DEUXIEME PARTIE
Néoptolème , le supplie d'avoir pitié de ses misères. On traite, on frappe quelqu'un sans pitié; on regarde quelqu'un d'un œil de compassion ou de commisération. Un tyran n'a pas pitié de ceux qu'il fait périr dans les supplices, et ne permet pas quelquefois aux témoins de ses cruautés de laisser échapper quelque signe de compassion ou de commisération (Cond.). D'ordinaire la compassion ou la commisération mène à la pitié , comme la bienveillance à la bienfaisance. — Mais elles peuvent être éprouvées aussi , à la différence de la pitié, pour des maux auxquels on est dans l'impossibilité de remédier. Les Cretois sont touchés de compassion pour le fils d'Idoménée , immolé par son père (Fén.). « Mentor traitait Télémaque comme un malade désespéré qu'on abandonne : il jetait souvent sur lui des regards de compassion. » Id. « Télémaque, sur le champ de bataille, détourna plusieurs fois ses yeux, étant saisi d'horreur et de compassion; il ne pouvait voir sans frémir ces corps encore vivants , à demi brûlés, et dévoués à une longue et cruelle mort. » Id. « Emile, au fort d'une rixe entre deux voisines, s'avançant vers la plus furieuse, lui dit d'un ton de commisération : Ma bonne , vous êtes malade, j'en suis bien fâché. » J. J.
3° La pitié est , comme l'humanité , un principe d'action réfléchi , froid , calme , dépendant de la raison, lequel porte à bien faire par des considérations ou des idées. La compassion et la commisération , au contraire , sont des principes sensibles d'action , des impulsions de la nature , des mouvements du cœur qui nous inclinent en faveur de ceux dont les souffrances nous affectent péniblement, œ L'aventure effroyable des Calas n'aura point épuisé la compassion des cœurs sensibles , et puisque la plus horrible injustice s'est multipliée, la pitié vertueuse redoublera. » Volt. On ne peut qualifier de vertueuse ni la compassion ni la commisération.
Quant à la différence de compassion et de commisération, elle résulte de leur étymologie. La compassion fait compatir , c'est-à-dire souffrir avec ceux qui souffrent , avec les affligés ; la commisération fait prendre part à la misère , ou intéresse aux misérables, aux malheureux. La compassion a davantage le caractère d'une passion, elle est plus douloureuse et plus vive; la commisération est plus modérée, parce qu'elle correspond à des maux moins sensibles; elle a même ses douceurs. « La péroraison tend à la persuasion par des mouvements d'indignation et de douleur , ou par la séduction d'un pathétique doux et pénétrant sans violence , quand la cause ne donne lieu qu'à la commisération. » Marm. a Les douceurs de la commisération vous sont encore inconnues.» J. J. « L'homme qui ne connaîtrait pas la douleur ne connaîtrait ni l'attendrissement de l'humanité ni la douceur de la commisération. » Id. a La commisération doit être un sentiment très-doux. » Id. La vue d'un homme à la torture, la vue des mourants et des blessés sur un champ de bataille excitent la compassion ; nous nous sentons de la commisération tour un homme en butte à l'injustice, disgracié } persécuté , ruiné (J. J., Yolt.). Le poëte tragique
et l'avocat cherchent à émouvoir en faveur de leurs personnages, l'un la compassion, l'autre la commisération, a II ne faut jamais (dans une tragédie) tâcher de rendre odieux un personnage qui doit attirer sur lui la compassion. » Volt. « Je crois toujours que je gagnerai (ce procès); et je ne vois pas que j'aie à craindre autre chose, que la commisération que la famille de Mme de Jouarre tâche d'inspirer pour elle aux juges, pour les empêcher de lui ôter tout. » Boss. On dit les larmes de la compassion (Marm.), plutôt que les larmes de la commisération.
Reste miséricorde. Il ressemble beaucoup à pitié, dont il a toute la généralité, parce qu'il n'est pas un substantif verbal , comme compassion et commisération. Mais, parce qu'il n'est qu'un mot latin , misericordia , francisé , il ne se dit que dans le langage de l'Écriture ou en termes de piété. C'est la pitié de Dieu ou de Jésus-Christ pour les hommes , ou c'est celle des chrétiens, celle qui est inspirée parla religion. Que si miséricorde figure quelquefois dans le langage commun , c'est avec une acception particulière qui le distingue bien encore de ses synonymes : il signifie alors la pitié qui consiste à épargner, une qualité voisine de la clémence, a Quand les députés des Carthaginois , d'un ton humble et touchant implorèrent la miséricorde du peuple romain, alors les sentiments de vengeance et de colère firent place à ceux de bonté et de clémence. » Roll.