‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 75 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

saïre que l'on vous fasse des amitiés?» Montesq. a Le principe de la monarchie se corrompt lorsque Yhonneur a été mis en contradiction avec les honneurs , et que l'on peut être à la fois couvert d'infamie et de dignités. » Id. « J'ai peur que l'homme puissant à qui vous vous êtes adressé ne vous ait donné que des paroles et non pas une parole. » Volt. « Malgré les vices des hommes, il y a parmi eux des vertus , et même de la vertu. » J. J. Au lieu de raconter l'histoire ou une histoire , Hérodote s'amuse parfois à conter des histoires. On peut aimer la médecine et abhorrer les médecines.

Vair signifie ce que naturellement on paraît être sous le rapport des qualités et des dispositions de l'âme : un air respectueux, craintif, sérieux , doux , simple , ingénu : un air de modestie. Les airs consistent dans les démonstrations d'un homme qui fait de l'embarras : des airs tranchants, évapores, fendants, impertinents, insolents, extravagants, impérieux. «Affecter des airs dédaigneux et hautains. » Bourd. a II n'aura jamais d'airs ni de faste.» J. J. « Des dames sans airs. » Id. On a Y air; on prend, on se donne , on affecte des airs. — Labruyère dit que , pour bien régner , il faut une naissance auguste , avec un air d'empire ou d'autorité ; des airs d'empire et d'autorité sont des manifestations hautaines et prétentieuses qui révoltent. On peut avoir De beaux traits , un air grand, et point d'airs fastueux.

Dest.

« Les airs éventés du jeune marquis de Villeroy me le rendirent insupportable , et mon air froid m'attira son aversion. » J. J. Dans le Distrait de Regnard , Valère répond au chevalier qui lui reproche d'avoir Vair sauvage :

Vous , n'aurez-vous jamais celui d'un homme sage ? Faudra-t-il qu'en tous lieux vos airs extravagants , Vos ris immodérés donnent à rire aux gens ?

La différence du singulier au pluriel revient aussi parfois à la différence du permanent à l'accidentel. Vinfortune , le malheur , le chagrin sont des états ; les infortunes , les malheurs , les chagrins sont des accidents , des maux passagers , des contrariétés plus ou moins fortes. On est plongé dans Vinfortune , dans le malheur , dans le chagrin; on est exposé aux infortunes, aux malheurs , aux chagrins.

D'autres fois , cette même différence se ramène à celle de l'abstrait et de l'idéal au concret et au réel, « La ruine , dit Roubaud , est la destruction de la chose ; les ruines sont les débris de la chose détruite. Le détail , ou (comme on aurait dû dire pour lever toute équivoque) le détaillement est l'action de considérer , de prendre , de mettre la chose en petites parties et dans les moindres divisions : les détails sont ces petites parties ou ces petites divisions , telles qu'elles sont dans l'objet même. Vous faites le détail et non les détails d'une histoire ; vous en faites le détail en présentant les détails de la chose jusque dans ses plus petites particularités. Vous n'en faites pas les détails , parce qu'ils existent par eux-mêmes dans la chose , indépendamment de votre récit. Le détail est votre ouvrage ; c'est votre récit détaillé. Les détails sont de la chose , ce sont les petits

objets particuliers qu'on peut détailler , ou considérer et employer dans le détail. Détail annonce la manière dont vous représentez les choses -, et les détails , les choses mêmes que vous représentez. » ce Peut-être Virgile n'était-il point fait pour le détail fatigant des combats. » Volt. « Je sais de sa conduite des détails incroyables. » Marm. Un général battu et mis en fuite s'écrie en mourant : A un plus heureux le reste. Il veut dire le reste de l'action ou de la campagne. S'il disait les restes , il faudrait entendre les soldats qui restent , les débris de l'armée. « On n'avait encore aucune connaissance des détails de la bataille (de Cannes); on ignorait où étaient les restes des troupes. » Cond. Qui aime Y Eglise est attaché à la Société des fidèles ; qui aime les églises fréquente les temples chrétiens , les édifices où se célèbre le service divin.

Le mérite signifie , d'une manière abstraite et collective, toutes sortes de perfections, ce que vaut en général une personne ou une chose ; les mérites expriment , d'une manière concrète et détaillée , telles et telles qualités particulières. De même, par la richesse d'une langue on entend l'abondance des expressions distinctes et des belles locutions qu'elle possède , sans avoir en vue cellesci ou celles-là ; mais quand on parle des richesses d'une langue, la pensée se porte effectivement et spécialement sur ces expressions et ces locutions prises une à une.

