ARGAN
« On vient de me mettre en colère. Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.... Elle a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade. »
BÉLINE.
ce C'est une impertinente.-» Id.
SOUDOYER , STIPENDIER. Payer, solder, avoir à ses gages.
Soudoyer , de la même famille que soudard , solde et s ddat, est un des plus anciens mots de notre langue , qu'il dérive ou non du latin : il se dit spécialement des soldats et plus spécialement encore des soldats étrangers qu'un prince entretient à ses frais, ce Théodose soudoyait Alaric et ses Goths. Cette paye devint un tribut. » Volt. a Annibal plaça ensuite les étrangers soudoy es, ûu nombre d'environ douze mille, Liguriens, Gaulois, Baléares, Maures. » Roll. Stipendier est un -verbe formé, au xvme siècle, du latin stipendium, paye militaire, tribut, impôt. On ne l'emploie pas seulement en parlant de soldats. « Charondas stipendia des maîtres publics, afin que l'intruction , étant gratuite , pût devenir générale. » Roll. ce Et moi, dit Cicéron, qui avais-je à combattre ? Un ramas d'artisans stipendiés (par Clodius), qu'excitait l'espoir du pillage. » Laii. « Si cet hommage solennel (à Dieu dans la fête des Rogations) osa;.t se reproduire,
des bandes d'assassins stipendiés marcheraient avec le fer et le feu contre ce paisible et religieux concours. » Id. Et à l'égard de soldats, stipendier signifie plutôt payer les siens propres, apparemment parce que les Romains n'ont pas connu l'usage d'avoir à leur solde des troupes étrangères, ce Chez les Grecs , les soldats faisaient d'abord la guerre à leurs dépens.... La pauvretédont Sparte fit longtemps profession donne lieu de croire qu'elle ne stipendiait point ses troupes. » Roll. « On renouvela le traité entre les deux peuples (romain et carthaginois). On ajouta aux articles précédents que chaque peuple (au cas où tous deux seraient attaqués) stipendierait ses troupes. » Id. — ce Les alliés faisaient le grand nombre des troupes dans les deux républiques (d'Athènes et de Sparte) , et ils étaient stipendiés par les villes qui les envoyaient. On appelait mercenaires les troupes étrangères qui étaient soudoyées par la république au secours de laquelle elles étaient appelées. » Id.
D'ailleurs, soudoyer est un mot commun, et stipendier tient de son origine, visiblement latine, un certain caractère de noblesse. C'est sans doute à cause de cela qu'on dit stipendier, et non soudoyer, des maîtres, des professeurs, et que Saint-Simon rapporte, au sujet de Ragotzi, prince de Transylvanie , que la France l'avait reconnu et stipendié. Que si soudoyer est usité comme stipendier quand il est question de toutes sortes de gens qu'on aposte , dont on s'assure à prix d'argent le secours pour faire un mauvais coup, c'est dans un style inférieur, ou bien quand il s'agit de l'exécution d'un dessein moins éclatant : on soudoie le parterre pour applaudir ou pour siffler une pièce ; on stipendie un assassin pour tuer un grand personnage.
SOUFFRIR , TOLÉRER , PERMETTRE. On peut faire ce que nous souffrons , tolérons ou permettons , ce qui est souffert , toléré ou permis.
