DEUXIÈME PARTIE
nous-mêmes. On peut être dédaigneux sans orgueil, sans fierté, ni hauteur : « Dieu nous délaissera par un sentiment de dédain.... Comment supporter lé dédain d'un Dieu? » Boss. C'est-à-dire que Dieu nous rebutera, rien de plus. Sans doute , on n'est d'ordinaire dédaigneux que parce qu'on est plein d'estime pour soi; mais c'est ce que dédaigneux ne marque pas explicitement. Le dédaigneux voit les autres bien au-dessous de lui; ce qui le frappe, ce sont leurs imperfections, leur bassesse ou leurs torts : le haut et le fier se croient bien au-dessus des autres , ils sont pénétrés de leurs avantages, de leur supériorité, de leur excellence. On est très-sensible au dédain , on en est mortifié , vexé ; quoiqu'on soit piqué de la fierté et de la hauteur, on ne peut quelquefois s'empêcher d'en rire. Aussi diton une sotte fierté et une sotte hauteur. Le dédaigneux vous méprise , c'est un fait. Dans fier et dans haut , cette idée est accompagnée d'une autre dont il faut tenir compte et qui atténue l'idée de mépris par cela seul qu'elle ne la laisse pas pure. «Plein d'un mépris dédaigneux pour les coutumes de son pays. » Roll. « Il témoignait du mépris pour tout le monde; il écoutait avec un air dédaigneux ceux qui lui parlaient. » Id. « Qu'ils étaient dédaigneux , et qu'ils méprisaient les autres hommes! » Boss. « Je ne veux point que les âmes humbles fassent ainsi les dédaigneuses et les dégoûtées. » Id. « Qui ne dirait, à voir ces airs dédaigneux et malhonnêtes , que je me les suis attirés par quelque extravagance manifeste? »Id.
As-lu vu sa froideur ,
Ce courroux dédaigneux dont il m'ose accabler? Qu'ai-je donc fait, Tancrède? Ai-je pu vous déplaire? Volt.
La fierté et la hauteur paraissent équivaloir tout à fait l'une à l'autre. Elles diffèrent pourtant.
Le fier est plus près du dédaigneux, et le haut, de Y impérieux. Le fier ne se communique pas , ne se commet pas, ne se familiarise pas, met une grande distance entre lui et les autres; en effet , ce mot vient de férus , farouche , sauvage , qui s'est dit surtout des animaux (feras), qui fuient l'homme , qui vivent loin de lui , par opposition à ceux qui sont apprivoisés. Une femme fière et dédaigneuse (Labr.), un fier dédain (Mol.). Mais la hauteur consiste à se croire et à se tenir haut, au-dessus des autres, à affecter le commandement. « Si vous étiez de ces supérieures hautes et impérieuses qui pensent bien plus à relever leur autorité qu'à l'adoucir et à la tempérer.... » Bourd. « La hauteur impérieuse du roi. » Volt. — Le fier n'a rien de commun avec Yimpérieux : c'est, par exemple, un noble, qui, se figurant être d'une autre caste ou d'une autre nature que vous, ne veut pas entrer en rapport avec vous, ne veut pas que vous l'approchiez, se tient à l'écart et sur le quant à soi. Fier comme un gentilhomme (Lah.). Le haut, au contraire, domine ou veut dominer : ce n'est pas de la distance qu'il met entre vous et lui, mais de la hauteur; il ne s'éloigne pas, il ne vous évite pas, il ne refuse pas de vous parler ou de vous saluer,
mai s il vous tient au-dessous de lui , il tend à vous maîtriser. « On livre en gros aux premiers de la cour l'air de hauteur , de fierté et de commandement , afin qu'ils le distribuent en détail dans les provinces. » Labr. Air de fierté et de commandement est évidemment mis ici après air de hauteur, pour l'expliquer.-— Si le fier changeait, il cesserait d'être roide, rustique, intraitable, difficile à manier, pour devenir affable, accessible, accort, liant, familier. Si le haut changeait , au lieu de prendre des airs de hauteur et d'empire, il se mettrait au niveau de tous, se ferait petit avec les petits, ferait sentir l'autorité le moins possible, et même deviendrait, au besoin, docile et soumis. — Les nobles et les riches sont fiers; les grands, les supérieurs , les maîtres sont hauts.
Haut , hautain et altier ont le même radical , le latin altus , et signifient essentiellement , qui a de la hauteur, qui se croit supérieur aux autres et tend à les dominer.
