‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 646 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

MORT, TRÉPAS, DÉCÈS, FIN. Cessation de la vie.

Mort est le terme générique , le mot ordinaire , celui dont on se sert à chaque instant dans quelque sorte de style que ce soit. On l'applique à tout ce qui a vie, à tous les animaux, et non pas, comme ses trois synonymes, à l'homme seulement. ,

Trépas, de trë ou trans passer, aller au delà, désigne la mort comme étant un passage , le passage de cette vie à une autre , et c'est pour cela qu'il ne convient qu'en parlant de l'homme, le seul des animaux qui soit immortel. Bossuet appelle trépas la mort de la sainte Vierge, qui sortit bientôt du tombeau glorieuse; et, suivant Condillac, les Gaulois et les Germains , persuadés qu'on ne quitte cette vie que pour passer à une meilleure, célébraient avec des réjouissances le trépas de ceux des leurs qui avaient péri en combattant. — Ensuite , comme à trépas est primitivement attachée une idée de grandeur , la croyance à une noble destinée au delà de ce monde, la poésie et l'éloquence s'en sont emparées pour exprimer une mort éclatante, glorieuse , qui immortalise , qui donne en quelque façon une seconde vie dans la mémoire des hommes. « il n'appartient qu'à des lâches de se laisser consumer par la faim, et de sécher en attendant une mort douloureuse et lente. Nous qui, élevés dans les combats , savons nous servir de nos armes , cherchons un trépas glorieux. » Marm. Dans les Frères ennemis de Racine, Ménécée se dévoue à la mort pour accomplir l'oracle : le poëte dit simplement qu'il s'est luimême précipité à la mort, qu'il faut un grand effort pour haïr ainsi la vie et courir à la mort ; et cette manière généreuse de mourir , il l'appelle un beau trépas , un illustre trépas , un héroïque trépas. Pareillement, dans le Cid de Corneille , Chimène demande au roi la mort de Rodrigue sur un échafaud, et non son trépas dans un combat contre les ennemis de la patrie. Dans Cinna , Emilie dit à Cinna :

Meurs , s'il y faut mourir, en citoyen romain , ^

Et par un beau trépas couronne un beau dessein.

Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne;

Ta mort emportera mon âme vers la tienne. Corn.

Adieu : je vais chercher au milieu des combats

Cette immortalité que donne un beau trépas... ;

Si toutefois après ce coup mortel du sort,

J'ai de la vie assez pour chercher une mort. Id.

Cet illustre trépas ne peut-il vous calmer? Rac.

Et lui , désespéré , s'en alla dans l'armée

Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.

Corn.

Il n'est rien de plus grand qu'un trépas glorieux.

Volt.

Décès , de decedere , s'en aller dé , quitter une place , la céder à un autre , représente la mort comme une cession de place , de biens , de droits à d'autres. Aussi n'est-il applicable qu'à l'homme parmi les animaux et ne s'emploie-t-il bien qu'en termes de jurisprudence, d'administration, d'économie politique. Acte de décès , vente après décès (Acad.) ; il y a eu cette année , dans Paris , plus de naissances que de décès (Acad.). « Un testament n'a de force que par le décès de celui qui

teste. » Boss. « Le roi de Danemark, Frédéric III, fut élu roi par le décès de son aîné. » Regn. On avait mis les scellés chez lui après son décès. » D'Al. Dans le Malade imaginaire, le notaire, M. de Bonnefoi , apprend à Argan que les dons mutuels entre-vifs supposent qu'il n'y a point d'enfants des deux conjoints , ce lors du décès du premier mourant. » Mol. « Autrefois , au décès de chaque particulier, les évêques se faisaient représenter les testaments , et défendaient de donner la sépulture à ceux qui étaient morts déconfès. t> Volt, a Un édit accompagnait le testament (de Louis XIV), et défendait de l'ouvrir jusqu'après le décès du roi, » Marm.

Mort vint saisir le mari de Clitie. ...

Ayant toujours considéré sa femme,

Par testament il déclare la dame

Son héritière, arrivant le décès

De l'enfançon. Laf.

