DEUXIÈME PARTIE
A peur de Cliarybde et de Scylle,
On rencontre une petite île. Scarr.
Tu crois que mon cœur t'adore,
Voyant que je parle encore
Des soupirs que j'ai poussés;
Mais tel , au port qu'il désire ,
Le nocher aime à redire
Les périls qu'il a passés. J. J.
Le nocher qui prévoit l'orage Craint encor quand le port est bon.
Éternisons du badinage
La saison :
On manque , à force d'être sage ,
De raison. Montesq.
PIQUANT , POIGNANT. Qui perce et fait mal.
Ce qui est piquant, de l'allemand picken, picoter, becqueter, fait une piqûre, un petit trou , pénètre peu avant. Ce qui est poignant , du latin pungere, piquer, d'où notre verbe poindre , paraître , en parlant du jour qui commence à luire et des plantes qui commencent à pousser, n'est pas nécessairement petit, et ne produit pas une blessure nécessairement petite , légère , superficielle. L'aiguillon de l'abeille est piquant; un poignard est poignant. Buffon dit : « Les écailles du phatagin sont armées de trois pointes très-piquantes , au lieu que celles du pangolin sont sans pointe et uniformément tranchantes. » Cependant il attribue au pangolin comme au phatagin « des écailles si grosses , si dures et si poignantes qu'elles rebutent tous les animaux de proie. » Les orties sont garnies de soies roides et piquantes qu'on aperçoit à peine ; le hérisson est couvert de grosses épines, «armes défensives, poignantes, et qui rebutent ses ennemis. » Buff.
Au figuré (et poignant ne se dit guère au propre) , même différence. Les traits de la malice et de la raillerie sont piquants (Bourd.); ceux de la méchanceté sont poignants (J. J.). On est très-sensible à ce qui est piquant. «. Examinez quel est le fond des peines les plus vives de l'orgueilleux et de ses déplaisirs les plus piquants. » Bourd. Ce qui est poignant cause une grande souffrance. « La perte de M. de Beauvilliers fut pour Mme de Beauvilliers un glaive qni ne sortit plus de son cœur Vivant dans la plus poignante douleur et la pénitence la plus austère.... » S. S. « Qu'on se représente la douleur de Phèdre , sa confusion , sa rage !
Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi!... Ce sentiment est-il assez profond et assez amer? La jalousie a-t-elle des traits plus poignants et plus cruels? » Lah. — En un mot, à piquant est attachée l'idée de vivacité : à poignant celle de profondeur.
Outre cela , piquant rappelle le verbe piquer qui s'emploie dans la même acception ; et par conséquent il a rapport à l'action d'une cause , et d'une cause le plus souvent extérieure. Poignant, au contraire, correspondant à poindre, qui est inusité aujourd'hui dans le sens littéral de piquer , sert plutôt à qualifier l'effet ou la cause interne. Faire des reproches piquants , éprouver un chagrin poignant. Une épigramme est piquante, le remords poignant. Les femmes sont plus piquantes que les hommes dans leurs traits
satiriques et médisants (Bourd.) ; on diminue ses peines les plus poignantes en cessant de s'en occuper (J. J.).
PIRE, PIS. Termes comparatifs qui emportent ridée de plus de mal ou d'un plus grand mal.
Pire, du latin pejor, plus mauvais, est un adjectif, l'opposé de meilleur.
Jugez par le meilleur (mariage) quel peut être le pire. La.f.
Pis , du latin pejus , plus mal , est un adverbe , l'opposé de mieux. « Tant pis, tant mieux. » Acad. On dit qui pis est, comme on dit qui plus est: pis-aller commme maZ-être, etc.
Pire, étant un adjectif, se trouve toujours joint à un substantif qu'il qualifie, a II n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.» Acad. « Il y a de mauvais exemples qui sont pires que des crimes. » Montesq.
