SYNONYMIE DES SUBSTANTIFS QUI DIFFÈRENT UNIQUEMENT PAR LE GENRE
Amours (f.) , amour (m.). Foudre (f.) , foudre (m.). Aigle (f.) , aigle (m.). Voile (f.) , voile (m.). OEuvre (/".) , œuvre (m.). Couple {f.) , couple (m.). Pointe et point du jour. Taxe et taux. Graine et grain. Ravine et ravin. Montagne et mont. Etc.
Tout le monde sait que le langage transporte aux choses inanimées un caractère emprunté du règne animal. Il fait considérer les unes comme des femelles , les autres comme des mâles , en appelant , par exemple , certaine semence une graine , certaine autre un grain , certain amas de pierre une montagne , certain autre un mont , certaine excavation une fosse , certaine autre un fossé. Cette distinction peut sembler étrange; mais elle est utile , ne fût-ce que parce qu'elle sert à marquer entre les noms les plus semblables , quant à la forme et au sens , une différence assez considérable. En signalant cette différence entre les substantifs synonymes à radicaux communs et à terminaisons peu ou point significatives , nous ferons connaître la raison générale qui a guidé le sens commun dans l'imposition de l'un ou de l'autre genre à tels ou tels substantifs.
Le féminin est toujours plus général , le mas-
culin toujours plus particulier. Les noms , auxquels convient le premier genre, renferment dans leur signification quelque chose de plus étendu , de plus vague , et de plus indéterminé que leurs synonymes du genre masculin. Et ceuxci ont un sens précis et spécial : ils expriment les mêmes choses , mais les font considérer comme ayant des bornes , une destination ou une forme particulière , qui les sépare de tout ce qui n'est pas elles , quelque chose enfin qui leur donne une existence distincte. Dans celui des deux termes synonymes qui est au féminin , la chose apparaît comme un tout ou un genre , dont le substantif masculin n'exprime qu'une partie ou une espèce , mais bien caractérisée , ou , comme une substance , une matière , une étoffe sans forme et sans destination précise , qui en reçoit une dans le substantif masculin : c'est ainsi que la barre devient le barreau , la terre le terrain et le terroir , la pâte le pâté , etc. Le mot orge est féminin , quand on ne spécifie pas de quel orge il s'agit, et masculin dans les expressions, orge mondé, orge perlé, orge moulu (Boss.), orge mondé et pilé (Roll.) ; vivre d'orbe grossièrement pilé et à demi-cuit sous la cendre. (Marm.) Le pendule est dans lapendule une partie seulement. Les mots aide , enseigne , garde , sentinelle , manœuvre , pris au féminin , désignent des abstractions, des actions vagues. Au masculin, ces mêmes mots signifient des hommes qui ont tel emploi , qui font ces actions par état ; ils deviennent plus précis en donnant à l'idée une forme concrète.
Le substantif féminin est donc l'expression mère ; il signifie le genre , et le substantif masculin l'espèce. Voilà pourquoi , dans les synonymes de cette sorte, le masculin peut toujours se définir par le féminin , mais non pas réciproquement. Le barreau est une espèce de barre , le pâté une espèce de pâte , le terrain une espèce de terre , le limaçon une espèce de limace; mais non pas , la barre une espèce de barreau , la pâte une espèce de pâté , la terre une espèce de terrain , la limace une espèce de limaçon. Si le masculin se définit par le féminin, c'est qu'il exprime la même chose que lui , plus certaines qualités ou circonstances qui le déterminent ou le spécialisent. Que si le féminin ne peut à son tour se définir par le masculin , c'est qu'en effet il ne réunit pas ces qualités ou ces circonstances qui appartiennent en propre au masculin , qui le déterminent et le spécialisent.
Rien de plus facile à justifier que cette règle. Dans chaque espèce animale , la femelle contient et produit le mâle , comme dans le langage le féminin comprend le masculin. De son côté, le mâle se distingue par son individualité; les caractères de l'espèce ne brillent qu'en lui, ou brillent en lui beaucoup plus que dans la femelle. C'est la femelle, plus certaines qualités que le mâle possède seul , comme la beauté du chant , la vivacité des couleurs , les cornes , la force , etc.
Cette même règle va recevoir des faits une justification plus éclatante encore. Nous la verrons d'abord appliquée aux substantifs qui ont la même terminaison au masculin qu'au féminin.
SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL
AMOURS (f.) , AMOUR (m.). Passion d'un sexe pour l'autre.