Mais le mot permettre se distingue aisément des deux autres et doit en être séparé d'abord. Souffrir et tolérer, c'est seulement ne pas empêcher; permettre, c'est autoriser, donner la faculté de faire, consentir formellement à ce qu'on fasse : on ne sera pas puni pour faire, on fait impunément ce qui est souffert ou toléré; on est en droit de faire ce qui est permis. Permettre enchérit donc sur souffrir et tolérer, a Les religions païennes ont toléré et permis tous les crimes. » Bourd. ce Ou Dieu a manqué de pouvoir, ou il n'a pas voulu défendre le culte des autres dieux, il l'a toléré et même permis. » Volt. « Si la loi permet l'usure à l'égard des étrangers, c'est une de ces permissions, ou plutôt de ces tolérances , accordées à la dureté des cœurs. » Boss. « De quel front auraient-ils osé sévir contre moi, tandis qu'ils toléraient, qu'ils permettaient même les écrits les plus odieux ?» J. J. « 11 y a beaucoup de choses qu'on ne doit pas permettre, et qu'il convient de tolérer; d'où il suit qu'on peut et qu'on doit souffrir l'entrée de tel livre , dont....» Id. — On improuve ce qu'on souffre et ce qu'on tolère ; c'est un mal, quelque chose dont on ; souffre ou qui est à charge , qu'on supporte (to-
on souffre et on
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
tolère des maux , des abus , des désordres. « Nos ; législateurs condamnent le prêt à intérêt , et ils : le tolèrent. » Cond..« Le libertinage ne demande | point précisément d'être applaudi, d'être soutenu et appuyé; il se contente qu'on le tolère. » Bourd. « Eh quoi! mon père, l'Église, à ce compte -là, approuverait donc tous les abus qu'elle souffre? » Pasc. Mais par cela seul qu'on permet quelque chose, on l'approuve, on le déclare bien, a Ne reconnaître pour légitime que ce que la conscience permet et ce que la religion approuve: » Mass. Souffrez que je vous dise, exprime une prière par laquelle on implore une grâce, en quelque sorte, quelque chose à quoi on n'a pas droit , qui n'est pas bon en soi ; permettez que je vous dise, est une formule de civilité , qui ne suppose aucun doute sur la légitimité de la demande qu'on adresse. — Que si quelquefois on permet aussi ce qu'on blâme , le mal , ce n'est pas comme quand on le souffre , ou qu'on le tolère, par indulgence, par tolérance , par facilité, mais par nécessité (il faut bien permettre ce qu'on ne peut empêcher, Acad.) ou en vue d'un grand bien qui ne peut être obtenu qu'à cette condition : c'est ainsi que Dieu permet le mal.
Souffrir, tolérer. Ne pao empêcher, laisser faire le mal ou ce qu'on estime tel.
On souffre faute d'énergie, par mollesse, par négligence, par débonnaireté : c'est ainsi qu'un mari souffre les infidélités de sa femme (Mol. . Montesq.). On tolère par ménagement et par condescendance , avec résolution et en vertu d'un système de conduite : c'est ainsi qu'on tolère les défauts du prochain (Acad., Mass.). Là où toutes les religions sont souffertes, on leur laisse le champ libre, sans s'en soucier, et comme si on ne les voyait pas : là où toutes les religions sont tolérées , on veut bien ne pas les inquiéter ni les proscrire. Souffrir convient aussi mieux pour les faits, pour les actions particulières, et tolérer à l'égard de tout un genre d'actions. « Vous souffrez que Mathan vous parle ?» dit Joad à Josabet dans une occasion. Vous tolérez qu'il vous parle? indiquerait une habitude générale. — D'ailleurs, tolérer, exactement traduit du latin tolerare, et qui n'est d'usage que dans cette acception, n'appartient pas au langage commun , comme souffrir : il ne se dit guère qu'en parlant de la conduite des États, des gouvernements, ou bien en fermes de droit. Dans tel pays on tolère les jésuites; « dans les maisons propres on ne souffre pas les araignées. » J. J.
Un père souffre tout à ses enfants. Les États et les magistrats tolèrent certains abus. Il y a des choses que la loi permet, comme il y en a qu'elle défend.
SOUFFRIR .ENDURER, SUPPORTER (PORTER), DIGÉRER. C'est essuyer ou éprouver, avec telle ou telle disposition, des choses désagréables ou mauvaises , des maux.