Fin , ce qui termine , ce qui termine la vie , n'est ni un mot poétique et oratoire , comme trépas , ni un mot pour ainsi dire technique de palais et d'état civil, comme décès. Ce qu'il a de particulier, c'est de présenter la mort comme un événement, comme arrivant plus ou moins tôt, comme étant plus ou moins éloignée. Sentir que sa fin est prochaine (Acad.), que sa fin approche (Volt.); toucher à sa fin (Id.); hâter la fin de quelqu'un (Volt. , Cond.). « Charles IX, douze jours avant sa mort, sentant sa fin approcher, remit le gouvernement entre les mains de Catherine , sa mère. » Volt. — D'autre part , la fin rappelle la vie à laquelle elle met fin, dont elle est le dernier acte ; elle est , comme la vie , bonne ou mauvaise (Acad.), heureuse ou malheureuse (Id.), paisible ou tragique (Volt.), funeste (Id.), déplorable (Id.), terrible (Rac).

MOT, TERME, EXPRESSION. Signe parlé ou écrit de la pensée.

Le mot se considère en lui-même indépendamment de la pensée , matériellement , comme son ou comme assemblage de lettres , comme appartenant à telle ou telle langue, comme étant admis dans l'usage et ayant place dans le dictionnaire. Il est français ou latin, grand ou petit, simple ou composé , primitif ou dérivé , facile ou difficile à prononcer , déclinable ou indéclinable ; on dit l'étymologie , l'arrangement des mots. Le terme , au contraire , a rapport à la pensée , et ne se considère que par rapport à la pensée : il est juste ou faux. Un mot dur est tel pour l'oreille; des termes durs sont tels par le sens, ils sont blessants. « H y a deux choses dans ce mot de grâce suffisante : il y a le son qui n'est que du vent, et la chose qu'il signifie. Et ainsi quand vous êtes d'accord avec les jésuites, touchant le mot de suffisante , et que vous leur êtes contraires dans le sens , il est visible que vous leur êtes contraires touchant la substance de ce terme , et que vous n'êtes d'accord que du son. j> Pasc. « Obscénité ! je ne sais ce que ce mot veut dire; mais je le trouve le plus joli du monde. » Mol. a Épicure comparait les atomes aux lettres de l'alphabet, qui forment des mots différents, selon la différente manière dont elles sont arrangées. » Fén. a On pourrait estimer l'ancienneté ou la

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

nouveauté d'une langue par la quantité plus ou moins grande de mots. » Buff. « Das Dich der sonder schalcq... Ah ! juste ciel, quels motsl » Regn.

Ensuite, mot désigne quelque chose de plus commun , de plus vague , de moins choisi , quelque chose qui termine moins bien l'étendue de l'idée.

Virgile est nommé là comme un auteur fameux D'un terme plus choisi que le mot que vous dites.

« La géométrie ne définit pas ces mots primitifs , espace, temps, mouvement, etc. Mais, hors ceuxlà, le reste des termes qu'elle emploie y sont tellement éclaircis et définis qu'on n'a- pas besoin de dictionnaire pour en entendre aucun. » Pasc. <c Les Grecs ont quelquefois deux ou trois termes pour exprimer des choses que nous ne saurions guère rendre que par un seul mot. » Labr. « Le plénipotentiaire sait parler en termes clairs et formels; il sait encore mieux parler ambigument, et user de tours ou de mots équivoques. » Id. « La langue française fut portée, sous Louis XIV, au plus haut point de perfection, non pas en employant des termes nouveaux , inutiles , mais en se servant avec art de tous les mots nécessaires qui étaient en usage. » Volt.

Vexpression diffère du mot de même que le terme : elle est relative, non pas au matériel, comme le mot , mais bien , comme le terme , à la pensée et à la manière de la rendre. Seulement, au lieu que le terme regarde la pensée logique , ou le côté intellectuel de la pensée , l'expression se rapporte à la peiisée esthétique ou au côté poétique de la pensée. Le terme signifie et fait connaître ; l'expression peint et fait sentir. Le terme est essentiellement clair ou obscur ; Vexpression est essentiellement noble ou basse , brillante ou terne , forte ou faible. « On est scrupuleux pour n'employer que des rimes riches, et on ne l'est ni sur la clarté des termes , ni sur la noblesse des expressions. » Fén. Terme se «dit plutôt en matière de sciences et de lois , partout où il est besoin de s'énoncer avec rigueur , de mesurer ses paroles. Expression convient surtout dans les arts de l'imagination ; il est du ressort du beau.

