‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 686 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

lesquels elle est fondée, comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes!.... Il fait rire , il est vrai , et n'en devient que plus coupable , en forçant , par un charme invincible , les sages mêmes de se prêter à des railleries qui devraient attirer leur indignation. » J. J.

La goguenarderie et la gausserie sont de mauvaises plaisanteries ou de mauvaises railleries, telles qu'on en fait dans le bas peuple. Ces mots sont non-seulement familiers , mais encore dépréciatifs : ils expriment de pauvres bons mots ou les bons mots de gens grossiers , dont on fait peu de cas.

1° Plaisanterie, facétie, bouffonnerie.

La plaisanterie est faite pour plaire et plaît, cause du plaisir. La facétie, du latin facetus, très-enjoué , divertit beaucoup : c'est plus qu'une plaisanterie, c'est une plaisanterie très -fine, très-vive , très-comique , très-réjouissante. « Le duc du Maine raconta l'humiliation de Fagon avec ce facétieux et cet art de fine plaisanterie qu'il possédait si bien. » S. S. a Courcillon était un homme très-singulier, qu'une cuisse de moins n'avait pu attrister, qui s'était mis sur le pied de tout dire et de tout faire , et qui en faisait d'inouïes avec beaucoup d'esprit et une inépuisable plaisanterie et facétie. » Id. a On connut bientôt que le plaisant et le facétieux touche de trop près au licencieux pour en être entièrement séparé.» Boss. «Beaumarchais avait la manie des quolibets et des rébus , comme plaisant et facétieux. » Lah. — Mais de très-plaisant à trop plaisant il n'y a qu'un pas ; aussi facétie signifie-t-il souvent un excès , une plaisanterie trop forte ou inconvenante : « Y a-t-il rien de plus ridicule que de voir le grand Condé baiser la châsse de sainte Geneviève dans une procession, y frotter son chapelet , le montrer au peuple , et prouver par cette facétie que les héros sacrifient souvent à la canaille?» Volt. «L'ignorance du cardinal de La Trémoille , ses mœurs , l'indécence de sa vie , sa figure étrange , ses facéties déplacées, ne peuvent être couvertes par son nom , sa dignité. » S. S.

De son côté, la bouffonnerie n'est pas seulement poussée trop loin , comme quelquefois la facétie , elle est grotesque , elle touche à la farce et à la turlupinade. Si la facétie n'a pas toujours assez de mesure , la bouffonnerie n'en a point du tout. On dit une facétie bouffonne (Lah.), preuve que le second mot ajoute au premier. « Le génie des pièces comiques est de chercher la bouffonnerie; César même ne trouvait pas que Térence fût assez plaisant : on veut plus d'emportement dans le risible. » Boss. Voltaire écrit à Laharpe : a Je n'ai point eu encore le courage de faire venir le fatras de ce Gilles nommé Piron : on ne peut à mon âge souffrir !es plaisanteries de la foire. Je vous sais bon gré de n'être jamais descendu a la plaisanterie bouffonne. » —La bouffonnerie est la plaisanterie des tréteaux, c'est-à-dire, en fait de plaisanterie, ce qu'il y a de plus exagéré et déplus impertinent. «Je disais au régent que, s'il voulait plaisan ter , je plaisanterais tant qu'il voudrait , mais que de mêler les choses les plus

1 sérieuses de parties de main, de bouffonneries, cela était insupportable. » S. S.

2° Raillerie , dérision , risée , moquerie , persiflage , ironie , brocard , lardon.

Raillerie paraît venir de ridere ou de ridicularia : la raillerie consiste donc à rire de quelqu'un, à le tourner en ridicule. Dérision et risée» ayant même origine , paraissent signifier exactement la même chose. Ces trois expressions sontelles donc tout à fait équivalentes ?