On dit également , Y approche et les approches d'une chose, de la mort, par exemple. Mais Y approche signifie le fait abstrait d'approcher, et les approches dépeignent avec toutes ses circonstances l'action réelle d'approcher. Montaigne a bien rendu cette opposition dans les passages suivants : « La vieillesse est un signe indubitable de Yapproche de la mort. » « Ce n'est pas l'instant et le point du passage , ce sont les approches de la mort que nous avons à craindre. » J. J. Rousseau n'a pas été moins précis. « Un chien , dit-il , bon et fidèle gardien , n'aboie qu'à Yapproche des voleurs. » « Pourquoi la populace se repaît-elle avec tant d'avidité du spectacle d'un malheureux expirant sur la roue? C'est que chacun a une curiosité secrète d'étudier les mouvements de la nature aux approches de ce moment redoutable que nul ne peut éviter. » Et encore ailleurs , d'une part : « Ayant passé une partie de l'hiver ici, il lui est bien dur d'en partir à Yapproche du printemps. » D'autre part : « Il me serait dur de déloger dans cette saison , qui me fait déjà sentir aussi cruellement ses approches. » De même Bossuet : « Tout se ternit , tout s'efface ; on commence à sentir Yapproche du gouffre fatal. » Et d'un autre côté : « Il ne nous est pas possible d'émouvoir les pécheurs par les terribles approches du jugement futur dont Dieu les menace. » « Elle regarde sans se troubler toutes les approches de la mort. »

Le mot noce, au singulier, signifie quelque chose d'abstrait , un fait indépendamment de ses particularités et de sa durée : à quand la noce? Le même mot , au pluriel , désigne quelque chose de concret , c'est-à-dire le même fait , mais tel qu'il se passe et qu'on le voit, mais dans tout son

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

développement, dans toute son étendue, avec toutes ses circonstances : les noces ont été magnifiques, elles ont dû coûter beaucoup, elles se sont prolongées au delà de trois jours. — Noces, marquant seul de la durée , est seul propre à exprimer le mariage et l'état qui le suit : épouser une. personne, être marié, en premières ou en secondes noces. — Assister à la noce , être de noce ou de la noce , sont des expressions qui ne s'adressent qu'à l'esprit : c'est être présent au mariage de quelqu'un. Assister aux noces , célébrer des noces , sont du langage de l'imagination ; ce sont des expressions qui représentent ou dépeignent , qui indiquent la part qu'on prend aux réjouissances , aux fêtes , aux cérémonies religieuses , aux danses , aux divertissements, aux festins qui accompagnent un mariage. —Il arrive quelquefois , quand deux personnes s'épousent, qu'on supprime ou qu'on renvoie , par des raisons de convenance , les noces , et non la noce. — On assiste à une noce; on s'amuse à des noces , on y passe plusieurs jours : on fait une noce; on célèbre des noces.— Noce ne s'emploie qu'en général , sans rien spécifier , pour marquer le fait pur et simple. « M. d'Arles sera de cette noce. » Sév. « Gorbinelli est demeuré à Paris pour être à la noce d'un fils de M. Mandat. » Id. « Il y eut à cette noce plus d'amis que de parents.» Id. Toutes les fois, au contraire, qu'on veut exposer et comme mettre sous les yeux les accidents, les faits élémentaires ou accessoires , les détails , le pluriel est de rigueur. « On ne voit plus Mme de Rochefort : c'est une belle femme de moins dans les fêtes qui se font pour les grandes noces. » Sév. a Tout se préparait pour les noces. » Fen. ce "Un domestique chargé du soin des noces. » Labr. Le jour de ses noces; la première nuit de ses noces; aux noces de Thétis et de Pelée; les noces dô Gana; les noces de Gamache. Impôt, taille, dîme, au singulier, signifient quelque chose d'idéal , et s'emploient dans l'ordre des idées ; au pluriel , ces mêmes mots expriment quelque chose de réel, et se disent dans l'ordre des faits. Un publiciste traitera de la répartition de l'impôt , fera la théorie de l'impôt , à priori , indépendamment de ce qui arrive ou est arrivé; mais dans une statistique où on rend compte de ce qui a eu lieu , on fait le relevé des impôts. — On établit l'impôt, la taille, la dîme; on lève les impôts , les tailles , les dîmes. La chambre des dé~ pûtes règle l'impôt, et le gouvernement a des receveurs pour percevoir les impôts. L'État exige l'impôt , a besoin de l'impôt pour subsister : les sujets payent les impôt? à l'État. «Il fut ordonné à tous ceux qui tenaient les biens ecclésiastiques de payer la dîme. » Montesq. « On peut voir, dans les dispositions ajoutées à la loi des Lombards , la difficulté qu'il y eut à faire recevoir les dîmes par les lois civiles.» Id. — L'impôt, la taille , la dîme sont quelque chose d'abstrait , une obligation : on y est soumis ou on en est exempt ; les impôts , les tailles , les dîmes sont quelque chose de concret, c'est-à-dire les choses effectivement données en conséquence de ce devoir : les employés d'un gouvernement vivent des impôts , des tailles ou des dîmes. — Payer l'impôt, c'est être dans le cas de ceux sur qui pèse cette charge :