Le pire des états , c'est l'état populaire. Corn. « C'est là un aveuglement pire que celui des démons. » Bourd. « Les remèdes devenaient souvent pires que les maux. » Boll. « Les pires des ennemis , ce sont les flatteurs. » Boss. « La condition des hommes serait pire que celle des bêtes, si la solide philosophie et la vraie religion ne les soutenaient. » Fén. « Cette profonde sécurité où vous vivez est devant Dieu le pire de tous vos crimes. » Mass. « Les hommes seraient peut-être pires s'ils venaient à manquer de censeurs. » Labr. — Mais pis, en tant que adverbe , accompagne un verbe , et qualifie une manière de faire ou de dire. « Si nous étions ceci ou cela, nous ferions encore pis que nous ne faisons. » Bourd. « J'avais dit pis encore à M. le duc d'Orléans. » S. S. «Quand nous aurions été les dernières personnes du monde, on ne pouvait nous faire pis qu'elles ont fait. » Mol. « Ne méprisez pas tant Psyché , dit Cérès à Vénus ; vous pourriez pis faire que de la prendre pour votre bru. » Laf. « Il ne me saurait rien arriver de pis. » Acad.
Un homme pire qu'auparavant est plus méchant ou moins bon ; un homme qui est pis qu'auparavant se porte, se comporte, se met ou est fait, façonné en quelque sorte, moins bien. « Il se portait un peu mieux, mais il est pis que jamais.» Acad. « Il ne m'en sera jamais ni pis ni mieux. » Labr. Il n'y a rien de pire que cela, voilà une chose très-mauvaise ; ri n'y a rien de pis que cela , il ne se peut passer , dire ou faire rien de plus mal. La prose est pire que bas vers , signifierait qu'elle est plus mauvaise , moins estimable , inférieure ; la prose est pis que les vers (Mol.), c'est-à-dire qu'on en vient moins facilement à bout , quand il s'agit de l'apprendre ou de faire toute autre chose par rapport à elle , de l'entendre, de la traduire, etc.... Etre pire qu'un démon, c'est être plus méchant; être pis qu'un démon , c'est être plus capable , plus en état de faire :
Un papier griffonné d'une telle façon
Qu'il faudrait pour le lire être pis qu'un démon.
Mol.
On dit bien en employant les deux mots substantivement , le pire et le pis , comme on dit le meilleur et le mieux, Hais le pire a toujours rap-
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
port aux substances , aux choses qui sont ; et le pis aux actions, aux faits, aux choses qui se font. Souvent qui choisit prend le pire (Acad.) , sousentendu objet. Le pis qui puisse arriver (Acad.); mettre les choses au pis (Id.), c'est-à-dire supposer tout ce qui peut avoir lieu de plus fâcheux.
Lors même que pis peut être à la rigueur considéré comme un adjectif, il se distingue toujours de pire en ce qu'il a rapport à des faits , et non à des choses, o Ce coup (un coup malheureux au jeu) est pour ma raison pis qu'un coup de tonnerre. » Mol. C'est-à-dire un accident, quelque chose de plus mal fait, de plus malheureusement arrivé. — Ou bien pis, adjectif , se joint , non pas comme pire , à un substantif proprement dit, mais à un sujet vague, indéterminé, qui n'est proprement d'aucun genre, comme ce, cela, quelque chose, exprimé ou sousentendu. De crainte de pis, c'est pis, c'est encore pis, c'est bien pis, ce fut bien pis encore lorsque... ; ce qu'il y a de pis, c'est que....
Oh ! vraiment tout cela n'est rien auprès du fils ;
Et si vous l'aviez vu, vous diriez c'est bien pis.
Bacchus le déclare hérétique , Et janséniste , qui pis est. Boit.
a De beaux feux qui exposent à des hontes (Corn.) est pis qu'un solécisme. » Volt. C'est-à-dire, cela est pis qu'un solécisme. Il ne lui a pas dit pis que son nom (Acad.), c'est-à-dire quelque chose de pis que son nom.
PITIÉ, — COMPASSION, COMMISÉRATION, — MISÉRICORDE. Sentiment ou disposition d'une • âme touchée des maux d'autrui et excitée à les adoucir , à les soulager.
la Pitié, latin pic tas , indique par sa terminaison une qualité naturelle , inhérente à l'âme , un fonds de compassion ou de commisération. Compassion et commisération ont , au contraire , une désinence , qui montre que ce sont des substantifs verbaux , et qui marque des faits , des manifestations de pitié provoquées par des douleurs ou des misères qui frappent actuellement. Un homme est sans pitié, en général, et, dans une occasion particulière , il est ou il n'est pas ému de compassion ou de commisération. « Ce sont des âmes insensibles , des âmes sans pitié , sans humanité. Que ne leur dit-on pas pour les toucher de compassion ? » Bourd. a Les marques publiques que le publicain donnnait d'une douleur sincère devait exciter la compassion du pharisien; mais l'orgueil pharisaïque est sans pitié.-» Id.
