‹ Dictionnaire des synonymes de la langue française avec une introduction sur la théorie des synonymesChapitre 79 sur 881 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

CÔTE, COTEAU. Penchant d'une grande élévation de terre , ou cette élévation elle-même en tant qu'inclinée.

Côte est le mot générique et marque quelque chose de plus étendu ; coteau est un terme spécial, et il est diminutif, il exprime une petite côte. La côte est le penchant d'une montagne, et le coteau le penchant d'une colline. De la mer on aperçoit la côte , la côte d'Espagne , la côte d'Afrique; une rivière passe au pied d'un coteau. Côte fait concevoir une pente longue et continue, comme le mot montagne , et le coteau , comme le mont , est quelque chose de réduit, qu'on embrasse aisément d'un seul coup d'œil , parce que l'étendue en est bornée. — D'ailleurs, la côte comprend quelquefois plusieurs coteaux, comme la forteresse plusieurs forts : une côte paraît de loin nue et décharnée ; mais à mesure qu'on en approche , on y découvre des coteaux verdoyants et fertiles.

TOMBE, TOMBEAU. Lieux où l'on dépose les morts.

La tombe est proprement la table de pierre , de marbre ou de toute autre matière, placée audessus de la fosse qui a reçu les ossements ou qui contient les cendres des morts. Le tombeau est la tombe devenue un monument , particularisée par quelque chose d'élevé qui la distingue des autres tombes. La tombe est, au contraire, un tombeau plat et sans ornements, « La tombe plate du cardinal Portocarrero est sans nul ornement. » S. S. Tombeau dans cet exemple serait tout à fait déplacé. Ou bien encore la tombe est la partie basse du tombeau, la fosse. « Zadig alla au tombeau de son époux, et le trouva tout étendu dans la tombe. » Volt. On prie ou on danse sur une tombe (Volt.), et autour d'un tombeau (Volt.). On dit être sur le bord de sa tombe (Volt.) ou de sa fosse , avoir déjà un pied dans la tombe (Lah.) ou dans la fosse, creuser la tombe (Marm.) ou la fosse de quelqu'un. Tous les hommes doivent avoir une tombe ou descendre dans la tombe.

Aux plus infortunés la tombe sert d'asile. Laf. Tous les hommes n'auront pas un tombeau. Il n'y a que les grands et les riches qui puissent prétendre l'honneur du tombeau , si ce n'est en poésie , où l'on emploie d'une manière générale un mot particulier , uniquement parce qu'il exprime quelque chose de noble et de distingué. Si le terme tombeau n'était pas spécial et déterminé, pourquoi dirait-on plutôt , un tombeau qu'une tombe de fa mille , et , être enterré dans le tombeau , plutôt que dans la tombe de ses pères? — Tombeau désignant seul quelque chose d'élevé et de grand , se prend seul dans un sens tout figuré pour signifier fin, destruction. « Le tombeau du diacre Paris fut le tombeau du jansénisme. » Volt.

ESPÉRANCE, ESPOIR. Désir de quelque chose conçu comme possible.

L'espérance fait que l'on désire sans trop connaître l'objet de ses désirs et sans concevoir la possibilité de leur réalisation. Dans l'état le plus voisin du désespoir , on conserve encore quelque espérance. Mais l'espoir , au lieu d'indiquer ainsi un futur incertain et éloigné , exprime un désir qui porte sur.un objet bien précis et doit se réaliser prochainement. Dans cette phrase : V espérance est

la mère des affligés et des malheureux ; si on substitue espoir ^espérance , on ôte à la pensée sa justesse ; car ce qu'espèrent les affligés et les malheureux n'est ni certain , ni précis , ni prochain. Et tel est le sens & espoir. Ce mot est moins vague et plus particulier , plus déterminé , plus fixe que celui à! espérance. D'ailleurs , et Roubaud l'a bien senti , l'espérance désigne plutôt un long espoir , une disposition habituelle , un état ou une modification plus ou moins constante, et l'espoir, une espérance particulière , un sentiment passager , une disposition actuelle : c'est l'espérance , et non l'espoir , qu'on a personnifiée , qu'on a mise au rang des vertus théologales. Enfin, comme l'espoir porte sur quelque chose de précis , il est plus ardent , et la privation du bien sur lequel il fait compter doit causer un grand désappointement : « L'espoir , tout détruit , dit Roubaud, mènerait au désespoir. L'espérance trompée ne nous laisse souvent dans le cœur qu'un sentiment de peine. »

DISCORDE , DISCORD. État où se trouvent des personnes indisposées , ou opposées les unes aux autres.

