont on apprécie l'utilité.
Un poète à la cour fut jadis à la mode,- Mais des fous aujourd'hui c'est le plus incommode Quittons donc pour jamais une ville importune..., Où le seul art en vogue est l'art de bien voler.
Boil.
Une actrice qui jouit dans le moment de la faveur publique , est à la mode ; un chirurgien de renom est en vogue.
a Cette grammaire diminuerait les changements capricieux par lesquels la mode règne sur les termes comme sur les habits. » Fén. « Je soupçonnne qu'il y a souvent de l'illusion , de la mode, du caprice dans les jugements des hom-
mes. » Volt, a Le kema ou kaimac qu'Abraham fit lui-même , était une espèce de fromage à la crème dont la mode a été chez les mahométans.» Id. — « Le temps de sa plus grande vogue (de • Cratès) était vers la cent treizième olympiade; c'était pour lors qu'il florissait à Thèbes, et qu'il effaçait tous les autres cyniques de ce temps. » Fén. « On est dans un temps auquel la science des opinions anciennes est encore en vogue. » Mal. « Un vieux chirurgien gascon avait un spécifique qui emportait toutes sortes du fièvres en moins de trois jours , de sorte qu'il s'était par là • mis en vogue. » Les.
MODÈLE, COPIE. Ces mots se rapportent à l'exécution d'un ouvrage d'après un autre, qui iui sert d'exemplaire ou de patron.
Dans la langue commune nulle difficulté : modèle signifie toujours le patron même ou l'original , et copie ce qui est fait d'après le modèle. a- Les copies, quoique fausses, supposent un modèle. » Bourd. « La vertu est un modèle qui ne peut être si bien contrefait , qu'il ne se distingue toujours de ses copies. » Id.
Mais en termes d'imprimerie copie se dit pour modèle, car il désigne l'écrit ou l'imprimé d'après lequel on compose. Exception unique et facile à reconnaître par conséquent.
Girard prétend de plus que , de son côté , modèle a quelquefois , dans les arts , le sens de copie, d'ouvrage fait d'après un autre; et il donne pour exemple les modèles de l'antique qui sont au Louvre.- Mais , outre que les dictionnaires ne mentionnent pas cette acception de modèle, dans l'exemple cité il signifie toujours chose à imiter plutôt qu'ouvrage qui en reproduit un autre exécuté ailleurs et antérieurement.
MODÈLE, TYPE. Ce d'après quoi quelque chose est fait , figure originale.
Modèle a été formé du latin modus , mesure , manière , méthode , règle ; type est le grec Turco;, empreinte, moule, figure, esquisse.
Modèle appartient à la langue commune, mais non pas type. Buffon parle comme tout le monde quand il dit : « Le cochon domestique a les oreilles beaucoup moins roides, beaucoup plus longues et plus inclinées que le sanglier, qu'on doit regarder comme le modèle de l'espèce. » Et ailleurs : a Dans tout notre bétail domestique, la figure, la grandeur, la position, la direction et même le nombre des cornes varie si fort, qu'il serait impossible de prononcer quel est pour cette partie le vrai modèle de la nature. » Mais c'est en savant, en naturaliste, qu'il s'exprime dans les phrases suivantes. « Le mâle influe beaucoup plus que la femelle sur la forme extérieure du produit , et le mâle est le principal type des races dans chaque espèce, t. « L'homme s'est trouvé le même dans les deux mondes...; la peau, les cheveux, les traits , la taille ont varié sans que la forme intérieure ait changé : le type en est général et commun. »
Modèle se rapporte à la réalité et à la pratique ; type à l'idéal et à la théorie. On travaille et on se conduit d'après un modèle; selon les platoniciens , les idées de Dieu sont les types de toutes les choses créées. L'enfant qui commence à écrire»
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
ou à dessiner suit le modèle placé sous ses yeux; nous avons dans l'esprit des types de beautés et de vertus. « Dans tous ses ouvrages la nature présente le sceau de l'Étemel : cette empreinte divine, prototype inaltérable des existences, est le modèle sur lequel elle opère. » Buff.
Du reste, le sens des deux mots n'est pas exactement le même. Le modèle est quelque chose qu'on imite, le type quelque chose d'où on tire des empreintes ou des calques. En se conformant au modèle on fait des actions ou on produit des œuvres qui approchent plus ou moins de la perfection; le type donne des images fidèles. C'est la différence qu'il y a entre une figure exécutée par un artiste d'après un modèle et un portrait fait au daguerréotype. Le sculpteur et le peintre travaillent sur ou d'après des modèles; l'imprimeur ou le typographe tire des espèces de copies du type par impression. Modèle , tout relatif à la pratique, exprime les efforts à faire pour atteindre à un original; au lieu que type , mot essentiellement théorique , annonce seulement la vérité avec laquelle est rendu ou reproduit un original.
MODÉRER, TEMPÉRER, ADOUCIR, MITIGER, MODIFIER. Corriger quelque chose qui pèche par excès.
On modère ce qui est trop grand ; on tempèn ce qui est trop fort; on adoucit ce qui est tro] fort pour la sensibilité et par conséquent désagréable ; on mitigé ce qui est trop sévère ; et on modifie ce qui est trop absolu.