Haut et hautain ont déjà été distingués dans la Ire partie, p. 260. Haut est le mot simple, générique ; il annonce la hauteur en soi , intrinsèque, dans l'âme, dans les sentiments. Hautain, qui tient du haut , qui marque ou respire de la hauteur, représente cette qualité extérieurement, dans le ton, dans les manières : un discours hautain (Volt.); une parole (Fén.), une sentence (J. J.), une réponse (Volt.), une conduite (Id.). hautaine. L'esprit haut a de la hauteur : l'esprit hautain se fait remarquer et déplaît par ses hauteurs , par ses manières hautaines ; il manifeste toujours sa hauteur par des signes, par l'air , la contenance , les allures ; quoiqu'il n'ait pas peut-être autant de hauteur, au fond il choque davantage. Hautain se dit surtout bien des enfants (Rac. , J. J. , Labr.), parce qu'ils ne peuvent guère avoir que l'image , le ton , les gestes de la' hauteur : du moins c'est par là qu'ils commencent. Enfin, hautain peut vouloir dire une hauteur affectée , au lieu que celle qui est exprimée par haut est toujours naturelle. « Bocchoris était bien fait , vigoureux , d'une mine haute et fière. » Fén. « Une sœur de saint Bernard vint un jour le visiter, brillante de pierreries, avec une mine hautaine et un équipage superbe. » Boss.
Altier est par sa forme plus près du latin altus, le radical commun à ces trois mots. Aussi est-il le plus noble et le plus usité en poésie ; et, quant à sa signification, il peut passer pour le superlatif de haut et de hautain. Le haut et le hautain nous abaissent, nous humilient, nous mettent au-dessous d'eux : Y altier nous intimide , et veut nous asservir. La hauteur de Y altier est dure, inflexible , violente , superbe , dominatrice , vindicative. « Humeur altier e et violente. » Les. « L'âme de cette ligue était Pie V, pontife altier, ambitieux , remuant , sévère , cruel même. » Cond. « Le gouvernement ecclésiastique n'a rien à'altier ni de violent. » Boss. « Saurin était un esprit altier et inflexible. » Volt. « Louvois, dur et altier, était né pour bien servir plutôt que pour faire aimer son maître. ■» In. « Richelieu, cette âme altièret voulait absolument que
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
l'Académie condamnât le Cid. » Id. « Calvin était un très-méchant homme, altier, dur, vindicatif et sanguinaire. » Id. On rabaisse le haut et le hautain; il s'agit de dompter l'allier : « Cette modération dompterait les humeurs les plus altier es. » Eoss.
Fléchir ce cœur altier si longtemps indomptable.
Volt.
La différence est très-petite entre altier et impérieux. Us semblent pouvoir se mettre l'un pour l'autre, comme on le voit par cette phrase de Voltaire : « L'esprit vif et altier de Patkul s'accommodait mal des hauteurs du général Flemming, plus impérieux et plus vif que lui. » Esprit altier et esprit impérieux; humeur altière et humeur impérieuse.
Cependant , impérieux , du latin imperium , empire, exprime positivement, spécialement et uniquement ce qa! altier % tout comme haut et hautain , ne signifie qu'indirectement et avec autre chose encore à quoi il faut avoir égard. V impérieux veut être obéi, rien de plus; peu lui importe qu'on partage la haute idée qu'il a de sa perfection; qu'on lui cède, qu'on ne réplique point , qu'on ne le contredise point , c'est tout ce qu'il demande. C'est à quoi mène aussi la hauteur ; mais ce n'est pas en cela qu'elle consiste essentiellement. Elle consiste dans le sentiment d'une supériorité imaginaire ou exagérée et dans un certain effort pour la faire reconnaître aux autres. A l'égard de Yimpérieux, il faut nécessairement lui obéir ; à l'égard de Y altier, comme du haut et du hautain , il faut se faire petit , se soumettre, avouer son infériorité. Ce que prétend V altier, ce n'est pas précisément, ni principalement , qu'on lui obéisse; il vous en dispenserait même, pourvu que vous fussiez bien humble devant lui. Dans les Femmes savantes, Philaminte est impérieuse ou absolue. Dans Esther-, Racine parle de Y altière Vasthi , sous les traits de laquelle toute la cour crut reconnaître Mme de Montespan. On ne résiste point à ce qui est impérieux : nécessité impérieuse (Acad.); joug impérieux (Mol.). L'impérieux effort de l'amour qui m'entraîne. Id. Ces mots impérieux n'ont point trouvé d'obstacle.
Rac.
Lafontaine dit de la Loire :
A peine arrête-l-on son cours impérieux. Ce qui est altier ou a de la hauteur domine ou affecte la domination ; il faut se tenir au-dessous, baisser pavillon devant.
Venger l'humble vertu de la richesse altière.
