‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 695 sur 881 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

triciens, et chez les nations modernes la noblesse, le clergé , et les corporations religieuses ont eu des prérogatives et des privilèges.

Prérogative, prœrogativa [prz rogare, demander avant), est le nom qu'on donnait, à Rome, à la centurie, à laquelle on demandait d'abord son suffrage dans les comices. Aujourd'hui ce mot signifie un titre à certains hommages, une préférence, une distinction, une dignité , une préséance, c C'est l'ordre du monde qui a attaché certaines prérogatives d'honneur et de préférence à la naissance et à la qualité. » Nie. « Disputer sur les préséances , sur les prérogatives , sur la dignité. » Bourd. « jEmilius Scaurus était prince du sénat , c'est-à-dire celui que le censeur, lisant publiquement la liste des sénateurs, avait nommé le premier. On ne déférait ordinairement ce titre honorable qu'à un ancien sénateur qui eût déjà été honoré du consulat ou de la censure; et il jouissait toute sa vie de cette prérogative. » Vert. « Nous ne vous disputons point , disait aux patriciens le tribun Junius , les premiers rangs , ni l'éclat de la magistrature , et nous n'envions point les marques d'honneur à ceux que la fortune ou le courage ont élevés parmi vous. Nous sommes disposés à vous céder tout le brillant de vos prérogatives. » Roll. a Sur le dernier article de ceux qui regardent le gouvernement en général , c'est-à-dire sur les prérogatives , les honneurs et les distinctions des rois ou de ceux qui gouvernent, vous aurez à observer ce qui regarde les cérémonies , principalement par rapport au rang et aux questions de préséance. » D'Ag. * Il n'y a pas de pays qui n'ait pas ses dignités, et ses grands distingués de tous par leurs prérogatives.» S. S. a L'armure complète était une prérogative d'honneur à laquelle les écuyers ne pouvaient prétendre. » Volt. « Sous Henri II les princes et les princesses eurent la prérogative d'avoir des habits rouges, soit en soie, soit en laine. » Id. « Toute la prérogative des baronnets de Jacques Ier consistait à passer devant les chevaliers. » Id.

Privilège, privati ou de privis lex, désignait à Rome une loi faite pour des particuliers ou les particuliers pour qui cette loi était faite. Il exprime dans notre langue un avantage réel et positif qui met en dehors de la loi commune : c'est, par exemple, l'exemption des charges imposées à tous, ou des grâces, ou le droit d'être jugé autrement , ou par un autre tribunal que le reste des citoyens. a Nulle exemption de la loi ne sera jamais accordée. Les citoyens mêmes qui ont bien mérité de la patrie doivent être récompensés par des honneurs , et jamais par des privilèges. » J. J. «C'est à vous que ce commandement s'adresse. Ne vous flattez pas d'avoir un privilège qui vous en dispense. » Bourd. « Il n'y a rien à perdre à être noble : franchises , immunités , exemptions , privilèges , que manque-t-il à ceux qui ont un titre?» Labr. a II dit que, bien que les magistrats lui aient permis tels transports de bois qu'il lui plairait sans payer de tribut , pour éviter néanmoins l'envie du peuple , il n'a point voulu user de ce privilège. » Id. « Tous les privilèges de la noblesse sont anéantis , et elle paye la taille et

tous les autres impôts autant et plus réellement que les roturiers. » S. S. a Les protestants voulaient avoir des privilèges , des cours de justice érigées exprès pour leurs affaires. » Id. a Les princes du sang avaient le privilège de n'être jugés que dans la cour des pairs. » Volt. « Henri IV accorda le privilège exclusif du commerce dans les Indes à une compagnie de marchands plus intéressés que riches. » Id. a Le Dictionnaire encyclopédique , au mot exécuteur, détaille tous les privilèges du bourreau de Paris. » Id. « On a par de petits privilèges encouragé la profession des hommes qui travaillent aux mines; on a joint à l'augmentation du travail celle du gain. » Montesq.