Souffrir est le terme général, applicable à tous les maux, et il se distingue moins par une disposition avec laquelle on les subit que par une circonstance plus remarquable en lui que dans ses synonymes, savoir qu'on est dans la souffrance,
que la sensibilité est péniblement affectée. Les maux que vous souffrez vous causent de la douleur; souffrir le martyre, c'est souffrir beaucoup, a Ces peines intérieures faisaient partie de ce que Jésus-Christ t'evait souffrir pour le péché. » Boss.
Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée. Corn.
Endurer, du latin durare, durer, persévérer, patienter, emporte l'idée de patience, de longanimité, de soumission. Endurant est synonyme de patient. Les maux que vous endurez ne vous causent pas de colère ou d'emportement, ne vous font pas sortir de votre calme, vous trouvent dur ou endurci contre , persistant dans votre état. « Tout ce que la patience des martyrs a été capable d'endurer. » Bourd. «Pour avoir cette charité patiente , que ne faut-il pas endurer? » Id. « Quand Dieu nous exerce par les souffrances . si nous l'endurons chrétiennement, notre patience tient lieu de martyre.» Boss. a J'endurai patiemment ses dédains. » J. J. « La douceur angélique de celle-ci lui faisait tout endurer sans se plaindre. » Id. a Une patience à tout endurer. » Marm. « Après avoir tant enduré pour votre satisfaction, je pense qu'à la fin j'éclaterai pour la mienne. » Pasc. « Endurer un affront comme celui-là en notre présence 1 » Mol.
Au moins s'il faut souffrir, endurez doucement;
L'amour est de soi-même assez plein de lourmcnt,
Sans que l'impatience augmente encor le vôtre.
Supporter, supportar», sub portare, diffère élymologiquement de souffrir, sufferre, sub ferre, comme portare de ferre. Or, portare signifie porter physiquement, et d'ordinaire un lourd fardeau; au lieu que ferre, c'est porter au figuré, ou bien porter quelque chose qui n'est pas un fardeau , comme une bague au doigt , des cheveux sur la tête. En conséquence , supporter donne toujours et seul l'idée d'un fardeau, d'une charge qui est imposée. Vous supportez les maux qui pèsent sur vous, et par suite ceux qui vous assaillent, qui viennent fondre sur vous, auxquels vous résistez où sous lesquels vous' succombez. Supporter les injures de l'air, l'éclat de la lumière (acad.). « On trouvait Persée si malheureux de n'être plus roi, qu'on trouvait étrange qu'il pût supporter la vie. » Pasc. « Jusqu'ici j'ai supporté le malheur.» J. J. «Et moi comment supporterais-]e le spectacle continuel d'une tristesse dont je serais cause?» Id. «Toute cette jeunesse romaine était accoutumée à supporter les fatigues les plus rudes , à souffrir le soleil , la pluie, la gelée. » Roll.
Souffrir est plus général. Il se dit en parlant de tous les maux , par cela seul qu'ils sont maux, qu'ils blessent la sensibilité. Endurer et supporter se rapportent à différentes espèces de maux : savoir, endurer à ceux que Dieu nous envoie pour nous exercer et nous éprouver, ainsi qu'à ceux qui sont de leur nature propres à nous exciter, comme les mauvais traitements, les persécutions, les affronts, les soufflets; et supporter à ceux qui sont des attaques ou des coups de la fortune, les accidents, les pertes, les disgrâces, les fatigues,
et en général à ceux qui résultent des impressions extérieures , une trop forte lumière , un spectacle hideux. Cette idée du dehors , d'un fardeau apporté et mis sur nous est toute particulière à supporter. C'est pourquoi on ne dit pas supporter, comme on dit souffrir ou endurer la faim, la soif, la fièvre, des peines, des ennuis. On supporte proprement des malheurs.
A l'égard des autres hommes , nous supportons leurs défauts , nous les supportons eux-mêmes ; ce sont commeMes fardeaux dont ils nous chargent. Je porte cet homme sur mes épaules , c'està-dire il m'est à charge. Nous endurons les procédés injustes , les injures , les insolences , les tracasseries de nos semblahles, lorsque nous avons assez de douceur et de retenue pour ne pas nous en irriter.