La raillerie se considère en elle-même : elle est fine, délicate, froide, amère, méchante, etc. Dérision a le sens actif, et risée le sens passif: tourner en dérision montre un fait s'accomplissant ; digne de risée revient à digne d'être ri\ joué, moqué, sifflé. On fait quelque chose parderision. « La reine Marguerite ayant fait prisonniers Richard et Edmond , son second fils , les fit décapiter , et elle fit mettre par dérision une couronne de papier sur la tête du duc d'York.» Boss. « Les croisés se promenaient dans les rues de Constantinople , portant à la main une écritoire et du papier, par dérision pour cette nation, qui avait renoncé à la profession des armes.» Montesq. Mais on est exposé à la risée ou un sujet de risée. « Rendre un homme un sujet de risée. » Bourd. a L'ambition et la simplicité du cardinal d'Amboise furent la risée de toute l'Europe. » Boss. — « Osez-vous vous abandonner à cet esprit de dérision qui a été si outrageux contre Jésus-Christ? Ne voyez-vous pas,, railleurs à outrance , que d'opprobres et quelle risée vous avez causés au divin Jésus? » Id.

La moquerie est bien plus grave et plus offensante que la raillerie , la dérision et la risée : elle consiste , non pas à rire des gens , mais proprement à leur faire la grimace , en grec fjtwxâv , et par conséquent à leur témoigner du mépris. Le railleur est un malin critique , qui se borne à reprendre en nous des ridicules ou des travers , et ses observations , quoique piquantes , peuvent ne pas nous piquer; nous pouvons en rire les premiers , comme fit Socrate à la représentation des Nuées , si , comme lui , nous entendons raillerie. «Il y a de petits défauts que l'on abandonne volontiers à la censure , et dont nous ne haïssons pas à être raillés.» Labr. «La raillerie des monarques flatte, lorsqu'elle est modérée, parce qu'elle donne les moyens d'entrer dans la familiarité. » Montesq. Mais on n'entend pas moquerie. Le moqueur est un insolent qui nous traite avec dédain. « La moquerie est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins : elle est le langage du mépris , et l'une des manières dont il se fait le mieux entendre.... Elle veut rendre l'homme ridicule à ses propres yeux.... C'est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d'improuver et de mépriser les autres ; et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent et nous méprisent.» Labr. « Tout air de mépris et d% hauteur, tout esprit de critique et de moquerie, marque une âme pleine d'elle-même, qui met tout son plaisir dans le mal d'autrui. Rien ne devrait être si propre à nous humilier que ce genre d'orgueil moqueur,

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

dédaigneux, fier, toujours implacable sur les défauts d'autrui. » Fén. « Comme Romulus faisait creuser le fossé qui devait environner les murailles de la nouvelle ville , Rémus critiqua d'un ton railleur la petitesse de l'ouvrage ; et, ajoutant l'insulte à la raillerie , il sauta le fossé par mépris , pour se moquer de son frère. » Roll.

Le persiflage est une espèce de raillerie , qui consiste à rire de quelqu'un en lui disant d'un air ingénu des choses flatteuses qu'il croit sincères, mais qui sont autant de contre-vérités. « Si M. de Clermont-Tonnerre paraît avoir loué sincèrement son prédécesseur, la réponse du directeur de l'Académie parut à l'assemblée une ironie perpétuelle , et ce que nous appellerions aujourd'hui une espèce de persiflage , où l'on se moquait finement du prélat en paraissant l'accabler de louanges. xi D' Al. «Vous avez écrit à quelqu'un que les Corses avaient seulement prié Jean- Jacques de mettre leurs lois en bon français : cela me paraît un persiflage. » Voltaire à d'Alembert. « Sophie aime à être louée , pourvu que ce soit tout de bon , et qu'elle puisse croire qu'on pense en effet le bien qu'on lui dit d'elle. Tout calant persiflage est toujours rebuté; » J. J.— On 2st plus ou moins sensible à la raillerie; on est du on n'est pas dupe du persiflage. « Ce personnage de la pièce est tout à coup subjugué par le plus frivole persiflage, dont on ne peut être dupe sans être un sot. » Lah.

Ironie , grec slpwveioc , n'est autre chose que le nom didactique de la raillerie et du persiflage , celui dont on se sert dans la critique littéraire et en termes de rhétorique. « V ironie était la figure favorite de Socrate. » Acad. « La figure de Vironie tient presque toujours du comique; car Yironie n'est autre chose qu'une raillerie. L'éloquence souffre cette figure en prose ; mais dans la tragédie il faut l'employer sobrement.... Racine met quelques ironies dans la bouche d'Hermione. Vironie ne convient point aux passions: elle ne peut aller au cœur, elle sèche les larmes.» Volt. « Vironie peut, selon les occasions , appartenir à la gaieté , au courroux , au mépris ; ces deux derniers peuvent donc l'introduire dans le style noble et dans les sujets les plus hauts , mais rarement, car il ne faut pas laisser le temps de sentir qu'elle est voisine de la plaisanterie. Vironie est quelquefois la dernière ressource de l'indignation et du désespoir, quand l'expression sérieuse leur paraît trop faible. » Lah.