La prérogative est un honneur, et se rapporte au rang ; elle relève ou met au-dessus des autres. Le privilège a plutôt rapport à l'intérêt ; c'est un avantage dont on est favorisé parmi les autres et contre le droit commun, a Plus saint Jean a eu de distinction , de faveur et de considération auprès de son maître , plus il a éprouvé les rigueurs de la loi de Jésus-Christ. De sorte que cette prérogative , dont le fils de Dieu l'honora , ne fut point un privilège pour lui. » Bourd. Après la mort de Louis XIV , ses enfants naturels et légitimés furent dépouillés des privilèges que leur père leur avait accordés solennellement en 1714. Il ne leur resta que la prérogative de traverser, comme les princes du sang , ce qu'on appelle au parlement le parquet (Volt.). «. Les prérogatives héréditaires éteignent l'émulation, restreignent le choix pour les places, et rendent inutiles les talents de ceux qui manquent de l'illustration nécessaire pour arriver aux places : les privilèges en argent sont une des principales causes de la mauvaise administration des finances et de la misère du peuple. » Id.

Ensuite , les prérogatives viennent de la naissance ou sont essentiellement inhérentes au corps ou à l'ordre, ce Dans les Mémoires de l'Académie des belles-lettres se trouve une dissertation sur les prérogatives de la main droite sur la main gauche. » Volt. « A Florence , les nobles étaient ambitieux de commander , et regardaient même la souveraineté comme une prérogative de leur naissance. » Cond. — Les privilèges, au contraire , sont le fruit de certaines concessions : on ne les a que par bénéfice. « Les monarchies se corrompent lorsqu'on ôte peu à peu les prérogatives des corps, ou les privilèges des villes. » Montesq. a Vous me direz que cette innocence si pure , c'est la prérogative du fils de Dieu. Mais, ô mon maître , vous êtes innocent par nature , Marie ne l'est que par grâce; vous l'êtes par excellence, elle ne l'est que par privilège. » Boss.

La prérogative est plutôt permanente et essentielle; le privilège, accidentel et variable. «Un de nos critiques a écrit que saint Léon avait poussé plus loin que les autres les prérogatives de son siège : mais ce critique parle-t-il de la prérogative essentielle , qui est celle de la primauté , ou de certains privilèges accidentels qui peuvent croître ou diminuer avec le temps ? » Boss. a Quelques-uns (dans le parlement d'Angleterre) établirent le droit d'accorder des pri-

SYNONYMES À RADICAUX DIVERS

viléges, comme faisant partie de la prérogative royale. » Cond.

Il suit enfin de la distinction précédemment établie que la prérogative appartient d'ordinaire à quelqu'un de plus élevé. « La paix de Westphalie fixa enfin les prérogatives de l'empereur, et les privilèges des états. » Cond. » On jugeait que , moins on secourrait le roi (Charles Ier) dans ses besoins pressants, plus il serait facile de ruiner les prérogatives de la couronne, et de rétablir les privilèges de la nation. » Id. « Ce roi des Indes éclatait de rire au récit des états généraux (de la Hollande), des états particuliers , des prérogatives de la noblesse , des privilèges des villes , etc. » Id.

PRÈS, PROCHE, AUPRÈS. Prépositions qui marquent proximité.

Près est l'expression ordinaire , celle d'où on doit partir pour déterminer précisément les nuances et l'emploi légitime des deux autres, celle qui a la signification la plus étendue ; car c'est la seule qui se dise du temps aussi bien que du lieu : se voir près de sa dernière heure, près de mourir , près du temps de la moisson , etc. (Agad.).