Quant à la manière, on souffre avec douleur; circonstance qui n'est pas une disposition d'esprit, une qualité morale, telle que celles qui sont supposées par endurer et supporter. On endure avec calme, sans se laisser emporter; on supporte avec courage , sans se laisser accabler. On ne dit point en conservant à souffrir le sens qui lui est commun avec ses synonymes ici considérés : je ne puis souffrir ce mal, car on peut toujours souffrir, ce qui ne suppose que de la passivité. Mais on dit bien : je ne puis endurer ce mal, c'est-à-dire il m'impatiente, il m'indigne, il me soulève , il me provoque à la vengeance ; et, je ne puis supporter ce mal, c'est-à-dire je n'en ai pas la force , j'y succombe.
Qu'une personne souffre la misère, cela nous touche et intéresse notre sensibilité en sa faveur. Qu'elle endure la misère , elle fait preuve de patience et de résignation. Qu'elle supporte la misère, elle montre de la force d'âme ou du courage contre tout ce qui lui arrive de fâcheux de la part de la fortune ou des hommes.
Porter, étant le radical même de supporter, n'en diffère pas essentiellement (voy. Ire partie , p. 156).
Digérer rappelle une opération du corps qui n'a rien de noble en elle-même. Aussi est-ce un terme familier. De plus, les maux qu'on digère ont toujours du rapport avec ceux des aliments qui sont désagréables et difficiles à digérer ainsi qu'à avaler : ils ont de l'amertume ou inspirent du dégoût. « En te commandant le jeûne pendant le carême , l'Eglise veut te donner quelque goût de la pénitence ; estimant que l'utilité que tu recevras d'une médecine si salutaire t'en fera digérer l'amertume et continuer l'usage. » Boss. « Pratiquer les austérités de la vie religieuse, en digérer les amertumes et les dégoûts. » Bourd. oc Essuyer mille rebuts , digérer mille dégoûts. » îd. «Dites tout ce que vous voudrez, je ne saurais digérer cela, non plus que le potage et la tarte à la crème dont madame a parlé tantôt. » (Élise dans la Critique de VÉcole des Femmes). Mol. — On endure un affront dont on ne se venge pas; on digère un affront auquel on est très-sensible , qui est amer.
1° SOUMETTRE, ASSUJETTIR;— 2° SUBJU- GUER, ASSERVIR. Ranger sous sa puissance.
Mais soumettre et assujettir n'ont évidemment
pas la même dureté de sens que subjuguer et asservir : ils expriment , non pas comme ces derniers une destruction , mais seulement une restriction de la liberté; non pas une contrainte, mais une simple influence. Soumis et assujetti, on obéit, on ne résiste guère, on est gagné; subjugué et asservi, il faut de nécessité qu'on obéisse , on ne saurait résister , on est forcé. Soumettre et assujettir, c'est mettre dans la dépendance, sous soi, dans un état inférieur; subjuguer et asservir, c'est mettre dans une grande dépendance , puisque c'est mettre sous le joug ou dans la servitude.
1° Soumettre, assujettir.
Soumettre est un terme générique, d'une signification vague et capable de marquer tous les degrés , même les plus faibles. « Je sais que je dépends d'un père , et que le nom de fils me soumet à ses volontés.» Mol. Assujettir indique plus de rigueur, quelque chose de plus strict, à quoi on est plus tenu, dont.il est moins possible de s'écarter. «Nous avons une raison qui nous prescrit des devoirs, qui nous impose- des lois, qui nous assujettit à l'ordre. » Bourd. — « Vous établirez des règles , et vos domestiques refuseront de s'y soumettre, ou, pour les y assujettir, il faudra reprendre, menacer. » Id. « On n'aime pas l'uniformité de la vertu, une vie toujours soumise aux mêmes règles, toujours assujettie aux mêmes lois. » Mass. « Il y a une philosophie qui nous soumet et nous assujettit à demander, prier, solliciter, importuner en faveur de nos proches et de nos amis.» Labr.
