‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 78 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

n'est-ce qu'au singulier et dans le style soutenu qu'on peut faire œuvre du masculin : au singulier , parce que le singulier est plus précis ou moins vague que le pluriel ; dans le style soutenu, parce qu'en changeant le genre ordinaire du mot, on annonce nécessairement quelque chose qui se distingue comme une œuvre peut se distinguer des autres , c'est-à-dire en général par un caractère de grandeur ou d'excellence qui attire l'attention et qu'on admire. Un si grand œuvre , un œuvre de génie , ce saint œuvre, (àcad.) c L'homme est le grand et dernier œuvre de la création. » Buffon. — Œuvre se prend aussi au masculin hors du langage commun , pour exprimer des espèces particulières, c'est-à-dire les œuvres spéciales de certains arts. Ainsi , en alchimie , le grand œuvre désigne la pierre philosophai; d'autre part, on dit, tout l'œuvre d'un graveur , et , en termes de musique , le premier , le second œuvre de tel maître , de Rossini , de Meyerbeer.

COUPLE (f.), COUPLE (m.). Deux choses de la même espèce.

Un couple suppose une union fixe , étroite , établie par un acte particulier de volonté, une destination invariable. Une couple n'indique qu'une liaison indéterminée , vague , momentanée , qui est plutôt le fait de la nature ou du hasard. Un couple de pigeons se compose de deux pigeons , qui se sont unis volontairement pour se reproduire , qui vivent ensemble et ne sont plus libres d'entrer dans une nouvelle communauté. Une couple de pigeons signifie uniquement deux pigeons, comme une couple d'oeuf s , deux œufs , une couple d'écus , deux écus , une couple d'heures, deux heures, et ainsi du reste. Cette expression ne signifie aucune détermination, destination, ou délimitation spéciale. « Un couple de pigeons est suffisant pour peupler une volière; une couple de pigeons ne sont pas suffisants pour le dîner de six personnes. » Beauz. a Le distique est un couple de vers qui forment ensemble un sens complet. » Màrm. Une couple d'excellents vers , même détachés l'un de l'autre, peuvent déjà faire reconnaître un grand poète.

POINTE DU JOUR , POINT DU JOUR. Le plus petit jour.

Point présente l'idée d'-une manière plus restreinte , plus délimitée , plus précise ; il n'a rapport qu'au temps , et fait abstraction de tout le reste. Pointe donne l'idée d'une extrémité du jour , du jour commençant à poindre ; c'est une expression , non pas simplement formelle , comme la précédente, mais matérielle, concrète en quelque sorte, chargée d'accessoires tirés des circonstances réelles. La pointe est au point , dans cette acception , comme la journée au jour. Et , en effet , le point est en général la plus petite division de l'étendue abstraite , et la pointe le plus petit bout de la chose. « Le point du jour est le commencement de la durée , comme le midi en est le milieu : la pointe du jour est le commencement de la clarté , comme le grand jour en est la plénitude ou l'éclat. L'observateur se lève avant le point du jour , pour considérer la petite

pointe du jour. Vous partez au point du jour, à cette époque , et vous marchez à la pointe du jour , ou à la clarté du jour naissant. Vous mesurez le temps par le point du jour : la pointe du jour vous fait distinguer les objets. » Roub. Le point du jour est une division abstraite du temps. « Les conciles avaient réglé qu'on ne se battrait point le jeudi jusqu'au point du jour du lundi. » Volt, a On ne pouvait entrer dans ce jardin que vers le point du jour. » Les. La pointe du jour est une partie de cette chose réelle et concrète qu'on appelle le jour. A la pointe du jour , nous vîmes , nous aperçûmes telle chose. (Les.) « La pointe du jour commençait à paraître. » Scarr. « Dans un poëme , on exprimera ainsi la pointe du jour : L'aurore cependant, etc. » Cond. « M. le duc et Mme la duchesse de Bourgogne tenaient alors ouvertement la cour , et cette cour ressemblait à la première pointe de l'aurore. » S. S. « Ces trois qualités sont trois rayons qui ne font un plein jour qu'en J. C. ; mais ils font en la sainte Vierge une pointe du jour agréable , qui commence à nous réjouir. » Boss.