Proche est proprement adjectif, et, s'il y a trop de rigueur à dire avec Condillac qu'il n'est jamais bien que lorsqu'on l'emploie comme adjectif, il est certain qu'il ne convient comme préposition qu'avec le verbe être, et dans les cas où on peut à volonté le prendre pour une préposition ou pour un adjectif. « Le fer étant proche de l'aimant s' y vajoindre. » P. R. Proche, c'est-à-dire ou près ou voisin. « Ohl que ne suis-je couvert de cheveux blancs, courbé et proche du tombeau ! » Fén. « Quand on est éloigné de cette haie, on s'imagine qu'elle peut mettre à couvert ; mais quand on en est proche . on trouve que c'est un faible secours. » Laroch. « Dans toutes les conditions le pauvre est bien proche de l'homme de bien, et l'opulent n'est guère éloigné de la friponnerie. » Labr. « Le caprice est dans les femmes tout proche de la beauté, pour en être le contre-poison. » Id. Sur cette dernière phrase Marmontel remarque c que tout près n'eût pas été si bien , que tout proche présente mieux l'image d'une plante à côté d'une autre. » C'est qu'en effet proche pouvant être considéré comme un adjectif offre à l'esprit , non pas comme près , l'idée d'un rapport abstrait , mais l'idée du caprice comme de quelque chose de concret , de réel , de semblable à une plante. « Les Alpes et l'Apennin régnent bien plus près de la Méditerranée que de la mer Adriatique.... La ligne du sommet de la Grande-Bretagne est bien plus proche du bord occidental que de l'oriental de l'Océan.» Buff. On arrive près d'un lieu; on est proche d'un lieu, ou un lieu est proche d'un autre.

Auprès , contenant l'article , est moins vague que près, et signifie tout près : on ne dit pas tout auprès, ce serait un pléonasme. La rivière qui passe près d'une ville peut en être encore à une certaine distance; la rivière qui passe auprès d'une ville la touche. — - Mais ce qui par-dessus tout distingue auprès, c'est son caractère moral;

il se dit principalement des personnes et de leurs rapports : être bien, mériter, se justifier auprès de quelqu'un. Il suppose d'ordinaire entre les hommes des relations d'attacheme,;t, de bons offices ou de protection. Etre près d'une personne, c'est n'en être pas éloigné. « Le fils d'Alcinoùs, Laodamas , 'était assis près de lui. » Fén.

A la table d'Esther l'insolent (Aman) près du roi A déjà pris sa place) Rac.

Mais on est auprès d'une personne qu'on aime , dont on est aimé, de qui on attend secours, estime, appui. « Ulysse va se présenter à Pénélope : il s'asseoit auprès d'elle; il lui reproche son air d'indifférence. » Fén. « Clytemnestre dit à Achille dans Iphigénie :

Vous êtes en ces lieux

Son père, son époux, son asile, ses dieux....

Auprès de votre époux, ma fille, je yous laisse.

Dans Amphitryon , " Mercure dit à Amphitryon lui-même qu'Amphitryon

Est auprès de la belle Alcmène

A jouir des douceurs d'un aimable entretien. Mol.

« Etre avec les gens qu'on aime , cela suffit : rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal. » Labr. « Enivré du charme de vivre auprès d'elle , je voyais toujours en elle une tendre mère, une sœur chérie , une délicieuse amie , et rien de plus. » J. J.

PRÉSAGE, AUGURE. Signe par lequel on juge de l'avenir, ou induction relativement à l'avenir. Les premières démarches d'un administrateur et les premières actions d'un enfant sont par rapport à leur conduite future un bon ou un mauvais présage, un bon ou un mauvais augure; on en conçoit ou on en tire un bon ou un mauvais présage , un bon ou un mauvais augure.

Cependant, à le bien prendre , présage exprime plutôt le signe, la chose d'après laquelle nous présumons , et augure notre présomption même , l'idée que nous nous faisons. Tel événement nous paraît un heureux présage ; on dira plutôt qu'il nous semble d'un heureux augure , ou que nous en tirons un heureux augure. Une chose présage le succès, et le fait augurer; les choses n'augurent pas, il n'y a que les hommes qui augurent, preuve que le mot augure est plus propre à marquer l'interprétation , le travail de l'esprit. Le présage a une existence hors de l'entendement , c'est un indice ; Y augure est quelque chose de purement subjectif, c'est une conjecture. Chez les Romains, la foudre tombée à gauche était un présage favorable (Cond.) , ou bien d'un bon augure (Montesq.). L'injustice d'un plaideur n'est pas un présage infaillible de celle de sa cause ; mais la prévention du juge veut presque toujours en tirer un augure certain. (D'Ag.).

De là suit une seconde différence pour les cas où les deux mots signifient l'un et l'autre ce sur quoi nous jugeons ou notre jugement même. Le présage a une valeur propre, indépendante de notre estimation; il est fondé sur des rapports réels ou des raisons vraisemblables

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