Ensuite soumettre peut se rapporter à un fait unique ou tout au moins rare ; au lieu qu'assujettir suppose une sorte d'assiduité, quelque chose d'habituel. On' se soumet dans un seul cas particulier à une punition , au jugement de quelqu'un; on s'assujettit à un usage, à une mode, aux heures de quelqu'un, quand on s'y accommode sans cesse, a Dieu ne devait pas attendre qu'Eve eût péché pour la soumettre aux douleurs de l'enfantement , ni qu'Adam eût désobéi pour l'assujettir à tant de misères.» Boss. La soumission peut humilier; l'assujettissement est plutôt gênant, importun, par la fréquente répétition des actes qu'il commande.
2° Subjuguer, asservir.
Subjuguer annonce un vainqueur et un vaincu ; asservir, un tyran et un esclave. Celui qui subjugue l'emporte , est le plus fort , mais il se peut qu'il n'opprime point ; ce mot ne marque pas nécessairement l'injustice et la vexation. «Alexandre subjugua avec une promptitude incroyable toutes les terres de la domination persienne. » Boss. « Sésostris attaqua la Libye, et la plus grande partie de cette vaste région fut subjuguée. » Id. ce Avec ce roseau Jésus-Christ a subjugué plus de nations que les plus fameux conquérants. » Bourd. ce On voit dans les histoires des hommes qui remportent des victoires, qui prennent des villes , qui subjuguent les empires , qui détrônent les souverains. » Mass. « Nous aurions tort en résistant à cette évidence qui nous subjuguerait enfin malgré nos vaines résistances. » Fén. Asservir, au contraire, exprime toujours
SYNONYMES À RADICAUX DIVERS
un abus. « Le moi est incommode aux autres, en ce qu'il veut les asservir : car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. » Pasc. «Une femme perdue d'honneur s'épuise , s'endette , se ruine pour un mondain à qui elle est asservie, dont elle essuie tous les caprices, qui n'a pour elle que des hauteurs, et qui ordonne de tout chez elle en maître. » Bourd. a Que des hommes épars soient successivement asservis à un seul, je ne vois là qu'un maître et des esclaves.» J. J.
Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie , "
Mariez-vous , ma sœur, à la philosophie. Mol.
Un peuple subjugué a eu le dessous; un peuple asservi gémit dans les fers. Si on est subjugué , c'est qu'on est faible; si on est asservi, c'est quelquefois parce qu'on est lâche. Avec beaucoup d'attraits , une femme subjugue facilement les hommes; avec beaucoup d'empire, de hauteur et d'exigence, une femme asservit un amant ou un mari à tous ses caprices. L'évidence nous subjugue, les passions nous asservissent. k Les riches ne songèrent qu'à subjuguer et asservir leurs voisins. » J. J.
SOUPÇON, SUSPICION. (SOUPÇONNER, SUSPEC- TER). Croyance légère, faible, incertaine, à quelque chose de désavantageux pour une personne.
Soupçon, autrefois souspeçon, et suspicion, latin suspicio, viennent tous deux du verbe latin suspicari, soupçonner, se douter, conjecturer. Mais soupçon , qui a une forme toute française , est un terme vulgaire; au lieu que suspicion, étant calqué sur le latin suspicio , est un terme de palais. Le soupçon a pour objet toute sorte de faute ou de mauvaise action; la suspicion tombe proprement sur les délits. Vous entrez en soupçon contre votre ami que vous croyez infidèle, et en suspicion contre un juge qui vous paraît prévariquer.
D'où il suit que la suspicion est moins vague ou mieux fondée , comme l'est la présomption par rapport à la conjecture : devant les tribunaux on ne se contente pas d'idées imaginaires, qui ne s'appuient pas au moins sur des indices , sur des raisons apparentes. Le soupçon fait qu'on est soupçonné; la suspicion suppose qu'on est suspect, c'est-à-dire soupçonné et méritant de l'être.