TAXE, TAUX. L'idée commune est celle de là détermination de quelque valeur.

Le taux est cette valeur même déterminée , établie, fixée, réglée; la taxe exprime une idée étendue , vague , abstraite , compréhensive , celle du fait, de l'autorité et du règlement qui déterminent cette valeur. De sorte que le taux sort de la taxe; c'est uniquement et précisément la valeur, telle qu'elle résulte de la taxe. Le taux est tel , trop fort ou trop faible ; la taxe se fait , elle atteint ceux-ci ou ceux-là, telles ou telles denrées; on s'y m soumet , on y échappe. On ne dit que taux en parlant de l'intérêt de l'argent : taux légal , taux de cinq pour cent , parce qu'en pareil cas on considère presque toujours l'intérêt comme établi , en lui-même , comme s'élevant à tel degré, et rarement comme s' établissant , comme étant imposé par l'autorité. « On dit assez indifféremment taux et taxe , en parlant du prix établi pour la vente des denrées , ou de la somme fixée que doit payer un contribuable ; mais ce n'est que dans le cas où il n'est pas plus nécessaire de faire attention à la valeur» déterminée qu'à l'autorité déterminante : car un contribuable qui voudrait représenter qu'il ne peut payer ce qu'on exige de lui, faute de proportion avec ses facultés , devrait dire que son taux est trop haut; et s'il voulait dire que les impositeurs ne l'ont pas traité dans la proportion des autres contribuables , il devrait dire que la taxe est trop forte. » Beauz. Relativement aux frais de justice , taux indique plutôt une valeur déterminée, fixée une fois' pour toutes, généralement; et taxe, un taux plus libre, plus arbitraire, plus pour la circonstance. Les écritures des avoués sont soumises à un taux; et il arrive quelquefois que le tribunal réduit la taxe de leurs écritures. On ne dit que taxe , s'il s'agit d'une imposition en deniers sur des personnes^ en certains cas ; c'est qu'on a alors plus égard à l'autorité , qui met un impôt , et au fait de l'imposition, qu'à sa quotité fixe et précise.

GRAINE, GRAIN. Girard a très-bien distingue

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

ces deux mots , qui signifient également , un fruit propre à être semé et à produire une plante telle que celle dont il est sorti.

Graine se dit de toute sorte de semences , et grain seulement des graines qu'on sème pour ne recueillir qu'elles , et qu'on fait servir à un usage particulier , celui de nourrir l'homme ou les animaux. De sorte que la graine est le genre , et le grain l'espèce , et que tout grain est graine, sans que toute graine soit grain. On sème des graines pour avoir des melons, des fleurs, des herbages, des arbres; on sème des grains pour avoir de ces mêmes grains. II y a des graines sauvages (Buff.); il n'y a pas de grains sauvages. « Les rolliers ramassent dans les champs labourés les petites graines , les racines et les vers , et même les grains nouvellement semés. » Buff. D'ailleurs le grain a encore cela de tout à fait spécial , qu'il se considère par rapport à l'usage que nous en faisons plutôt que comme semence ; en sorte que le grain même a sa graine. « Pour avoir de bon grain , de belles fleurs, etc., il faut en échanger les graines, et ne jamais les semer dans le même terrain qui les a produits. » Buff. De toutes manières donc grain spécifie davantage. Ce qui le prouve encore, c'est qu'on dit , un grain de millet ou de moutarde , au lieu qu'on doit dire , de la graine de millet , de la graine de moutarde , comme on dit de la graine de pavots, de la graine de niais. Au figuré, on dit d'une manière générale : la bonne graine , qui tombe sur la pierre , y périt desséchée ; mais on n'emploie grain que dans des locutions où il est parfaitement déterminé : un grain de bon sens , de jugement , de coquetterie , d'amour-propre , de folie, etc.

RAVINE, RAVIN. Excavations produites dans les campagnes par les eaux de pluie qui s'écoulent violemment.