Le brocard et le lardon sont des traits de raillerie piquante. Familiers et figurés, les mots brocard et lardon désignent des pointes de raillerie, quelque chose de petit et d'acéré qu'on jette, qu'on lance, qu'on reçoit, qu'on essuie.

Mais brocard, dont l'étymologie (de broche, petite broche) n'est pas très-certaine , est moins familier, moins commun que lardon , qui signifie au propre quelque chose de très-peu noble , savoir un petit morceau de lard dont on pique la viande. Sans être du plus haut style, brocard se peut mettre dans les discours et dans les écrits ordinaires. « Heureux ceux qui sont intrépides contre tous les brocards des libertins ! » Fén.

Braver tous les brocards de la malignité. Volt.

Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.

(Dorine à Orgon dans Tartufe). Mol.

Vous n'entendrez partout qu'injurieux brocards Et sur vous et sur lui fondre de toutes parts. Bon.. Gardez-vous bien de cet homme caustique : Dans ses brocards aucun n'est ménagé.

J. B. Rouss.

«Lalande imprima dans le Journal de Paris cette lettre qui lui attira tant de brocards en prose et en vers.» Lah.

Sans être précisément bas , lardon ne convient que dans le style le plus familier, ou est d'un pauvre diable. « On agaça la petite; je pris sa défense. Aussitôt les lardons tombèrent sur moi.» J. J.

Des oisifs de métier, et qui toujours sur eux

Portent de tout Paris le lardon scandaleux. Regn. « Il court à Paris beaucoup de satires sur l'expédition de la Silésie. On y fait l'honneur à quelquesuns de vos serviteurs de leur lâcher quelque lardon. » Voltaire au roi de Prusse. « Mme de Pompadour et le bonhomme Tournemine appelaient Crébillon Sophocle , et moi on m'accablait de lardons. 0 le bon temps que c'était! » Id.

3° Goguenarderie , gausserie.

Ces deux mots sont aussi familiers ; mais ils marquent l'envie de badiner, de s'égayer, plutôt que celle de frapper; ils n'emportent pas l'idée de critique mordante, d'un trait malin dirigé contre une personne et propre à lui faire du mal. — Du reste , entre l'un et l'autre la différence est la même qu'entre brocard et lardon.

Goguenarderie est commun, ainsi que brocard. a La nuit venue , nous voilà tous à goguenarder , nos violons à jouer des airs tendres, et grande chère partout. Dieu sait les brocards qu'on jetait au pauvre gouverneur et à sa fraise. » Ham.

Biez donc, beau rieur. Oh ! que cela doit plaire

De voir un goguenard presque sexagénaire! Mol»

Toutefois n'allez pas, goguenard dangereux,

Faire Dieu le sujet d'un badinage affreux. Boil. a Joignez à cela l'air joyeux et content qui règne dans tout l'ouvrage , et le ton railleur et folâtre avec lequel...; ce Chinois surtout si goguenard, si loustic, qui le représente, et qu'il nous assure être un homme d'esprit et de sens. » J. J. « Le patriarche est toujours malingre; et, s'il est goguenard dans les intervalles de ses souffrances , il ne doit la vie qu'à ce régime de gaieté. » Volt.

Gausserie est tellement commun , tellement populaire, qu'on ne le trouve guère que dans la bouche de personnes qui parlent patois. Ainsi, dans les Femmes savantes , la servante Martine , qui n'a nul respect pour le bel usage et pour la grammaire , dit :

Et nous voyons que d'un homme on se gausse,

Quand sa femme chez lui porte le haut-de-chausse. Dans la Force du naturel de Destouches, une fermière, Mathurine, dit, en parlant de sa fille :

Les garçons de cheux nous ne pouvaient pas souffrir

Qu'elle fut au village habillée à la mode;

Et défunt mon mari, qui n'était pas quemode,

Parce qu'ils s'en gaussions nous en gaussait aussi.

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