Entre soupçonner et suspecter même différence, suspecter désignant dans l'objet un sujet de le soupçonner. La défiance ou plutôt la méfiance soupçonne les gens mêmes qui n'ont donné aucun lieu au soupçon : la prudence suspecte ceux qui ont donné matière à la suspicion. Un homme vrai peut être soupçonné de ne pas dire la vérité dans certains cas : le menteur est justement suspecté de dire faux dans le cours ordinaire des choses. La femme la plus vertueuse sera soupçonnée par un jaloux; la coquette est suspectée de tout le monde ou suspecte au public.
SOUS, SUR. Ces deux prépositions de signification contraire entrent néanmoins dans des locutions qui semblent équivaloir et sont assez difficiles à distinguer. On dit également, et sans
différence apparente, faire une chose sous tel prétexte et sur tel prétexte , défendre une chose sous telle peine et sur telle peine.
Dans ces exemples, et autres semblables, s'il yen a, sous s'emploie beaucoup plus souvent que sur. D'où résulte une première indication qui a déjà son importance. Sous annonce un prétexte ou une peine ordinaire, qui n'a rien de saillant, quelque chose de général ou de vague sur quoi l'attention n'est pas particulièrement appelée ; au lieu que sur est un mot rare réservé pour les cas remarquables , dont on ne se sert que quand il est question d'un prétexte ou d'une peine extraordinaire, qui est ou qu'on met en relief de quelque façon que ce soit. A l'appui de cette distinction vient un autre fait, savoir que, avec prétexte, sous peut très-bien se passer de l'article , mais jamais sur : sous prétexte , sur le prétexte. Il y a plus : non-seulement sur prend nécessairement l'article, ce qui prouve que sur, dans cette acception , est précis , mais encore , ce qui confirme cette preuve , c'est que l'article lui-même se trouve quelquefois accompagné d'autres mots déterminatifs : sur le seul prétexte (Volt.), sur le simple prétexte ( Id. ),' que....
Sous le prétexte fait concevoir un prétexte vague, tacite, sous lequel on se cache, suivant le sens primitif et ordinaire de prétexte (de prse texere , tisser devant ou dessus), ce qui couvre- « L'amour- propre craint moins de résister secrètement à Dieu sous de beaux prétextes que de choquer les hommes. » Fén. « Tout consiste à bien vivre , disent nos Indifférents. Mais c'est encore , sous le prétexte de la piété , la plus fine et la plus dangereuse hypocrisie. » Boss. Mais sur le prétexte est l'expression dont qn se sert de préférence quand il s'agit d'un prétexte qu'on met en avant, qu'on allègue, qu'on pose ouvertement comme une raison ou comme un droit. « Vous savez bien que c'est ce que Dieu demande, et vous le lui refusez toujours sur de beaux prétextes. » Fén. a La faction de Mustapha persuada aux janissaires que le jeune Osman avait dessein de diminuer leur nombre pour affaiblir leur pouvoir. On déposa Osman sur ce prétexte. » Volt. « Ferdinand prétendait avoir droit sur le royaume de Naples , conquis sur la maison d'Anjou par Alphonse, son oncle, avec les forces du royaume d'Aragon. Sur ce prétexte , il proposait à Charles VIII de faire conjointement et de partager avec lui cette conquête. » Boss. — Tartufe se fait doucement donner les biens d'Orgon sous le prétexte qu'ils pourraient tomber en de méchantes mains , qui en mésuseraient. Mais on déclare la guerre, on intente un procès , on prétend un droit , sur tel ou tel prétexte. Le prétexte sous lequel on fait une chose n'est pas la véritable raison; le prétexte sur lequel on fait une chose n'est pas une raison solide.
Sous peine peut indiquer une petite peine : sous peine d'amende (Acad.). « Le roi s'obligeait au bout de ce tenaps de rendre Calais, sous peine de payer cinq cent mille écus à l'Angleterre. » Boss. Sur peina n'est usité qu'en parlant de