ELMIRE
Non; on est aisément dupé par ce qu'on aime, Et Y amour-propre engage à se tromper soi-même.
Mol.
Morgue signifie Y orgueil de la contenance . celui qui consiste à prendre un air grave , austère , imposant , même menaçant , afin d'inspirer le respect ou la crainte , ou bien le respect et la crainte. « La morgue des grands. » Labr. T'ai-je tracé la vieille à morgue- dominante, Qui veut, vingt ans encore après le sacrement, Exiger d'un mari les respects d'un amant. Boil. « La morgue présidentale. » S. S. « La morgue de la dignité de la grand'chambre. » Id. « Le but de toutes les fantaisies des femmes est de désorienter un peu la morgue masculine. » J. J. « Je m'attendais que Grimm me recevrait les bras ouverts. Il me reçut en empereur romain , avec une morgue que je* n'avais jamais vue à personne. » Id. « En enseignant les jeunes filles, point d'air fâché, point de morgue. » Id. « La bourgeoisie de Genève leur deviendrait encore si respectable qu'avec leur morgue ils trembleraient devant elle. » Id.
Et notre philosophe enfin s'est décelé , 11 a repris sa morgue et son humeur austère. Dest. « Ces grands seigneurs ne se font respecter qu'à force de morgue. » Volt, a Jamais on ne vit tant de grandeur et si peu de morgue (que dans le roi de Prusse).» Id. a L'abbé de Saint-Pierre ne blâmait nullement l'air sérieux de Louis XIV, que d'autres appelaient morgue royale. » D'Al. « Le grand inquisiteur, assis dans un fauteuil, au bout d'une longue table, tenait sa morgue. » Les. « Ces commis des bureaux, voulant qu'on eût autant de respect pour eux que pour des secrétaires d'État, affectaient une orgueilleuse gravité.... Je les attendais à table, pour les voir peu à peu changer de maintien. Mais ni ma bonne humeur, ni les agaceries des dames ne purent leur faire perdre leur morgue de bureau. » Id. — Ce mot a une origine vulgaire : il signifie d'abord l'endroit, à l'entrée d'une prison, où on tient quelque temps ceux qu'on écroue , afin que les guichetiers puissent les regarder fixement pour les reconnaître ensuite. Aussi n'est-il guère que du style de la conversation et des lettres.
I. ORGUEILLEUX, SUPERBE, SUFFISANT, PRÉSOMPTUEUX, AVANTAGEUX, IMPORTANT, VAIN, GLORIEUX. — H. DÉDAIGNEUX, FIER, HAUT, HAUTAIN, ALTIER, IMPÉRIEUX, ARRO- GANT, ROGUE, INSOLENT. L'excès d'estime pour soi-même, une trop grande ou trop bonne opinion de son mérite personnel , effet de l'aveuglement de l'amour-propre , c'est ce qu'expriment en commun tous ces mots et ce qui fonde leur synonymie.
Mais ils se divisent d'abord en deux classes principales. Les uns sont absolus, les autres relatifs : les uns signifient des défauts solitaires , qui ne regardent que le sujet auquel on les attribue , qui ne le font considérer qu'en rapport avec lui-même; les autres désignent des défauts qui ont de l'influence au dehors, des manières de se conduire par lesquelles on fait sentir sa supériorité au reste des hommes , on les blesse , on
les irrite, on les indigne. C'est, d'une part, quelque chose de ridicule, et, de l'autre, quelque chose d'odieux. Qu'un homme soit orgueilleux, superbe, suffisant, présomptueux, avantageux, important, vain et glorieux, il ne se compare point à vous , il ne cherche point à vous abaisser, il se borne à la satisfaction de lui-même, à se complaire en lui-même , vous n'avez point à vous en fâcher, à lui en faire un crime, vous pouvez seulement le plaindre ou vous permettre d'en rire. Mais qu'un homme soit dédaigneux, fier, haut, hautain, altier, impérieux, arrogant, rogue, insolent, dès lors, non content de croire qu'il vaut beaucoup, il s'imagine valoir beaucoup mieux que les autres , et il le leur fait sentir par des procédés ou des paroles dont on s'offense justement. Dans le fait , nous ne nous plaignons pas des orgueils, des suffisances , des présomptions, des importances , des vanités d'un homme envers nous; ces substantifs n'ont pas même de pluriel en ce sens , tant ils sont peu propres à désigner des actes ou un genre de conduite. Mais on se plaint avec raison des dédains, des fiertés, des hauteurs, de Y arrogance et des insolences de quelqu'un. On peut dire de tous les mots de la première classe comparés à ceux de la seconde ce que Labruyère dit de Yimportant par rapport à Varrogant : « Pendant que l'on ne fait que rire de Yimportant, il n'a pas un autre nom; dès qu'on s'en plaint , c'est Y arrogant. »
I. Orgueilleux, superbe, — suffisant, présomptueux, avantageux , —important, vain, glorieux. Très-prévenu en sa faveur, qui a une grande estime de soi-même , mais sans se comparer aux autres, et sans prétendre les humilier, les accabler de sa supériorité.
1° Orgueilleux et superbe sont les deux termes les plus généraux. Chacun d'eux a pourtant sa nuance particulière.
Orgueil a beaucoup de rapport avec orgelet, petite enflure qui vient à la paupière, et qui ressemble à un grain d'orbe. L'orgueil est en effet comme une enflure de l'âme : Yorgueilleux est tellement plein de lui-même qu'il en paraît tout bouffi ; il se gonfle comme la grenouille de Lafontaine ; il est enflé de son mérite , il se rengorge. « Il se contemple , il s'admire à peu près comme s'il était seul au monde : l'estime qu'il a pour lui paraît lui suffire , il ne songe pas qu'il y a d'autres hommes. » Cond. Il se sourit à luimême et se croit sans défaut. En un mot , ce qui le caractérise, c'est la plénitude du contentement de soi pour des perfections imaginaires ou tout au moins supposées, et une sorte de bouffissure de l'âme qui en est l'effet.
Ce qui caractérise le superbe , c'est une idée de grandeur et de faste. Superbe est traduit exactement du latin superbus; et , dans une autre acception, ce mot signifie pompeux , magnifique. De là vient qu'on n'emploie superbe que dans le grand et pour exprimer un orgueil qui se montre avec éclat. Il faut occuper un rang éminent, et se trouver au moins dans un état où on brille des avantages de la fortune, pour être superbe; on ne qualifiera pas de superbe , mais bien d'orgueilleux, un valet, un crocheteur, un men-