2° Par leur préfixe cum , avec , compassion et commisération témoignent qu'on prend part aux maux des autres , qu'on éprouve de la peine avec eux , qu'on se met en idée à leur place ; ce que n'annonce point le mot de pitié. On peut avoir pitié de choses qui n'affligent point la personne en qui elles se trouvent, ni par contre-coup la personne qui en a pitié. Je cède , non parce que j'ai tort, mais parce que j'ai pitié de votre obstination. « Ce lutteur rhodien , regardant avec pitié ma tendre jeunesse, voulut se retirer. » Fén. Ou bien on a quelquefois pitié de maux qu'on ne ressent en aucune sorte , auxquels on
est, non pas indifférent, mais insensible, à proprement parler. C'est ainsi que Dieu a pitié des hommes. Lorsque le Fils de Dieu était dans l'éternité de sa gloire, sa miséricorde pour les hommes n'était pas accompagnée d'une compassion effective , parce que toute véritable compassion suppose quelque douleur , et que le Fils de Dieu était alors incapable de pâtir et de compatir. Il avait pitié de nous comme de ses enfants et de ses ouvrages. Mais depuis l'incarnation il a commencé à avoir compassion de nous , à nous plaindre comme ses frères , comme ses semblables, comme des hommes tels que lui (Boss.). « Les cœurs des hommes justes qui habitent les Champs-Elysées ne peuvent pas même être émus. Seulement, ils ont pitié des misères qui accablent les hommes; mais c'est une pitié douce et paisible qui n'altère en rien leur immuable félicité. » Fén. Quiconque a toujours été heureux peut avoir pitié, mais non pas compassion ou commisération, des malheureux; il ne sait pas s'identifier à eux et souffrir de leurs souffrances. — La première partie de l'idée commune aux quatie mots, à savoir le sentiment, l'émotion, est donc plus particulièrement exprimée par compassion et commisération.
En revanche, c'est surtout la 'seconde, savoir, la disposition à soulager , que le mot pitié désigne, ce A considérer l'enfance en elle-même, y a-t-ii au monde un être plus faible, plus misérable, plus à la merci de tout ce qui l'environne , qui ait si grand besoin de pitié, de soins, de protection, qu'un enfant ? » J. J. Au lieu que la compassion et la commisération ne consistent quelquefois qu'à s'attendrir, à entrer dans la peine des autres , et se bornent à les plaindre , à les consoler , à déplorer leur sort , la pitié , plus active que passive, vient à leur secours. C'est une compassion ou une commisération secourable. On a pris pitié de ses maux , signifie qu'on y a mis fin. « La charité s'attendrit sur la misère du prochain, et, sans se borner aune stérile compassion, elle y joint de salutaires effets. » Mass. On peut en dire autant de la pitié que de la charité, ce Ah! seigneur Asmodée, s'écria Leandro Perez , entraîné par les mouvements d'une généreuse compassion , cédez à la pitié dont je me sens saisi, et ne rejetez pas la prière que je vous fais de sauver cette jeune dame. » Les. Bourdaloue dit , en parlant des âmes du purgatoire qui nous demandent le secours de nos prières : ce Vous, si tendre à la compassion, vous qui, sans frémir, ne pourriez voir un criminel à la torture , verriez-vous sans pitié tant d'âmes justes dans le triste état où elles sont réduites ?» « Protésilas cherchait avec empressement Philoclès ; il voulait lui faire pitié et l'engager à demander au roi qu'il pût retourner à Salente. Philoclès était trop sincère pour lui promettre de travailler à le faire rappeler; mais il lui parla fort doucement, lui témoigna de la compassion et tâcha de le consoler. » Fén. Dans l'île de Lemnos, en présence de Philoctète , Ulysse ne peut se défendre d'un mouvement de compassion , mais il reste inaccessible à la pitié, impitoyable; et Philoctète, non content de voir la compassion sur le visage de