DEUXIÈME PARTIE
ou un grand chagrin rend taciturne. Et ce qui prouve combien cette différence est fondée et tranchante , c'est que silencieux exprime souvent une qualité , et taciturne presque toujours un défaut : le silencieux ne parle pas quand il pourrait parler ; le taciturne ne parle pas , même quand il devrait parler.
« Pour ce que c'est chose rare et difficile que la femme silencieuse, elle est dite un don de Dieu précieux. » Charr. « Il nous dit que ce bon curé était un ange; qu'il ne se plaignait point, qu'il était silencieux, et que cette sorte de mérite l'avait touché au point qu'il l'avait pris chez lui et le nourrissait avec une grande joie. » Sév. « Je signais sans disputer et sans dire un mot. Que peut donc signifier cette crainte de la dispute avec un homme si silencieux , si ingénu . si confiant et si soumis? » Fén. « La plupart des vertus chrétiennes sont incapables de paraître sur le théâtre : ce serait un étrange personnage de comédie qu'un religieux modeste et silencieux. » Nie. « Tout se taira dans toute assemblée à mon arrivée ; les femmes n'auront plus de langue , les barbiers seront discrets et silencieux. » J. J. « Vous voyez que je ne me répands pas volontisrs en discours vains et que je suis assez silencieux. 2 Les. — a Le jeune Caton, durant son enfance, semblait un imbécile : il était taciturne et opiniâtre. •» J. J. a Mon humeur devint taciturne , sauvage. » Id. « A table il était sombre et taciturne. y> Marm. a Là, se promenant d'un air taciturne et mélancolique.... » Roll. « Les Parties sont naturellement taciturnes : ni les prospérités, ni les disgrâces, ne les tirent de leur sombre silence. » Id. « Le soir j'étais grondeur et taciturne. » Id. « Boileau paraissait, dans son enfance, pesant et taciturne. » D'Al. « Comment un mari, qui ne cache aucun de ses défauts, qui est avare, brusque, incivil, froid et taciturne, peut-il espérer de défendre le cœur d'une jeune femme contre les entreprises de son galant? » Labr. La dissimulation de Philippe II d'Espagne était taciturne ; il se taisait pour être impénétrable (Volt.).
Que sont ces deux superbes ombres
Qui semblent menacer , taciturnes et sombres?
Beaum.
SIMILITUDE, COMPARAISON. Rapprochement de choses qui se ressemblent à quelques égards, qui ont des qualités analogues.
Similitude est un substantif pur, et comparaison, un substantif verbal, qui rappelle l'action du verbe comparer. De là provient toute la différence.
La similitude est dans les choses , et consiste dans leurs qualités communes ; au lieu que la comparaison est faite par l'esprit, qui réunit les traits de ressemblance sous un même point de vue. Ou, pour dire la chose en deux mots, la similitude est objective, la comparaison subjective. « Dans Homère , des comparaisons prolongées au delà de la similitude choquent le bon sens et le goût. » Marm. « Il y a de très-belles comparaisons dans Milton.... Toutes les fois qu'il parle du ciel et de l'enfer , il prend ses similitudes sur !a terre. » Volt. « Par la comparaison, je remue
les objets, je les transporte pour ainsi dire, je les pose l'un sur l'autre pour prononcer sur leur différence ou sur leur similitude. » J. J.
La similitude, quand elle est aussi subjective, quand elle se prend aussi pour l'œuvre de l'esprit , est moins étendue et moins développée que la comparaison , précisément parce que ce dernier mot est celui qui exprime proprement l'action , l'opération , la mise en présence des choses semblables. « Quand je dis d'un homme en colère , il est comme un lion, c'est une similitude : j'exprime la ressemblance générale entre un homme irrité et un lion. Si je vais plus loin et que je dise -.Tel qu'un lion, qui, les yeux étincelants et se battant les flancs de sa queue , s'élance aveG un rugissement terrible, tel, etc., je détaille les circonstances de la similitude et je fais une comparaison. » Lah.