De tous ces verbes qui sont opposés au trop e; en expriment le retranchement , modérer est le plus général : il peut presque toujours se substituer aux autres, quand on ne veut pas parler avec une entière précision. Il vient du latin modus, mesure, et signifie réduire dans de certaines bornes , ramener à une juste mesure.
Tempérer est une espèce relativement à modérer. Il ne se dit que de la force et en désigne l'affaiblissement; au lieu que modérer se rapporte aussi à la quantité, et en marque la réduction : on modère la dépense et les impôts; on ne les tempère pas. « Le dictateur reconnut qu'il fallait modérer la hauteur de son caractère. » Roll. « Il fallut que Moïse mît des bornes à leurs pieux empressements et modérât l'excès de leurs largesses. » Mass. On modère l'excès en quelque genre que ce soit ; on tempère l'excès d'activité la violence. Tempérer a pour racine tepor , tiédeur, état d'une chose qui n'est ni trop chaude ni trop froide. — Ensuite , modérer a plutôt un sens moral : on modère ce qui va trop loin , l'excès qui n'est pas juste ou convenable. Modérer ses passions, se modérer (Acad.). « Son courage le poussait au hasard , et la sagesse ne modérait pas sa valeur. » Fén. « H est bien plus aisé de quitter absolument le jeu que de le modérer. » Bourd. « Que messieurs de la religion prétendue réformée , voyant que l'aversion qu'ils ont contre Rome les porte à des excès si visibles, tâchent de la modérer. » Boss. a Vous dites que j'aurais dû modérer mon emportement contre un homme qui m'a réellement servi. » J. J.
Tâchons à modérer notre ressentiment.
Patience, mon cœur, doucement, doucement.
Mol.
Modérez vos fureurs , et sachez aujourd'hui , Plus humble en vos chagrins, respecter mon ennui. (Clytemnestre à Éiectre dans Oreste). Volt.
Mais on tempère l'excès qui pourrait nuire et de peur qu'il ne nuise, a Former divers tribunaux qui se tempèrent. » Montesq. a Tempérer l'éclat du trône par l'affabilité. » Mass. « Dieu ne lève pas les voiles qui tempèrent l'éclat de sa majesté. » Roll. « Si la colère contre le péché était sortie immédiatement du sein de Dieu pour passer en nous, elle aurait été trop ardente et trop allumée, et nous n'aurions pu la supporter; mais, pour la tempérer, Dieu l'a fait passer premièrement dans le cœur de son fils , où elle a presque amorti tout son feu. » Bourd. « Cette membrane leur sert aussi (aux oiseaux) à tempérer l'excès de la lumière. » Buff. a Les vents purifient l'air, attiédissent les saisons brûlantes , tempèrent la rigueur des hivers. 5) Fén. a Une fraîcheur éternelle yjempère les chaleurs du tropique dont ce clima^n'est pas éloigné.» Volt. — Enfin, tempérer n'est pas seulement attiédir ou affaiblir, mais c'est le faire par un mélange avec quelque autre chose qui a des qualités contraires; c'est ainsi qu'on tempère l'eau bouillante en y versant de l'eau froide , et le vin en le mêlant avec de l'eau : aussi dit- on absolument que l'eau tempère. « Hérille cite toujours : il fait dire à Platon que le vin enivre , et à l'orateur romain , que l'eau tempère. » Labr. Le verbe latin temperare signifie d'abord mélanger, composer un breuvage. «Les vices entrent dans la composition des vertus , comme les poisons entrent dans la composition des remèdes; la prudence les assemble et les tempère. y> Laroch. « Télémaque admirait le feu qui sortait de ses yeux , et la douceur qui tempérait cette vivacité. » Fén. Tempérer la crainte avec l'espérance (Pasc, Montesq.), la sévérité par l'indulgence (Volt.). « Le misanthrope de théâtre, ayant à parler de ce qu'il voit, doit vivre dans le monde, et par conséquent tempérer sa droiture et ses manières par quelques-uns de ces égards de mensonge et de fausseté qui composent la politesse. » J. J. ce II semble que l'avertissement de Fabius aurait bien mieux convenu à Néron , dont le caractère était vif et bouillant, qu'à son collègue, qu'on avait choisi exprès pour tempérer la vivacité de l'autre. » Roll. « L'auteur est ici d'une médiocrité qui ne permet aucune observation, parce qu'on ne pourrait tempérer la critique par aucune louange. » Lah. « La justice de Dieu n'a point d'action qui ne soit tempérée par sa miséricorde. » Bourd. a Se sentait-on embarrassé ou gêné du respect qu'on avait pour sa personne vCondé)? Quel soin n'avait-il pas de le tempérer par tout ce qu'il y a d'obligeant? » Id. « Qu'il est rare de trouver des génies assez supérieurs pour tempérer par leur modestie l'éclat de la supériorité de leurs lumières. » D Ag.
Adoucir, rendre doux ou moins fâcheux, donner de la douceur , se distingue nettement de tous ses synonymes en ce qu'il est subjectif ou relatif à l'impression produite sur l'âme. Ce qui est mo*