payer les impôts, c'est actuellement livrer les choses exigées par l'impôt. — L'impôt , la taille , la dîme sont de droit , en théorie , en idée ; les impôts , les tailles , les dîmes sont de fait.

Enfin , toutes les fois qu'il s'agit de noms génériques, le singulier leur imprime un caractère d'absolu et de nécessité , et , au contraire , le pluriel un caractère de relation et de contingence. Le sage est un personnage idéal absolument parfait, le type de la sagesse; les sages sont des personnages réels , plus ou moins parfaits , à qui il arrive d'approcher plus ou moins du type de la sagesse. Parmi les noms génériques quelques-uns ne se prennent jamais qu'au singulier. Or, ce sont précisément ceux qui signifient l'idéal et l'absolu , c'est-à-dire quelque chose de un , d'immuable et qui persévère toujours le même , comme le beau, le vrai, le bien, l'honnête. Quand nous disons , l'homme , nous désignons le genre en citant un seul des individus que nous érigeons en type, de manière à nous former du genre une idée simple , pure , indépendante de toute particularité , qui ne comporte ni division ni exception. Quand nous disons , les hommes , nous désignons le genre en citant tous les individus, ou plutôt nous n'avons pas l'idée d'un genre , mais l'idée d'une collection d'individus que nous ne concevons pas comme uns. « J. J. Rousseau ne connaissait pas l'homme en général , puisqu'il affirme que l'homme est né bon; il ne connaissait pas non plus les hommes , les hommes considérés individuellement , car il les croit tous méchants dès qu'ils ont alarmé son orgueil. » Lah. « Après avoir étudié l'homme toute ma vie, j'avais cru connaître les hommes; je m'étais trompé. » J. J. « Il faut que la femme étudie à fond l'esprit de l'homme , non par abstraction l'esprit de l'homme en général , mais l'esprit des hommes qui l'entourent , l'esprit des hommes auxquels elle est assujettie. » Id. a Si la connaissance générale de l'homme est nécessaire à l'orateur pour savoir exciter les passions qui conduisent la multitude , le négociateur doit avoir la connaissance particulière des hommes , pour déterminer les motifs secrets qui les déterminent , et pour les amener à son but. » D'Al. » « Pour connaître l'homme, il suffit de s'étudier soi-même ; pour connaître les hommes , il faut les pratiquer. » Ducl. ce La philosophie suppose la connaissance de l'homme, et toute peinture de mœurs ou de caractère la connaissance des hommes.

Beauzée a parfaitement établi cette distinction , concernant l'emploi du singulier et du pluriel, du moins par rapport aux propositions universelles , c'est-à-dire à celles où l'on se sert de noms génériques, ce II est constant , dit-il , qu'un écrivain attentif ne dira pas indifféremment : l'homme est raisonnable , ou , les hommes sont raisonnables. Quand il s'agit de l'universalité des individus , je crois que le singulier de l'article est plus propre à en marquer la totalité physique sans exception , parce qu'il en fait naturellement naître l'idée par celle de Funité. Le pluriel, au contraire , est plus propre à désigner l'universalité morale , parce que ce nombre avertit naturellement du détail en montrant la pluralité ; et que

Page 1