La similitude sert plutôt à expliquer qu'à orner le discours; qu'elle soit claire, il suffit. Elle convient plus à la dialectique qu'à l'éloquence et à la poésie. Jésus-Christ employait continuellement des paraboles et des similitudes pour rendre sensibles les vérités qu'il annonçait (Boss.).aUne similitude n'est pas une preuve. » Lah. « On se sert d'ordinaire des différences ou des dissimilitudes pour ruiner ce que d'autres auraient voulu établir par des similitudes : comme on ruine l'argument qu'on tire d'un arrêt en montrant qu'il est donné sur un autre cas. » P. R. * Nous n'avons d'idée que de proche en proche ; nous ne concevons presque rien que par similitude. » Volt. La comparaison , au contraire , suppose de l'art et contribue à embellir l'élocution. Rollin dit au sujet des comparaisons : « C'est ici surtout que paraît la richesse et la fécondité d'Homère. * Et Voltaire : « Les comparaisons ne paraissent à leur place que dans le poëme épique et dans l'ode. C'est là qu'un grand poëte peut déployer toutes les richesses de l'imagination. » Cette comparaison fait une belle image (Acad.). — Jésus-Christ ne montre aucune étude recherchée : ses similitudes sont tirées des choses les plus communes, de l'agriculture, de la pèche, du trafic, de la marchandise....» Boss. «Homère emploie souvent la comparaison du vent, de la grêle, de l'orage , d'un torrent , pour exprimer la vitesse et la promptitude de ses combattants. » Roll.
Du raste , similitude est principalement et presque uniquement usité en termes de rhétorique , quoi qu'en dise Gros-René dans le Dépit amoureux :
Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d'étude,
Une comparaison qu'une similitude.
Les gens d'étude , les gens d'école, les rhéteurs, sont , au contraire , à peu près les. seuls qui emploient le mot de similitude, et c'est aussi le seul qui convienne pour désigner l'espèce de comparaisons qui leur est familière.
SIMULACRE, FANTÔME, SPECTRE. Ombre, apparence, vaine figure d'un être qu'on croit voir. « Le tribunal de la pénitence était comme le tombeau : je ne crois pas que vous n'êtes sortis du tombeau que comme des spectres et des fan-
SYNONYMES À RADICAUX. DIVERS
tômes , vains simulacres de vivants qui n'ont que la mine et l'apparence. » Boss.
Simulacre, latin simulacrum (de similis, semblable) , portrait , imitation , ressemblance , ne s'emploie pas d'une manière absolue , comme ses deux synonymes. On ne dit pas simplement, un simulacre, comme on dit, un fantôme, un spectre ; mais on dit, le simulacre de quelqu'un ou de quelque chose , le simulacre de Samuel (Volt.); les poètes anciens regardaient l'âme comme le simulacre du corps (Id.). On dit le simulacre de telle république , et un fantôme de république, a Auguste avait alors une autorité supérieure à celle des consuls; et cependant il pouvait laisser subsister le simulacre de la république- » Cond. a Après la bataille de Pharsale, Rome ne fut plus qu'un fantôme de république.» Acad. Simulacre a toujours rapport à une réalité, dont il marque la représentation , et dont le souvenir doit être expressément reproduit dans le discours. Il résulte de là une autre différence, et de grande portée , relativement à fantôme.
Le simulacre n'est pas tout à fait aussi vain que le fantôme. Ce n'est que l'image d'une chose réelle, mais enfin c'en est une image.» Si quelqu'un pouvait avoir à son choix le portrait de sa maîtresse ou l'original, lequel penseriez-vous qu'il choisît? Si quelque artiste pouvait faire également la chose imitée ou son simulacre , donnerait-il la préférence au dernier ? » J. J. a Dans le temple des chrétiens est une image de celle qu'ils adorent et que leur peuple ignorant fait la mère de- leur Dieu. Le simulacre, devant lequel une lampe brûle sans cesse , est enveloppé d'un voile. » Id. Le fantôme, au contraire, est quelque chose de purement fantastique , une fantasmagorie , l'œuvre de l'imagination.
De la crainte d'un mort ton âme possédée
T'abuse et te fait voir un fantôme en idée.