Dis cor d a presque disparu de la langue. Voltaire , Marmontel et Roubaud le regrettent beaucoup , et c'est avec raison , car il exprime une idée étrangère au mot discorde, dont il diffère comme l'espoir de l'espérance. Écoutons Roubaud : « Vous ne personnifierez pas le discord comme la discorde , parce que ce mot-là n'exprime pas , comme celui-ci , un caractère de force , de consistance, de durée, d'empire, qui semble constituer une puissance. La discorde est. un grand et long discord. La pomme jetée devant les déesses rivales excite entre elles un discord , elles se la disputent. Adjugée à l'une des trois , elles brûlent du feu de la discorde. On voit souvent figurer la discorde dans les familles , les communautés , entre les peuples , parmi les nations. » Ainsi le discord est un fait particulier de discorde; il naît , s'élève : la discorde est un état de discord , ou le discord devenu général, durable; elle règne. « L'amitié passe sur de petits discords. » Mol. « Ne devrait-on pas dire les discords qui troublent le monde ? » Marm.

Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort

Par un heureux hymen étouffer ce discord.

(L'infante à Cliimène dans le Cid.) Corn.

COURSE, COURS. Mouvement de ce qui court.

Course signifie l'action de celui qui court : à la course , c'est-à-dire en courant. Le cours est une course réglée, assignée. L'un n'est relatif qu'au mouvement et à sa vitesse , l'autre l'est aussi à sa direction et à sa régularité. Le soleil achève sa course en peu de temps , et il suit toujours un cours uniforme. On dit bien, course vagabonde, et non pas , cours vagabond. On peut attribuer une course aux nuages , aux torrents :

Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent ?

Rac.

Mais on dira , en parlant des astres , des fleuves , des saisons , qu'ils ont un cours; voyage au long cours , suivant le cours naturel des choses. « L'Euphrate était droit dans son cours , et jamais ne se débordait. » Boss. Il y a près des villes

SYNONYMES QUI ONT LE MÊME RADICAL

des lieux particulièrement destinés aux promenades à cheval ou en voiture ; on les appelle des cours.

DÉPENSES, DÉPENS. Ce qu'on dépense, la quantité d'argent qu'on est obligé de donner.

Les dépenses comprennent tout l'argent dépensé ; les dépens sont l'argent qu'on doit dépenser conformément à la loi ou à la sentence qui en a déterminé le montant ; c'est un argent qui reçoit une destination précise et réglée. Ou bien dépens sert à spécifier la personne à la charge de laquelle est une dépense. « Quand les souverains font beaucoup de dépense , c'est aux dépens de leurs sujets. » Cond.

JUPE , JUPON. La partie de l'habillement des femmes qui descend depuis la ceinture jusqu'aux pieds.

Jupe exprime le genre, et jupon une espèce: le jupon est une jupe courte ; c'est le diminutif et pour ainsi dire l'enfant de la jupe. « Les jeunes filles de la campagne , en Egypte , vont presque nues , ne portent qu'un petit jupon très-court. » Buff. « Les femmes qui savaient filer au fuseau faisaient de cette façon des bandes en forme de jupons fort courts. » Les. « La taille de Marthon est leste , et son petit jupon laisse entrevoir sa jambe blanche et fine. » Volt. Suivant l'usage actuel des deux mots , le jupon est effectivement une espèce de jupe courte que les femmes mettent sous l'autre ou sous les autres jupes. Dans la Foire Saint- Germain de Regnard, le marchand, que la coquette ne veut pas payer, lui prend l'écharpe , le manteau , la jupe , et elle demeure en corset et en jupon de Marseille. — D'autre part, jupon, apparemment parce qu'il est masculin, signifie aussi un vêtement d'homme qui ressemble à une jupe , qui est une sorte ou une espèce de jupe. « Le chevalier don Alonze portait ce nœud de rubans à son jupon en forme d'ordre. » Les.

Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon ,

Monsieur l'huissier à vei'ge, attirer le bâton. (Damis â M. Loyal dans le Tartufe.) Dans Lafontaine , le berger devenu le favori d'un roi , et accusé d'avoir amassé des trésors , ouvre un coffre et y montre

L'habit d'un gardeur de troupeau Petit chapeau, jupon, houlette.

