INTRODUCTION. LXXI1I
nous trompons en nous servant mal de nos sens, de notre imagination, de notre entendement pur, et en dirigeant mal nos passions et nos inclinations, ce philosophe avait reconnu cinq espèces et cinq sources d'erreurs. Cette liste peut être augmentée ; car nous nous trompons en usant mal, non-seulement des sens, de l'imagination et de l'entendement pur, mais encore de tous nos autres moyens de connaître, le raisonnement, la mémoire, l'abstraction, l'induction, l'analogie, le témoignage des hommes, le langage, etc. Mais elle sera toujours arbitraire et susceptible de s'étendre ou de se resserrer suivant qu'on admet plus ou moins de moyens de connaître et plus ou moins d'inclinations ayant sur l'esprit une influence pernicieuse. Elle a un autre défaut plus considérable, c'est qu'elle signale bien les occasions , mais non pas les causes , ni par conséquent les remèdes de nos erreurs. Enfin, elle ne saurait être complète : elle suppose que toutes nos erreurs sont subjectives, que nous les commettons toutes par notre faute ; mais il y a des illusions et des préjugés auxquels nous tombons en proie, sans qu'il dépende de nous d'y échapper.
Que si on laisse les théories philosophiques pour interroger sur la même matière le, langage commun, on obtient des notions plus étendues, plus vraies et plus appropriées au but qu'on se propose en cherchant à connaître les erreurs, savoir d'en découvrir toutes les espèces, les causes elles remèdes.
D'abord, il faut fixer le sens du mot erreur lui-même. V erreur est le contraire delà vérité ; c'est une fausse opinion qu'on adopte, quelque chose de faux qu'on tient pour vrai. Erreur exprime cette idée d'une manière entièrement générale et sans aucun accessoire. Ses synonymes y ajoutent chacun un trait particulier ; ce sont : 1° égarement; 2° sophisme et paralogisme; 3° malentendu; 4° illusion; 5° méprise, mécompte et bévue; 6° préjugé, préoccupation et prévention,
1° Egarement est parmi tous les mots de cette famille un des plus remarquables, tant par la nuance caractéristique qui le différencie des autres, que par la gravité de l'erreur qu'il signifie. Les égarements sont proprement les erreurs de la raison, des erreurs moralement répréhensibles, parce qu'elles sont dangereuses par les conséquences, parce qu'elles font tomber dans des fautes de conduite, qu'elles font sortir de la droite voie, qu'elles mènent au désordre ou au dérèglement des mœurs. Toutes les autres erreurs ne se présentent que sous un point de vue purement logique et théorique; elles ne sont opposées qu'au vrai : les égarementsle sont en même temps au vrai et au bien, en un mot à la sagesse. On dit : les égarements des sophistes. Dans les Provinciales, Pascal reproche aux jésuites les égarements de leurs casuistes. « La sagesse où l'on nous mène, dit Bossuet, est si sublime, qu'elle paraît folie à notre sagesse; et les règles en sont si hautes, que tout nous y paraît un égarement. » Et ailleurs : « L'âme sort quelquefois des limites que la raison lui prescrit; et ainsi, parmi les mouvements qui diversifient en tant de manières la vie humaine, il faut compter les égarements et les fautes. » Pareillement J. J. Rousseau parlant de lui-même : ce Je parvins jusqu'à l'âge de quarante ans , flottant entre l'indigence et la fortune, entre la sagesse et Yégarement. » — Que si les égarements ne se rapportent pas