Le ravin est plus petit que la ravine : ce n'est guère qu'un sillon ou un fossé creusé par les eaux et qu'on peut sauter , tant il est peu large ; c'est une espèce de rigole naturelle. Mais la ravine est toujours grande , profonde , difficile et dangereuse à traverser : c'est un précipice. « Ce n'est pas seulement (pour Condé) des hommes à combattre : c'est des montagnes inaccessibles ; c'est des ravines et des précipices , d'un côté ; c'est , de l'autre , un bois impénétrable. » Boss- Le ravin a été fait par un courant d'eau dans une plaine qu'il sert quelquefois à embellir; la ravine a été creusée par un torrent entre des montagnes. On se fait mal en tombant dans un ravin; on se tue quand on tombe dans une ravine. Les eaux d'une montagne coulent d'abord par des ravins et se précipitent toutes ensuite dans une ravine par laquelle elles se rendent dans une rivière ou dans un fleuve. — Du reste , ravin est plus précis : il désigne uniquement le lit ou le canal des eaux; au lieu que ravine y ajoute l'idée de plusieurs objets accessoires , des rochers , des arbres , des broussailles qui se trouvent sur les bords. « La lave a coulé en grandes masses par les ravins l'espace de 7 ou 8 mille toises. » Buff. « Les bords des ruisseaux , les lieux frais et retirés près des sources et des

ravines humides sont ceux que le cou-jaune habite de préférence. » Id.

MONTAGNE , MONT. Ces deux mots annoncent également l'idée d'une masse considérable de terre ou de roche fort élevée au-dessus de la plaine.

L'Académie, Bouhours, Beauzée et Roubaud conviennent que le mot de montagne ne forme qu'une dénomination vague , désignant seulement l'espèce de corps ou de masse , sans aucune distinction individuelle , tandis que celui de mont exprime une masse détachée de toute autre pareille , soit physiquement , soit idéalement. La montagne , de l'aveu de tous, est donc une suite continue d'élévations ; et le mont , une élévation une , simple , isolée qui s'aperçoit ou est supposée s'apercevoir d'un seul coup d'œil , c'est une partie de la montagne , ou c'est une montagne , que l'esprit se représente comme arrondie , comme délimitée , comme ayant une étendue bornée ou quelque chose qui l'individualise et la distingue. «Bientôt nous vîmes le sommet du mont Ida qui s'élève audessus des autres montagnes de la Crète. » Fén.

Un rocher, quelque mont pendant en précipices ,

C'est où ces dames (les chèvres) vont promener (leurs caprices. Lâf.

Dans le discours , les monts sont traités comme des individus; ils reçoivent des noms propres : le mont Sinaï, le mont Parnasse. On donne bien aussi des noms propres aux montagnes; mais, afin de conserver à ce dernier mot son sens général, on le fait suivre de la préposition de : la montagne du Parnasse, les montagnes des Alpes. D'ordinaire même on désigne les montagnes , non par des noms propres , mais par les noms des pays où elles se trouvent. « La montagne de Reims n'est pas de craie; il en est de même du mont Aimé , qui est isolé au milieu de ces plaines de craie. » Buff. — On considère même quelquefois la montagne comme une femelle (la montagne en travail enfante une souris) , mais jamais le mont : Didon , reprochant à Énée sa dureté , lui dit , dans Scarron , qu'il est le fils d'un roc (elle aurait pu dire tout aussi bien d'un mont}, et qu'une montagne est sa mère. Un mont serait plutôt pris pour un homme , ou un homme pour un mont. « A la vue de Polyphème , Chacun de nous crut voir marcher Quelque mont ou quelque rocher. Scarr.

La différence est analogue entre montagneux et montueux. Un pays montagneux est élevé ; on l'oppose à un pays bas , voisin de la mer , aux côtes, a On ne trouve des nègres que sur les côtes et dans les pays bas , voisins de la mer ; mais dans l'intérieur , où les terres sont élevées et montagneuses , tous les hommes sont blancs. » Buff. « il y a des terres arides et montagneuses; et d'autres qui, dans un terrain bas , sont arrosées de plusieurs ruisseaux. » Montésq. Un pays montueux est entrecoupé d'élévations isolées, inégal; on l'oppose à un pays de plaines. « On se sert peu de chevaux en Crète , à cause de la trop grande aspérité du terrain , qui est presque partout fort inégal et fort montueux. » Buff. « Prenait- on le chemin de l'Arménie , on trouvait un pays montueux et difficile , où l'on ne pouvait mener de convois. » Montesq.

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