LIMACE, LIMAÇON. Mollusque rampant.

Le limaçon est une espèce de limace; c'est la limace renfermée dans une coquille qui la borne et la détermine. « Les uns disent que ce sont les limaces simples , que j'appelle incoques , qui re-

Îtrennent une tête (quand on les a décapitées) ; es autres disent que ce sont les escargots , les limaçons à coquille. » Volt.

FORTERESSE, FORT. Lieux où l'on est en sûreté contre les attaques de l'ennemi.

L'idée de la forteresse est beaucoup plus étendue que celle du fort; elle représente à l'esprit un édifice avec des tours garnies de soldats , de canons , de meurtrières , de bastions , et avec un fossé profond qui en défend l'approche ; c'est un assemblage de forts. Le fort n'est qu'une tour élevée isolément ou bien dans la forteresse , à l'égard de laquelle il est comme le mont à l'égard de la montagne , comme le roc à l'égard de la roche. De sa nature

la forteresse est grande , et le fort petit. La Hollande ayant été inondée par la rupture des digues en 1672 , «Amsterdam fut somme une vaste forteresse au milieu des eaux.» Volt. « L'île de Cabrera est une île déserte , où il y a un petit fort gardé alors par cinq ou six soldats.» Les. Une ville a une forteresse , c'est-à-dire une citadelle qui la domine et la protège , et plusieurs forts qui l'entourent et sont propres à la défendre en détail. « Tite tira tout autour de Jérusalem une muraille munie de quantité de forts. » Boss.

CERVELLE, CERVEAU. Viscère qui a son siège dans la tête.

Cervelle le fait considérer d'une manière vague, par rapport à sa masse et à sa nature-, cerveau le présente toujours comme un organe particulier et qui remplit une fonction spéciale, ce Le cerveau , qu'on a dit être le siège des sensations , n'est pas le centre du sentiment , puisqu'on peut au contraire le blesser , l'entamer , sans que la mort s'ensuive , et qu'on a l'expérience qu'après avoir enlevé une portion considérable de la cervelle , l'animal n'a pas cessé de vivre , de se mouvoir, et de sentir dans toutes. ses parties.» Buff. Aussi , quand ce viscère est hors de son contenant et à l'état de désorganisation , on ne l'appelle plus que cervelle : les cuisiniers accommodent des cervelles et non des cerveaux, ce Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.» Volt. ce Regardez ces cervelles sanglantes , et tous ces membres épars. » Id. La chimie fait l'analyse de la cervelle; la physiologie et la psychologie étudient les fonctions du cerveau.

La même distinction se montre au figuré , c'està-dire quand les deux mots se disent de l'esprit. Cervelle signifie alors une matière qu'il faut avoir en certaine quantité et d'une certaine qualité pour bien penser : une tête sans cervelle , un homme de peu de cervelle , une cervelle légère , évaporée , etc. Cerveau exprime plutôt un organe renfermé dans un espace déterminé , un instrument qui travaille , produit des résultats plus ou moins bons et est susceptible de se déranger : son cerveau travaille ; cerveau faible , débile ; avoir le cerveau dérangé , être affaibli du cerveau; cerveau timbré, fêlé, etc.

ESCABELLE, ESCABEAU. Siège de bois sans bras ni dossier , et qu'on saisit par un trou pratiqué à la planche supérieure.

Escabelle signifie un escabeau à plusieurs personnes, une sorte de banc. Il paraîtrait même qu'autrefois on comprenait sous le mot à'escabelle tout ce qui sert de siège dans une maison, car on disait, remuer ses escabelles , pour déménager. Il semble aussi qa'escabelle désigne un siège plus élevé. Les chantres, devant le lutrin , sont assis sur des escabelles , et les enfants de chœur sur des escabeaux. Dans les maisons pauvres des campagnes , tous les membres de la famille s'asseyent sur des escabelles, et les enfants ont des escabeaux. On peut encore appeler escabeau , mais non pas escabelle , cette sorte de carreau ou de petit banc, qui sert aux femmes à poser leurs pieds , et sur lequel aussi on fait asseoir les petits enfants. Cela est conforme au sens le plus général du mot. On s'assied sur V escabelle c'est le meuble qui a précédé la chaise. « Il était

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