D'ailleurs , expression a cela de particulier qu'il correspond seul à un verbe , au verbe exprimer. De là un caractère bien distinctif relativement à ses synonymes. Il est subjectif, c'est-à-dire qu'il Tappelle l'action , le talent ou la faute d'un sujet : des expressions vives , hardies , heureuses , extravagantes, impies, recherchées.

Leur tuante amitié de tous côtés m'arrête;

Et , tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions , Je réponds d'un geste de tête ,

je leur donne tout bas cent malédictions. Mot,

On ne dit point, en parlant de quelqu'un, ses mots ou ses termes , mais les mots ou les termes dont il se sert; ce ne sont pas choses qui lui appartiennent ou qui viennent de lui. Mais on dit très-bien ses expressions, « L'on voit <?es gens qui vous dégoûtent par leurs ridicules expressions, et par l'impropriété des termes dont ils se servent. Labr.

«Homère , Platon , Virgile , Horace ne sont au

dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images. » Id. « Les expressions d'un homme qui n'apprend point par cœur sont vives et pleines de mouvement. » Fén. — De plus , les mots et les termes sont quelque chose de fait, de donné, d'admis, de fixe-, au lieu que les expressions sont quelque chose d'arbitraire et de produit par le sujet. « L'imagination ne trouvant pas de termes assez forts , employait les expressions les plus exagérées. » Cond. « Ce sont ici des lois , où chaque terme est mesuré , et non pas les expressions outrées de quelque serviteur de Dieu. » Mass.

Le mot propre est le mot usité ; le terme propre est le terme précis; Vexpression propre est la plus belle et la plus forte. — Avec les mots propres , la diction a de la pureté ; elle a de la justesse , avec les termes propres ; avec les expressions propres , l'élocution est parfaite.

1° MULTITUDE, FOULE, PRESSE; — 2° CON- COURS , AFFLUENCE. Beaucoup de monde.

11 y a d'abord cette différence considérable entre multitude, foule et presse, d'une part, concours et affluence , de l'autre , que les trois premiers mots n'impliquent pas comme les deux derniers l'idée de mouvement. Multitude, foule et presse servent à marquer qu'il se trouve beaucoup' de gens dans un endroit ; concours et affluence expriment que beaucoup de gens se portent d'un endroit vers un autre. La multitude, la foule et la presse peuvent augmenter ; le concours et Vaffluence peuvent croître. La multitude, la foule et la presse sont une chose ; le concours et Vaffluence sont un fait. « Pompée revint de nuit à Rome afin d'éviter le concours de la multitude. » Roll. Quelle multitude , quelle foule, quelle presse! c'est-à-dire que d'hommes réunis ! Quel concours , quelle affluence f c'est-à-dire quel mouvement, quelle précipitation, quel flux de personnes vers tel lieu! a Quel est ce concours de peuple que je vois fondre de toutes parts en la place publique de Marseille?... Tout le peuple se prosterne à terre (devant l'idole de Jupiter); et cette multitude aveugle tremble devant l'ouvrage de la main des hommes. » Boss.

1° Multitude, foule, presse.

La multitude est nombreuse ; la foule, confuse; la presse , épaisse , serrée.

Multitude, multitudo, de multus, en grand nombre, se rapporte uniquement à la quantité des individus. Une multitude innombrable d'ennemis (Fén.), une multitude infinie de peuples (Boss.). a Ignorez-vous qu'une multitude de vos frères périt ou souffre du besoin de ce que vous avez de trop. » J. J. «Tout ce qu'il y avait de troupes et de vaisseaux en Sicile s' étant rendu à Lilybée, la ville ne pouvait contenir tant de soldats, ni le port tant de bâtiments; et toute cette multitude avait une grande ardeur de mettre à la voile. » Roll.

Foule répond au latin turoa, trouble , tumulte , cohue. « Je remarque, dit Bossuet, deux espèces de multitude , une multitude confuse , une multitude tumultueuse , et une multitude tranquille , ordonnée, où tout conspire au même dessein, oc

Page 1