Boil.
La colère est superbe et veut des mots al tiers. In. a On avait peine à se persuader que , fier comme il était, plein d'un courage altier, Cassius fût détaché de tout désir de la domination. » Roll. — Il semble enfin qu'on est plutôt impérieux dans l'occasion, par caprice , et altier, haut ou hautain, constamment.
De ses fierlés Yimpérieux caprice. Mol.
a II avail été très-impérieux dans le festin. »
FÉN
2° Arrogant, roque, insolent.
La fierté et la hauteur sont quelquefois permises: il y a une noble, une juste fierté (Acad.) , et
une hauteur héroïque (Volt.). L' 'arrogance et Y insolence sont toujours prises en mauvaise part et produisent dans l'esprit de ceux qui en sont l'objet un effet plus fort : elles n'humilient pas seulement, elles indignent. D'ailleurs, ce sont des usurpations. Un maître sera hautain, altier, impérieux dans l'exercice de son autorité; on dira plutôt d'un inférieur ou d'un valet qu'il se montre arrogant ou insolent.
L'arrogcnce , qui s'arroge (arrogare sibi) , qui s'attribue mal à propos, se distingue par ses prétentions.
Oser arrogamment se vanter à mes yeux
D'être juste seigneur du bien de mes aïeux ! Cor*.
L'arrogante (Cléopàtre)! à l'ouïr, elle est déjà ma
reine.
(Ptolémée dans la Mort de Pompée). Id.
«L'arrogance des princes, c'est-à-dire l'usurpation de quelque autorité , de quelques droits , ou de quelques honneurs que le peuple croit ne leur être point dus, ne lui est odieuse que pour ce qu'il la considère comme une espèce d'injustice.» Desc. V insolence va plus loin. Ce mot est formé du latin in solere, n'avoir pas coutume , et signifie primitivement insolite, inaccoutumé, inouï: ou peut-être de satire in, sauter ou marcher dessus, comme insultans. Vinsolence est donc quelque chose d'extraordinaire, d'inouï, ou bien une insulte. L'arrogant ne craint pas de vous provoquer, se permet de s'élever en face de vous ou jusqu'à vous. « Le péché de Satan a été une insupportable arrogance. » Boss. Dans le Bourgeois gentilhomme , le maître de philosophie dit aux autres maîtres de M. Jourdain : « Je vous trouve tous trois bien impertinents de parler devant moi avec cette arrogance, et de donner impudemment le nom de science à des choses que l'on ne doit pas même honorer du nom d'art. » Mol. L'insolent a l'audace de se mettre au-dessus de vous et de vous outrager, de vous railler. Vos ris ne sont point de mon goût,
Et vos airs insoleiits ne plaisent point du tout. Régit. a Certains hommes insolents dans leur impiété ; certains pécheurs scandaleux dont le caractère est d'insulter à Dieu même avec plus d'orgueil. » Bourd. a Chez les Carthaginois, les armées qui avaient été battues devenaient plus insolentes; quelquefois elles mettaient en croix leurs généraux. » Montesq. a M. de Cambrai est ou rampant, ou insolent outre mesure. » Boss. ce Juba était arrogatit jusqu'à Yinsolence. » Roll. ce On m'avertit que je ne me contentais pas d'avoir raison dans une discussion, mais que je devenais arrogant et même insolent. » Franklin.
Rogue ne diffère pas essentiellement d'arrogant qui a même radical. Mais il est du style familier, et marque plus de rudesse et de brutalité, ce En vérité ces gens-là sont bien bêtement rogues. » J. J. a Si ces gens-là avaient été moins brutaux, moins rogues.... » « Je voudrais que les gens (en France) qui sont si fiers et si rogues surleurs paillers voyageassent un peu dans l'Europe. » Volt.
Mais il faut tant d'argent pour se faire soigner ,
Ces porteurs de seringue ont pris des airs si rqjgw.iù-.'
Rzgm.
« Il était rogue en aîné des Larochefoucauld, qui le sont tous par nature , et par conséquent trèsrepoussants. » S. S. « Le rogue, le dur, le désagréable de M. de Larochefoucauld n'était pas pour le roi. » Id. « Konigsecg emporta la réputation d'un homme sage et poli , et qui servait bien son maître , sans avoir ce rebut de fierté et de roguerie de presque tous les impériaux. » Id. « C'est un pédant rogue , aussi grossier qu'inconséquent. » Lah.
Du reste, l'insolent est pire que le rogue, comme il est pire que Varrogant. « Je me complus à voir ce visir si rogue , si brutal , si inso~ lent , se jeter à mes pieds. » S. S. L'insolence est le comble de l'orgueil, l'orgueil poussé jusqu'à ses dernières limites. « L'orgueil de certains comédiens va jusqu'à l'insolence. » Les.