Le mot amour , généralement masculin , prend quelquefois le genre féminin ; mais cela n'arrive guère en prose , suivant l'Académie , si ce n'est quand le mot est au pluriel : nouvelles amours , ardentes amours, folles amours. Or, évidemment le pluriel est bien plus compréhensif et plus vague que le singulier : revenir à ses premières amours, n'indique pas l'objet d'un premier sentiment , n'exprime pas qu'il ait été unique , avec autant de précision que , revenir à son premier amour. Ensuite, Vamour désigne un sentiment , et le sentiment seul ; les amours présentent cette idée mêlée avec beaucoup d'autres ; elles font songer aux assiduités , aux petits soins , aux doux propos , aux témoignages d'affection. « Ce Lapon nous dit qu'il lui en avait bien coûté , pendant ses amours , deux livres de tabac et quatre ou cinq pintes debrandevin.» Regn. De plus, et c'est une autre condition dont l'Académie ne parle pas , le mot amour , au pluriel , n'est employé comme féminin que quand il est précédé et non pas suivi de son adjectif : de folles amours , et non des amours folles; comme de sottes gens , et non des gens sottes. L'adjectif étant mis après , amour, quoique au pluriel, resterait masculin : des amours orutaux (Pasc. Volt.); froids, honteux, déplacés, odieux, lascifs (Volt.); particuliers (Cond.) « H est des amours emportés aussi bien que des doucereux. » Mol. C'est qu'en général l'adjectif se place avant le substantif dans les locutions vagues , et après dans les locutions précises. (Voy. ci-après Synonymie des expressions qui ne diffèrent que par Vordre des mots : savant homme, homme savant.) Si donc le mot amour n'est féminin qu'au pluriel et après l'adjectif, la raison en est qu'alors seulement il tient de ces deux circonstances le caractère décidé de vague et d'indétermination qui est propre au féminin. —Délice et orgue, masculins au singulier, sont aussi féminins au pluriel , même sans avoir besoin , comme amours , d'être précédés de l'adjectif : délices pernicieuses (Boss.) , orgues portatives. (Acad.)
FOUDRE (f.) , FOUDRE (m.). Le feu du ciel, la matière électrique lorsqu'elle s'échappe de la nue en produisant une vive lumière et une violente détonation.
La foudre est une expression vague et compréhensive , qui signifie à la fois le feu du ciel , la vive lumière et la détonation qu'il produit en s'échappant de la nue. Le foudre ou plutôt un foudre est la foudre particularisée, employée dans un cas spécial, à un usage déterminé; chaque carreau de la foudre est un foudre:
11 (Jupiter) lance un foudre â l'instant. Laf. Le même poëte dit de Louis XIV :
Je peindrais ce monarque étendant son empire : Il lancerait la foudre.
« Jupiter est le dieu qui tient dans ses mains la foudre. »FÉN.La foudre est comme la matière dont sont faits les divers foudres. « Les foudres de Dieu sont toujours prêts. » Boss. « J'ai vu Satan qui combait du ciel comme un foudre. » Bourd. « Le
roi est entré dans Valenciennes comme un foudre.» Boil. On fond sur son ennemi avec la rapidité de la foudre et comme un foudre. Que si pour l'ordinaire foudre féminin s'emploie avec l'article défini la , et foudre masculin avec l'article numérique un , cette affinité justifie pleinement la distinction établie par nous entre le féminin et le masculin ; car le, la, les indique le genre , et un l'espèce ou même l'individu : la naïveté, une naïveté. Le foudre est aussi la foudre individualisée , figurée , représentée sous une image. Les poètes anciens peignent Jupiter ayant un foudre à la main , et lui donnent pour attribut l'aigle tenant un foudre dans ses serres. De même , foudre est du masculin toutes les fois qu'on ôte à la foudre ce qu'elle a de vague , pour la rendre sensible , lui donner une forme , la personnifier : Un héros est un foudre de guerre ; un grand orateur est un foudre d'éloquence. En général , foudre , au figuré , est masculin , parce que ce mot prend alors un sens bien déterminé. «Martin Luther est, dit- on , la trompette , ou plutôt c'est le tonnerre : c'est le foudre qui a tiré le monde de sa léthargie. o> Boss.. « Le foudre de la parole évangélique. » Id. « Etre à couvert de tous les arrêts de la justice divine et de tous les foudres du ciel. » Bourd. « Jules II se mêlait aussi d'excommunier: il lança son ridicule foudre contre Louis XII. » Volt.
AIGLE (f.) , AIGLE (m.). Oiseau de proie trèsfort et très grand , ou sa représentation.
L'exemple précédent fait voir une chose physique perdant le genre féminin pour le masculin en devenant figurée. Ici on voit le contraire. Aigle est du masculin , quand il signifie un être réel , un certain oiseau de proie très-fort et très-grand , et il devient féminin en termes d'armoiries et de devise : Y aigle impériale , Y aigle romaine ; les armes de l'empire français étaient une aigle. Il n'y a pas là de contradiction. L'objet physique , appelé la foudre, est quelque chose de très-vague et de très-peu déterminé : le mot qui l'exprime doit donc être du féminin ; mais il doit prendre le genre masculin quand il désigne la foudre particularisée ou figurée , devenue sensible. Au contraire , l'objet physique , qui porte le nom oV aigle , jouit d'une parfaite individualité , et l'esprit s'en fait une idée très-nette , que la représentation , la figure ou le symbole ne peut qu'obscurcir en la généralisant.
VOILE (f.) , VOILE (m.). Pièce d'étoffe servant à différents usages.
La voile est généralement plus grande , de toile , c'est-à-dire de l'étoffe primitive dont toutes les autres sont comme les espèces ; et l'usage auquel on l'emploie est simple , il exclut une particularité caractéristique et déterminative du voiW, qui est de cacher.
OEUVRE (f.) , OEUVRE (m.). Ouvrage , production , tout ce qui est fait par un agent et subsiste après son action.
Œuvre (f.) est l'expression mère , celle qui désigne le genre et qu'on emploie presque toujours. OEuvre (m.) est réservé pour certains cas où on veut signifier une espèce , et une espèce bien déterminée , remarquable , extraordinaire. Aussi