Regn.
a Nous avons tous la faiblesse de nous intéresser à ce qu'on dira de nous , quand nous ne serons plus; et notre imagination embrasse ce fantôme qui est son ouvrage. » Volt. — Chez les anciens on appelait simulacres les âmes des morts, les mânes. « On évoquait les mânes des ancêtres, leur ombre, leur simulacre, leur image. » Cond. Mais les fantômes n'ont rien des hommes réels, ce sont des chimères conçues par les poètes ou par les gens qui rêvent, a M. d'Arles a donc passé au travers ce ces feux du Tasse , de ces grands fantômes, de ces hommes armés. » Sév. « Tous les personnages que représente Molière sont des personnages en l'air, et des fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie, -o Mol. « Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes agités par des fantômes pénibles. » Pasg. — Suivant Épicure , les idées sont des simulacres , des images, des exhalaisons, de légères surfaces, qui se détachent continuellement des corps et pénètrent en nous par les sens (Cond.). Mais on ne donne le nom de fantômes qu'à des idées entièrement vaines , à des visions. Quand on a voulu pénétrer plus avant dans la nature de ce. qu'on appelle substance, on n'a saisi que des fantômes. » Cond. «. Les abstractions sont sou-
vent des fantômes que les philosophes prennent pour les choses mêmes. » Id.
Enfin, simulacre s'emploie de préférence en parlant de personnes et de choses concrètes, les unes et les autres pouvant être effectivement représentées par des images : un simulacre de prince (J. J.), de mari (Beaum.), de fontaines (Id.). Mais fantôme se dit tout aussi bien quand il est question de choses abstraites : un fantôme de royauté (Cond.), de vertu (Mal.), de religion (Bourd.), d'honneur (Pasc), de bonheur ou de gloire (Acad.).
Quant à spectre , il a pour caractère propre de signifier quelque chose qui produit une forte impression de peur, d'effroi , d'épouvante ou d'horreur : un spectre affreux (Fén. , Mass.), horrible (Fén.), hideux (Fén., Bourd.), épouvantable (Volt.) , menaçant (Id.) , effroyable (Acad.).
O crime! éloigne-toi.... Ciel!... Quel objet affreux !
Quel spectre menaçant se jette entre nous deux?
Ombre terrible, arrête. Volt.
a La philosophie que l'on appelle nouvelle , que l'on représente comme un spectre pour effaroucher les esprits faibles. » Mal. « L'imagination ne peut souffrir les vérités abstraites et extraordinaires : elle les regarde ou comme des spectres qui lui font peur , ou comme des fantômes dont elle se moque. » Id. « La crainte que tous les hommes ont des dieux, ces êtres tranquilles, ne vient, suivant Épicure, que de ce que souvent en rêvant on s'imagine voir des fantômes d'une grandeur prodigieuse. Il semble que ces spectres nous menacent avec une hauteur et une fierté convenable à leur mine majestueuse. » Fén. « C'est dans une imagination peureuse et sombre que commence par se former le fantôme d'un dieu barbare; et, pour ce spectre horrible et furieux, elle invente les cruautés les plus capables de l'assouvir. » Map.m. « Je vois presque à tout moment un spectre qui se présente devant moi sous une forme effroyable, j'ai beau me dire à moi-même que ce n'est qu'une illusion , qu'un fantôme qui n'a rien de réel.... » Les. « Le démon toucha les yeux de Cléophas, et, par un prestige, lui fit voir un grand nombre de fantômes blancs. A l'apparition de ces spectres, Zambullo frémit. Comment donc , lui dit le diable , vous frémissez ? Ces ombres vous font-elles peur?... L'écolier, à ces paroles, rappelant tout son courage, regarda les fantômes assez hardiment. » Id. — Par extension , speclre est le nom qu'on donne à un homme horriblement, monstrueusement défait, décharné , pâle, défiguré , qui a l'air de sortir du tombeau. « Les Numantins n'étaient plus des hommes , mais des spectres , tant la misère , la faim , la maladie , et tous les maux réunis ensemble , avaient desséché leur visage, et jeté sur tout leur extérieur un air hagard et furieux. » Roll. a Que nous sont ces hommes que je vois couchés dans nos places et sur les degrés de nos temples, ces spectres vivants que la faim, la douleur et la maladie précipitent vers le tombeau ? » Vauv.
SINUEUX, TORTUEUX. Qui ne va pas droit, qui fait plusieurs tours et détours ou retours.