ORIENT, LEVANT, EST. Le côté par où le soleil commence à paraître.
Orient est le latin oriens, qui a le même sens. Levant est un mot français, le participe présent du verbe lever : le levant , c'est-à-dire où le soleil se lève. C'est pourquoi orient est plus noble, plus poétique , et s'applique particulièrement au ciel. « Le lendemain on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente, V orient paraît tout en flammes.» J. J.
L'Aurore cependant, au visage vermeil , Ouvrait dans Y Orient le palais du Soleil. Volt. a. Il n'y a rien de si aimable que l'enfance de ces princes. Ce sont des soleils dans leur orient, qui réjouissent les yeux et ne les éblouissent pas encore.» Flégh. Dans de pareilles phrases levant serait sensiblement déplacé. Il le serait aussi dans des locutions où on veut donner une grande importance aux choses , ou bien dans celles qui ont été faites avant la formation de notre langue : la question d'Orient, l'empire ou l'église d'Orient.
Une autre différence plus essentielle, c'est que le mot orient est absolu , et celui de levant relatif. L'un s'emploie bien sans l'article , mais non pas l'autre : vous dites d'orient en occident , et du levant jusqu'au couchant ; vous dites en orient, et dans le levant. Une chose est à l'orient, simplement. «Les Tartares se jetèrent à l'orient et au midi. » Volt. « Ces Samoïèdes occidentaux ne connaissent pas ceux qui sont à l'orient. » Buff. Mais une chose est au levant de telle autre. « Ce pays est-il au nord , au midi, au couchant ou au levant d'Ithaque? C'est ce que j'ignore absolument. » Fén. a La rivière de Braine est au levant de cet endroit. » Buff. Dans une même page de l'avant-propos de l'Essai sur les mœurs, Voltaire a employé orient et levant suivant cette distinction, savoir orient d'une manière vague et illimitée , et levant d'une manière déterminée et restreinte. « Vous portez d'abord votre vue sur l'Orient, berceau de tous les arts , et qui a tout donné à l'Occident. .... Tout le levant, depuis la Grèce jusqu'aux extrémités de notre hémisphère, fut longtemps célèbre avant que nous en sussions assez pour connaître que nous étions barbares. »
Le mot orient a la plus grande étendue, signifie quelque chose de très-vaste , c'est-à-dire tout ce que le soleil éclaire d'abord au ciel ou sur la terre , et , pour ce qui concerne la terre , toutes les contrées de l'Asie , même les plus lointaines par rapport à nous; au lieu que le levant est notre orient à nous , savoir la partie de l'Asie la plus voisine de nous , celle à laquelle nous touchons de plus près. Le commerce d'Orient se fait par l'Océan avec les pays de l'Asie les plus éloignés, la Perse, les Indes, Siam, le Tonquin, la Chine , le Japon, etc. ; le commerce du Levant se fait par la Méditerranée avec les pays de l'Asie occidentale , c'est-à-dire le long des côtes, depuis Alexandrie en Egypte jusqu'à la mer Noire. Saint François Xavier, l'apôtre des Indes , a converti l'Orient (Bourd.); l'empire romain a duré cinq cents ans à Rome , et près de quatorze siècles dans le levant, au milieu des séditions des armées (Volt.).
Est , de l'allemand ost, oest , est un terme abstrait et presque technique de géographie, tout relatif à la situation ou à la direction. Le vent d'est. Dans la rose des vents, leurs directions sont marquées par les mots est, ouest, etc. « L'Araxe coule de l'ouest à l'est. » Montesq. « L'Afrique est traversée de l'est à l'ouest par une longue suite de montagnes. » Buff. a La plus large de ces îles n'a pas sept ou huit lieues de largeur dans la direction de l'est à l'ouest. » Id. « Le navigateur Othère dépassa le cap Nord, et dirigea sa navigation à l'est. » Id. « La chaîne des Cordillères avance vers l'ouest, retourne à l'est auprès de Popayan.... » Id.
Même distinction à établir entre les trois mots occident , couchant et ouest , qui indiquent le côté où le soleil et les astres semblent terminer leur course. Occident, latin occidens, est, à l'égard de couchant, mot tout français, noble, absolu, significatif de quelque chose d'indéfiniment étendu ; et ouest, de l'allemand west, a cela de propre, qu'il sert à désigner, sur la terre, d'une manière précise et en quelque sorte scientifique , la position des lieux et la direction des vents, des choses ou des personnes.